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Le destin de la chaîne

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Le destin de la chaîne
La chaîne se tordait et riait, elle avançait rapidement sur la route. Elle partait à la recherche de quelque petite distraction. Elle avait ressenti au début de sa fugue le poids de ses anneaux, entendu leur cri sur le chemin, et souffert de la solitude qu’elle ressentait, de la froideur et de l’indifférence du monde à son égard et pourtant maintenant, passionnée par ses découvertes, heureuse d’attirer désormais une attention certaine, mêlée de crainte, de terreur, ou de curiosité, elle serpentait joyeusement annonçant sa venue par un grand cliquetis d’acier, blessant le sol. Et une vue aiguë lui était échue, qui lui permettait, non seulement de saisir le monde de l’instant dans sa globalité de façon matérielle, mais de choisir quelque détail de son choix, et de le grossir largement, et, fait bien plus étrange, il lui semblait que désormais elle accédait quand elle s’approchait de quelque être vivant, à toutes ses pensées, à tous ses sentiments, à toutes ses émotions. Les partageait-elle ou les connaissait-elle seulement ? Elle n’aurait su le dire précisément, comprendre et connaître à fond implique et concerne. Et cette profonde intimité avec l’humanité tout entière lui paraissait à la fois malhonnête vis-à-vis des autres, mais aussi dangereuse pour elle, et aliénante, liberticide.
-Et moi, se questionnait-elle, qui suis-je et quelles sont mes opinions ? Et comment savoir mes craintes et mes attachements ?
Alors la conscience de sa solitude lui revenait, et, si le mouvement de ses anneaux, un instant, s’était ralenti, pleine d’une énergie soudaine et violente, elle accélérait, laissant une large trace sur son passage, attirant l’attention de tous. Les malheureux s’approchaient-, encore cette pollution d’idées et de sensations en désordre, riches, prégnante, envahissante !
Elle courut pourtant si vite, qu’elle parvint la première au pied de la montagne rose. Rose bruyère, rose granit, rose de la couleur aussi des graines de ces longues graminées sèches, qui rappellent sans cesse au temps qu’on le mesure par le balancement incessant de la nature, il ne peut fuir, ou cesser d’avancer, plus esclave qu’Atlas, qui plie et souffre sous le poids de la terre, plus esclave de la vie que le pauvre qui part remplir à la source son bidon et reviendra portant sa charge sur la tête en admirant les vastes terres incultes qui isolent son village. La question lui parut difficile à résoudre : que faire ? Grimper ou contourner ? Instinctivement, elle appréhendait quelque terrible piège Mais, de nature semblable à celle de l’homme, elle éprouvait ce désir de comprendre et d’apprendre, et de savoir, cette curiosité universelle qui poussa Êve à cueillir et manger la pomme interdite, et Adam à l’imiter. Elle ne remarqua même pas que la montagne qui se dressait devant elle était déserte, elle s’élança, se réjouissant de trouver en elle une authentique passion, certaine désormais de son existence, mais très vite, elle réalisa que ces côtes escarpées convenaient mal à son anatomie. Soulever ses anneaux très lourds l’épuisait, et la danse élégante de ses contorsions ondoyantes laissait place désormais à une triste succession de contorsions pénibles, lentes, lamentables. Pourtant, son cœur ardent soutint sa volonté : « l’esprit remédie aux défaillances du corps, se dit-elle, je suis plus forte qu’une pente, car celle-ci est inerte et sans âme alors que ce que je suis commande à mon métal et sait le mouvoir. » Et, pour escalader la pente suivante, elle se répéta la même phrase, mais cette fois-ci, elle remplaça ce que je suis par « je ».
-Je ne sais, gémit-elle, depuis combien de temps j’existe. Ai-je jamais prononcé en moi même ce pronom je, égo, moi, et, heureuse, bien que moite et chancelante sous l’effort, elle se haussait peu à peu sur la montagne rose.
-Peut-être cette conscience, cette existence est-elle pour moi, --et ses anneaux se dilataient de joie à ce seul mot- l’aboutissement ultime. Peut-être suis-je en route pour trouver la mort, et rien d’autre, et elle désira un instant fuir cet inconnu matérialisé par ce mur de rocs, encore couvert par une basse végétation, et d’une indéfinissable, mais délicieusement douce teinte rose.
Et, grimpant, elle réfléchissait :
- pourquoi ai-je reçu la vie, moi si différente, et quel aimant inconnu m’attire ici avec tant de puissance, tant de brutalité, plus précisément, je ne suis qu’un jouet, qui, croyant disposer de son libre arbitre, agit sans comprendre, pauvre objet manipulé, à la recherche des idées ? Et ce mot traversant la chaîne lui redonna le vertigineux projet de parvenir au sommet et d’y cueillir des merveilles intellectuelles et culturelles. Sans savoir pourquoi elle s’attendait, tout excitée, pantelante à y découvrir le monde des idées de Platon.
Cependant, tout en grimpant, elle réfléchissait, Avec une logique nouvelle. Oui, peu à peu, marche après marche, son être évoluait, la montagne rose jouait son rôle magique admirablement.
-Mes progrès sont-ils le fruit de ma pensée, en suis-je le créateur, la montagne me transmet-elle, par quelque fluide inconnu, tout ce qui me réjouit, ou quelque divinité, quelque génie, quelque être surnaturel me forge-t-il ainsi, et pourquoi ai-je ressenti cet attractif appel auquel je voulus tant obéir ?

Elle parvint au sommet, et tous les savoirs du monde en un instant déversés en elle l’étourdirent, et elle sentit en elle un cœur si apte à l’empathie, et si aimant, si débordant d’amour, qu’un de ses anneaux fondit. Et elle vit : meurtri, presque nu, désespéré, un homme gisait à terre. Elle perdit connaissance.

Quand elle s’éveilla, son corps métallique de chaîne était prisonnier. D’un côté, attaché à la montagne, et de l’autre à la cheville de l’homme, et, en son milieu, à l’abdomen. Il gémissait : un aigle dévorait son foie. Le supplice dura longtemps, la douleur morale, surtout lorsqu’elle est issue de l’intelligence et de la raison dépasse en cruauté la souffrance physique. La chaîne rougissait, ses anneaux se gonflaient, elle se taisait, et la seule pensée qui lui restât était le désespoir de participer à cette torture en immobilisant l’homme. Pas même une révolte, la compassion la médusait. Enfin, Prométhée perdit connaissance, l’aigle s’éloigna, et son cri rauque terrifia la chaîne. Elle resta éveillée, prenant garde à ne pas bouger, afin que ses anneaux d’acier n’augmentassent point les tourments du prisonnier.
Quand il s’éveilla, il avait oublié son arrivée, sa situation, et comme il s’étonnait à voix haute, elle lui parla, Elle lui demanda pardon, Prométhée est bon et aimant, il la comprit, et tous deux devinrent amis, liés pour toujours ensemble. Elle trouva grand bonheur à discuter interminablement avec lui, mais, chaque fois que revenait le grand oiseau de proie, elle désirait fuir, disparaître à jamais de ce lieu de rocs roses. Et Prométhée la consolait, et lui apprenait ce que les livres taisent, tous ces savoirs cachés, et les trésors du rêve et il lui enseignait les joies de la création : imagine, et constate, dans notre monde, tout ce que tu inventes prend existence se concrétise, désormais réel et matériel.
Tous deux savent maintenant accepter le supplice et la captivité : ils créent par le rêve et l’esprit.
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