Le démon né dans le puits

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La cité d’Ornac comptait près de cinquante milles âmes, avant le début du siège mené par Arion, l'empereur de Terre Roc, une vaste région argileuse sans accès à la mer. Aujourd’hui, on compte plus de morts, d’exilés et de prisonniers que d’habitants à Ornac. Pourtant, Regan le gouverneur de cette cité brisée a bel et bien repoussé les quelques quinze milles assaillants équipés de machines de guerre avancées et plus que mortelles. Loin d’avoir abandonné sa convoitise, Arion réunit de nombreuses troupes pour couper l’approvisionnement d’Ornac en provenance des terres arables et des carrières au sud de la Cité. Regan fut alors contraint de négocier un accord de paix refusant de voir souffrir son peuple plus longtemps. Arion pouvait ainsi disposer ses pions dans la ville sans entrave. Le gouverneur perdit ainsi, peu à peu le contrôle de sa cité. Les hommes d’Arion se propageaient comme un cancer dans tous les niveaux du pouvoir. Crob, un des chiens zélés de l’empereur, petit et bedonnant veillait à l’affaiblissement de l’autonomie de la ville. La corruption, les mensonges, la propagande étaient ses armes maîtresses. Ce qui réduisit les toutes dernières chances d’Ornac de voir sa souveraineté retrouvée fut l’émergence d’un groupe d’assassins, d’espions et de voleurs. Cette organisation, dénommée Murmure et dirigée par un certain Chuchoteur était capable de faire tomber la moitié des grosses têtes de Terre Roc, en une nuit de meurtre selon les rumeurs les plus exagérées. Ses agents de l’ombre grossissaient leurs rangs partout où la misère s’étendait. En effet, un dixième des orphelins, un cinquième des prostituées, la moitié des mendiants et bientôt plus d’un tiers des gardes seraient au service du Chuchoteur qui leur offrait une protection, de quoi manger et une occupation des plus malsaines.
La nuit commençait à tomber sur la cité aux remparts fracturés et aux bâtiments calcinés. Le Chuchoteur chargea le vieux Sac d’os, son plus fidèle lieutenant de planifier l’assassinat de Regan pour la nuit suivante. Sac d’os était un vieillard squelettique se déplaçant avec une lenteur décourageante et donnait une vision répugnante à ceux qui avaient la malchance de le rencontrer. Il ne portait qu’un pagne auquel pendait un fémur peint de couleur noir et sang. Sa capacité à entrer en contact avec les morts, lorsqu’il touchait leurs os, facilita son ascension au rang de lieutenant chez Murmure. Pour accentuer la terreur chez ses victimes, il propageait lui même des rumeurs sur son don, il pourrait réanimer les morts, maudire les âmes, se transformer en zombie... Qui sait ce dont il était vraiment capable.
En attendant, Bran le châtiment, Grosses-mains et Marteau avait du travail. Les Murmures, les hommes du Chuchoteur portaient bien les noms respectifs qui leur fut attribués. Cette nuit là, ils allaient le montrer. Grosse-main, un géant de deux mètre avec une petite tête rousse gravée d’un visage enfantin, entra dans un bordel contraint à se baisser et pulvérisa trois portes avant de trouver la bonne chambre. Il étrangla une fille de joie accompagnée d’un homme chétif ayant plus de quatre fois son âge et arracha sa tête à mains nues. La stupeur resta imprimée sur le visage de cette pauvre enfant aux cheveux blonds. L’homme âgé repoussa le corps qui lui tombait dessus et fut pris de spasmes douloureux. Son cœur venait de le lâcher. Il n’avait pas supporter la vague d’horreur le submergeant. Grosse-main embrassa la tête qu’il avait entre les mains, couina tel un porc plus qu’il ne ria et se dirigea vers d’autres chambres.
Bran le châtiment ou juste Grand chef pour ses hommes avait de longs cheveux blancs et une balafre lui barrait le visage de son œil droit, en passant par son nez, se terminant sous son oreille gauche. Lui et les gardes qui l’accompagnaient encerclèrent un petit monument en pierre servant de lieu de culte pour un groupe jugé hérétique par l’empereur. Une trentaine d’hommes, de femmes et d’enfants étaient réunis. Ils récitaient un texte, dans une langue inconnue du chef de la garde, avec un accent hypnotique. Bran n’en avait que faire, il s’avança vers ce qui devait être le maître de cérémonie et le menaça de son épée. Ce dernier poursuivit son rituel sacré sans discontinuer, seule la mort devait pouvoir l’arrêter. Les gardes se mirent à rire. Bran humilié, allait leur rappeler qui était leur Grand chef. Il attendit la fin des récitations et guida trois de ses hommes, qu’il avait surpris à rire, au centre du cercle formé par la communauté religieuse en présence. Leurs visages virèrent du rouge au blanc lorsqu’il ordonna aux religieux d’exécuter les trois plaisantins. Le maître de cérémonie protesta et mourut dans la seconde éventré de bas en haut par l’épée tranchante de Bran. Les autres, démunis qu’ils étaient, ramassèrent des pierres et des objets de cérémonie pour les projeter contre les trois soldats qui sortirent leurs épées promptement, en vain, leur sort était déjà scellé. Les trois gardes ne tardèrent pas à s’effondrer durement sur le sol recouverts de dizaines de blessures.
Marteau était plus alcoolisé qu’à son habitude. Il ne connaissait que des nuances d’ivresse. Sa mine triste était marquée par la guerre, la fatigue et la piquette. Quand il avait du sale boulot, il fallait qu’il boive au moins deux bouteilles pour ne plus avoir de doutes. Heureusement, Murmure lui en fournissait même davantage. Ses deux molosses eux ne doutaient jamais, surtout quand la faim leur tiraillait les entrailles. Il tendit un tissu marqué de l’odeur de Queb, un ministre dissident cherchant à préserver la souveraineté d’Ornac, sa cible. Ses chiens commencèrent à se lécher les babines et à sortir les crocs, un festin les attendait. Les hommes en armes devant la demeure de Queb, étaient grassement payés pour ouvrir le portail et se taire. Toutefois, les gardes du corps de Queb faisaient partie de ses proches. Par conséquent, on n’avait pas réussi à les corrompre pour le moment et le temps pressait, Arion voulait voir sa bannière sur les tours de la cité dans deux jours. Pendant que les bêtes féroces s’introduisaient dans la propriété, Marteau grattait son crâne chauve sous sa perruque sale blindée de fer. Queb ne dormait pas encore alors que l’obscurité régnait sur la ville. Il se souciait de l’avenir, repensait aux meurtres qui se succédaient chaque nuit, depuis le siège. Il songea au pragmatisme impitoyable de Regan lors du pire des affrontements, avec un sourire froid « Certes, Queb, nous n’avons plus de pierres à envoyer aux visages de ces malheureux mais nous possédons beaucoup mieux, vidons nos fosses d’excréments sur leurs têtes. » Sa tactique avait payée entraînant la maladie, l’humiliation et le dégoût chez les assaillants. Pourtant, la cité était aujourd’hui une vieille bâtisse menaçant de s’écrouler d’une nuit à l’autre. Soudain, un grognement sourd retentit dans la pièce. Deux paires d’yeux jaunes luisantes s’étaient invitées chez lui. Ses deux gardes du corps saisirent leurs armes mais l’un des monstres sauta à la gorge du premier et l’autre se faufila entre les jambes du second le balayant au passage. Queb sentit l’impuissance le saisir et protégea son visage de ses mains. Soudain, il était redevenu un enfant appelant sa mère à la rescousse, lui qui avait supervisé la défense d’Ornac aux côtés de Regan avec courage et incarnait un héro pour ses habitants. Marteau vit des lumières vaciller dans la villa accompagnant des cris de supplique. Il jura, qu’était-il devenu pour quelques miettes de pain et de la pisse alcoolisée. Il ira finir le travail en écrasant son crâne blindé sur le visage des mourants ou des déjà morts.
Le gouvernor d’Ornac sentit la douce chaleur du soleil lui caresser le visage, il ouvrit ses yeux et vit l’arbalète de chasse de son père accrochée au-dessus de la porte. Regan avait refusé de tirer sur un écureuil lors de sa première chasse, tout comme son fils qui lui pleura avant de tirer volontairement sur un arbre au lieu de transpercer le pauvre sanglier boiteux qui peinait à se cacher. Depuis, son fils Gormir était végétarien tout comme lui. Il sourit avec amertume car cela lui rappelait que ses deux enfants étaient partis de la maison, Julia, sa cadette pour épouser Veldor le premier fils d’Arion et devenir une femme influente comme sa mère Amélia le lui encourageait. Regan s’était senti poignardé ce jour là, et une deuxième fois quand Arion est entré en guerre contre lui alors qu’il promettait de laisser sa cité-État indépendante. Quant à Gormir, il avait fuit sa famille car ils les haïssaient depuis que son esprit s’était aiguisé. Ses parents vivaient dans une villa loin des soucis du travail des champs et des corvées militaires, ils se targuaient d’être des élites, des héros de guerre et même des altruistes car ils avaient renoncé à certains privilèges comme celui d’être exempt d’impôts. Cette hypocrisie le dégoûtait profondément alors, il a choisi de partir sans un sous dans les terres arables du sud, pour mériter sa pitance, en vivant dignement loin des intrigues ignobles de la politique et des nobles. Regan rencontra, peu après le départ de son fils, Hugo, un enfant des rues qui lui rappelait Gormir. L’enfant était passionné par son jardin et le gouverneur décida de l’adopter pour qu’il vive une enfance heureuse.
Le gouverneur entreprit comme à son habitude de ramasser une pomme bien mûre tombée au pied de son verger situé au centre de sa demeure en forme d’anneau fait de chêne. Selon son père, la bâtisse circulaire représentait un portail de vie. Une vision poétique qui donnait un aspect féerique à ce lieu de paix. Regan avait posé une pierre d’un bleu profond, sans autres fantaisies, sur le lit de terre sous lequel reposait son défunt père, l’ancien gouverneur d’Ornac. Regan salua Tylie sa nourrice d’enfance, aujourd’hui l’intendante de sa maison, qui lui proposa un plateau de boulettes de fromage. Il allait être en retard alors il entreprit de gagner le centre-ville sans plus tarder pour continuer les négociations avec ce nuisible de Crob, sur la gestion de la cité ou plutôt pour marchander quelles miettes de pouvoir que Regan et ses derniers ministres auront le droit de garder. Sur la route, un messager lui apprit la mort de son ami Queb, cette nouvelle alourdit son coeur mais il devait se reprendre sinon Crob profiterait de sa vulnérabilité pour tout lui prendre, enfin ce qui lui restait. Regan attendit plusieurs heures devant la chambre du conseil, Crob aimait le faire attendre pour lui montrer tout son mépris. Il perçut des bruitsde pas dans le couloir derrière lui et les gardes autour de lui sortirent de la pièce. Quelque chose ne tournait pas rond, il ne voulait prendre aucun risque, il quitta le bâtiment au plus vite et serpenta au hasard des rues jusqu’au soir pour semer d’éventuels poursuivants. Il ne voulait pas subir le même sort que son ministre. Regan vérifia qu’il n’était pas suivi et emprunta un passage secret dont l’entrée était dissimulée dans un cercueil, menant à sa villa. Il se glissa dans la bouche obscure et referma le cercueil. Il atteignit sa cave se sentant chez lui comme un intrus puis croisa Tylie dans le salon.
-Tu es déjà rentré, le soleil n’est pas encore couché, remarqua sa nourrice.
-En fait... commença Regan.
-Ne me dis rien avant d’avoir goûté ces délices au miel, elle lui tendit le même plateau qu’à son réveil. Quelque chose ne tournait pas rond.
-Es ce que tu vas bien ? Il dévisagea sa nourrice, elle plissait ses yeux verts qui contrastait avec un trop large sourire.
-Pourquoi je n’irais pas. Mange ! Je les ai préparées juste pour toi !
Son visage changea, elle était devenue autre. Que pouvait-il bien lui arriver ? Un excès d’angoisse, sûrement, les morts se succédaient depuis des semaines. Néanmoins, il ne l’avait jamais vu comme ça, la vieillesse, non cette femme bouillonnait encore de l’intérieur. Pourquoi insistait-elle sur ses boulettes au miel. Sans aucune importance. Regan prit une des cochonneries sucrées et allait la fourrer dans sa bouche pour faire cesser le caprice nerveux de la nourrice. Il interrompit son geste quand il aperçut un œil indiscret accompagné d’une cascade de cheveux noirs, dans le reflet du plateau d’argent. Au moment où il se retourna, la silhouette de sa femme avait disparu. Une gêne, pire une plaie profonde naquit en lui. Soudain, un scénario d’horreur lui traversa l’esprit. C’était impossible mais il devait en avoir le cœur net.
-Tylie, tu te donnes toujours tant de mal pour me préparer à manger, je m’en voudrais si tu n’y goûtais même pas avant que je commence à les déguster. Il fit un clin d’œil complice à sa nourrice.
-Ouu... Oui, bien sûr je.. je vais goûter, ses mains tremblaient. Elle goba plus qu’elle mangea l’une des innocentes boulettes.
Regan guettait sa réaction. Elle se gratta la gorge et l’interrogea du menton.
-Bon. Tu n’en veux pas ? Tylie s’impatientait.
Regan redevint serein, sa nourrice était peut être un peu dérangée mais elle n’avait pas essayé de l’empoisonner. Cette hypothèse lui avait tout de même coupé l’appétit.
-Je mangerais plus tard, j’ai déjà grignoté sur la route. Tylie semblait ne pas l’avoir entendu car son expression n’avait pas changée, portait-elle un masque ?
-Viens là mon chéri, je t’ai fais couler un bain quand je t’ai entendu entrer ! Amélia, sa femme, l’appelait de sa voix cristalline.
Regan était enchanté d’entendre sa femme, comme toujours, surtout quand elle l’appelait « mon chéri » une invitation qui signifiait qu’ils allaient passer un moment intime. Il avança le pas léger jusqu’à sa chambre, il voulait oublier les évènements de la journée et partir très loin, il aurait tout le temps d’y repenser plus tard. Il capta un bruit sourd, une respiration rauque, derrière lui. La vue de sa femme peu vêtue le sortit de ses songes.
-J’ai pensé que tu aurais besoin de te détendre après... les derniers événements, lui souffla Amélia avec toute sa compassion. Sa femme lui enlevait ses vêtements avec attention.
Il entendit à nouveau un bruit étrange, cette fois étouffé, dans le couloir. Amélia n’avait visiblement rien entendu. Regan pensa que sa paranoïa lui jouait des tours. Il embrassa sa femme des yeux et vit un plateau de boulettes dépassé, non entamé à côté de son chevet, derrière une pile de bouquin. Un sourire passa sur la fine barbe du gouverneur, combien de boulettes la pauvre Tylie avait-elle cuisinées ? Amélia aperçut le regard furtif de son mari vers les boulettes. Soudain une lueur assassine passa sur les prunelles noisettes de la femme encore bienveillante une seconde auparavant. On entendit la vaisselle se briser dans le salon et un corps lourd heurter le sol. Regan comprit en un instant, sa nourrice, le poison, il était bien dans les boulettes et sa femme.... le savait... Amélia sortit un poignard de nul part et tenta de lui trancher la gorge. Il lui bloqua l’avant-bras avec son coude et saisit le cou délicat de sa femme avant de la projeter contre la parois de la baignoire en terre cuite. Le gouverneur avait agi par réflexe et regarda incrédule la tête de sa bien aimée se fendre comme un fruit trop mûr. Le visage rond et rougeâtre d’Hugo le fit sortir de sa stupeur. Il n’aperçut qu’après de longues secondes que lui aussi était armé. Il portait un gourdin hérissé de piques, facile à manier même pour un enfant.
-Toi aussi... la voix de Regan tremblait. Hugo lâcha son arme et se ramassa sur lui-même en fondant en larmes.
-Le Chuchoteur... Il a dit que c’était ta vie ou celles de tous les autres... on n’avait pas le choix... mais moi je n’ai pas eu le cran. Hugo peinait à finir ses phrases, ses paroles se déversaient en sanglot.
La vérité frappa Regan de plein fouet. Pourquoi avait-il tant tardé avant de fuir ? Maintenant c’était trop tard, il aurait dû abandonner. Sa fierté l’a mené lui et son peuple dans une guerre perdue d’avance. Quelle ironie, lui qui pensait passer sa vie à défendre son foyer, il était en fait une malédiction pour sa famille et ses protégés. Tout en lui venait de mourir, son esprit pour survivre se focalisa tout entier sur une envie déferlante de vengeance. Le Chuchoteur allait le payer au centuple. Il se composa un masque froid et déterminé :
-Il faut survivre si nous voulons nous venger. Regan était méconnaissable, à son tour devenu un autre. Regarde par la fenêtre, des professionnels ne vont pas tarder à arriver puisque vous avez échoué.
-Nous venger ? Mais... nous sommes fichus... Le garçon était dévasté et caressait les cheveux ensanglantés de sa mère. Il regarda tout de même à travers la fenêtre de la chambre et freina un hoquet de stupeur. Ils sont là !
Marteau était ivre, Grosses-mains excité, les molosses redoutables... Le portail grinça, quatre billes jaunes avancèrent sans un bruit. Les deux monstres affamés poussèrent la porte d’entrée qui menait au salon, elle était ouverte. Ils commencèrent à grogner en sentant la chair de Tylie puis bavouillèrent joyeusement. L’un d’eux goûta prudemment une boulette au fromage, le plateau était renversé juste à côté de la nourrice. L’autre jaloux, l’imita, bientôt, il n’en resta pas une miette.
-Ils approchent, souffla Hugo qui tremblait de la tête aux pieds.
-Ne fais aucun bruit murmura Regan prêt à refermer la porte massive de la chambre contre le museau des chiens loups.
Ils entendaient des pas lourds dans le couloir accompagnés par des gémissements plaintifs, on aurait pu croire qu’il s’agissait de zombies titubants dépités de ne rien avoir à se mettre sous la dent. Soudain, deux grosses gueules mousseuses armées d’une centaine de dents firent leur apparition devant la porte ouverte de la chambre. Hugo ne put retenir sa vessie.
-Maintenant ! Regan et Hugo poussèrent la porte de toutes leurs forces.
Le silence se fit. Quoi on est vraiment venu à bout de ces sales bêtes juste avec un coup de porte, Regan et Hugo eurent la même surprise. Derrière la porte, gisaient deux monstres, leurs estomacs avaient triplés de volume, de leurs gueules dégoulinaient un liquide bleuâtre.
-On fait quoi ensuite ? Hugo regardait Regan avec hésitation.
-On va jouer une scène trop réelle pour nous, je le crains. Regan, invita Hugo à se pencher sur le corps d’Amélia et de laisser son chagrin l’envahir, il plaça le poignard dans le creux de sa main. Regan prit l’arbalète accrochée au mur et se posta dans un angle pour aligner le premier venu.
Hugo attira les deux bourreaux avec ses sanglots feints aisément et répétés. Grosses-mains bouscula Marteau pour passer devant, il manqua de se cogner la tête, comme souvent quand il entrait dans une pièce.
-Tu n’vas bientôt plus pouvoir pleurer gamin ! Lança Grosses-mains.
Une flèche fendit l’air et se ficha dans la gorge du géant. Il continua d’avancer malgré tout, puis, souleva Hugo à une main par la gorge. Ce dernier se débattit comme il put et transperça le gros ventre de son agresseur à une dizaine de reprise, mais Grosses-mains serrait toujours plus fort. Toutes ses veines ressortaient, son visage se crispait, et son sang se déversait partout où le poignard d’Hugo avait frappé. L’assassin ne s’écroula que lorsqu’il ne sentit plus aucun souffle de vie parcourir sa victime terrorisée. Pendant ce temps, Regan tira un nouveau carreau d’arbalète sur le crâne chauve de Marteau. Le projectile ricocha sur sa perruque blindée pour atterrir dans le mur. Marteau chargea tête en avant. Le gouverneur plaqué contre le mur, esquiva au dernier moment en roulant sur lui même. Marteau déjà ivre, fut sonné par sa rencontre infortune avec le bois centenaire de la chambre d’amour du gouverneur et sa femme. Regan saisit sa chance, déversa sa rage et frappa avec le manche de l’arbalète le visage du pauvre homme jusqu’à ce que sa frénésie se consomme. Il avait encore perdu un être cher mais cette fois, il ne laissa pas l’émotion monter jusqu’à sa gorge. Son cœur devait s’assécher s’il voulait poursuivre sa route ou plutôt son errance sanguinaire. Regan devait faire le deuil de son monde tout entier. Arion le paierait tôt ou tard, Crob et Le Chuchoteur subiront eux aussi le même sort. Il ne pouvait en être autrement. Regan n’eut pas une seconde de répit. Heureusement pour lui, il ne voulait penser à rien, juste agir, tuer, se venger, les faire payer ! Tous !
On entendait des cliquetis d’armures à plusieurs centaines de mètres dans toutes les directions, le bâtiment était encerclé. Une idée démoniaque traversa l’esprit fou et brisé de Regan. Il se précipita dans sa cave à vin et arrosa le sol, les murs, et les meubles d’alcool aussi vite que sa souffrance le lui permettait. Bran le châtiment, commandait la section des gardes venus pour en finir avec cette cible résiliente. Il encercla méticuleusement la demeure avec ses hommes, en fouillant chaque buisson, chaque fossé, toutes les petites cachettes au passage, il serait dommage que quelqu’un s’en sorte. Le gouverneur était fait comme un rat, Bran pouvait prendre son temps, après tout Regan n’était pas un dragon, il n’allait pas pulvériser cette petite armée avant de s’envoler avec Amélia, sa petite princesse hypocrite.
-Sors de là, c’est fini pour toi ! Arion a déjà conquis cette ville, tu n’as plus rien à sauver gouverneur. Bran intima l’ordre de rentrer à ses hommes.
Toutes les portes et les fenêtres de la villa furent défoncées, fracassées. Une horde de monstres s’était invitée de nuit chez le gouverneur. Partout des meubles étaient déplacés, retournés, on entendait la vaisselle se briser ici et là. Une odeur de mort, d’alcool et de sang emplissait l’air. Le piège allait se refermer, tôt ou tard. Regan jubilait, Qui de nous est pris au piège ? Il avait accroché à la va vite un fil aux chandelles et aux torches qui étaient allumées dans sa maison. Tous les fils tendus étaient réunis à une de leurs extrémités au poignet de Regan. Il tira sur les fils d’un mouvement sec. Les flammes léchèrent le sol, la cave explosa et sa demeure se transforma en brasier; l’alcool, le temps sec, le vent provenant des fenêtres brisées et la structure en bois complice de l’incendie mortel. Le gouverneur bondit dans le jardin central pour se mettre à l’abri. D’autres eurent la même idée, et il l’avait anticipé. La majorité des gardes furent étouffés ou brûlés vifs. Bran vit ses bottes s’enflammer mais les retira à temps. Lui et un de ses hommes se trouvaient maintenant dans le jardin central et cherchaient Regan dans la végétation. Après 1 minute de recherche, l’air chargé de fumée était irrespirable, la maison n’était plus qu’un cercle de flammes et de suppliques. Bran regarda dans la cabane servant de lieu d’aisance, Regan, ce rat aurait pu se trouver là. Le gouverneur était bien dans la cabane, ou plutôt sous la cabane, il avait plongé son corps entier dans la fosse pour ne pas être vu. Le chef de la garde jura, dépité, il retourna au centre du jardin. Il vit l’autre gars en armure abandonner sa recherche pour sauter dans le puits, là où le feu et la fumée trouveraient plus difficilement leur chemin. Les flammes progressaient rapidement, l’anneau de feu s’étendait nourri par la chair, le bois et la mort. Bran sauta à son tour dans le puits, écrasant sans pitié son camarade de tout son poids. Regan sortit de sa cabane qui commençait à prendre feu. Il vomit son dernier repas et d’autres immondices qu’il avait avalés dans la fosse. L’homme brisé avança en direction du puits, il s’arrêta devant la pierre d’un bleu profond ornant la sépulture de son père. Il l’a pris dans ses mains et la serra contre lui. La chaleur était intense, mais il ne s’en souciait guère.. Je dois survivre, me venger, anéantir ceux qui ont fait souffrir mon peuple, ma famille... ces mots étaient douloureux, il les prononça à voix haute au bord du puits.
-Tu es encore en vie ordure ! Bran n’en croyait pas ses oreilles. Comment avait il pu survivre à tout ça. Il aperçut une tête inhumaine, un sourire glacial, des yeux fous et un corps recouvert d’immondices.
Regan lâcha sa pierre magnifique, autrefois un symbole de paix pour lui, sur la tête du vilain paralysé qui le regardait impuissant depuis le fond du puits. Le meurtrier recouvert d’excréments se jeta lui aussi dans le puits. L’eau commençait à bouillir comme si le cœur du monde brûlait d’un même feu. Le ciel était recouvert d’une fumée noire parsemée de couleurs rougeâtres, des braises aériennes. Le cercle de feu était plein, comme si un rituel allait prendre fin. Regan, hoquetait plus qu’il ne respirait, des débris enflammés tombaient sans discontinuer, il se débattait dans l’eau pour trouver une bouffée d’oxygène. L’homme était mort depuis le début de la nuit mais la chair pathétique continuait de se mouvoir instinctivement. Les heures passèrent, et l’esprit de Regan résistait à la douce tentation du néant glacial. L’incendie avait pris dans toutes la ville semant la destruction dans son sillage.
Au matin, Sac d’os trouva le gouverneur inconscient flottant dans le puits. D’abord il le crut mort mais l’air affluait encore dans ses poumons. Sac d’os songea au chaos, à la mort, au feu et à la destruction que cet homme ou cette chose avait engendrés. Un démon est né dans le puits, songea le vieux Sac d’os. Ce dernier emmena le corps sale et dévasté de sa cible au Chuchoteur. Il lui raconta les évènements tels qu’ils se sont passés car il les avait recueillis en communiquant avec les âmes qui ont vécu et trépassé cette nuit là.
« Laisse moi seul avec lui » Le Chuchoteur ne se montrait jamais, sa voix inquiétante portait dans une salle absolument plongée dans les ténèbres.
Regan se réveilla, soulagé que son cauchemar prenne fin. Sa joie fut de courte durée, tout était bien réel et il ne savait pas où il se trouvait.
-Je n’ai plus aucune raison de te tuer...Tu poursuis le même but à présent...Tu es devenu un démon, un assassin qui ne désir plus qu’une chose, débarrasser notre monde des nuisibles qui utilisent leur pouvoir pour asservir les peuples et faire souffrir les faibles. Le Chuchoteur semblait se réjouir de sa souffrance.
-Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Il n’y avait aucune émotion dans la voix de Regan.
Le Chuchoteur ne répondit pas et poursuivit ainsi :
-Je suis vieille aujourd’hui, ma rage me maintient en vie depuis plus de 120 longues années mais tout ça à une fin, Regan fut grandement surpris par l’âge et le sexe du Chuchoteur. Ils ont torturé, violé, massacré tous ceux qui m’étaient chers. Toute ma vie j’ai forgé une arme pour mettre fin à la domination des quelques-uns sur tous les autres. Cette arme, c’est Murmure et tu vas la manier tout le reste de ta vie car seuls les êtres maudits comme nous deux ont assez de rage pure pour mener cette guerre jusqu’au bout.
-Je... comment... Pouvons nous vraiment tous les détruire. La maîtresse des Murmures savait que les monstres, ces hommes ignobles, gangrénaient toutes les cités, toutes les rues, toutes les familles mais Murmure était infiltrée partout elle aussi.
-La destruction est plus vaste que le chaos qui y conduit, c’est ça notre chance. Regan crut entendre un bref rire sardonique.
-Que voulez vous dire ? Regan se demandait s’il ne parlait pas tout seul, après tout il était devenu fou, il en était certain.
-Partout, des mendiants, des prostitués, des fermiers, elle insista sur ce dernier mot et Regan pensa à son fils, il ne savait même pas s’il était encore en vie, des misérables, des prisonniers, des petits voyous mus par la faim, des serviteurs, des déserteurs, elle ne voulait oublier personne, des orphelins et des femmes meurtries ont rejoint notre cause, notre espoir d’un monde lavé de toutes souffrances inutiles. Bien sûr, ils ne saisissent pas qu’ils ont une chance réelle de voir les choses changer. Ils nous ont rejoint car nous leur avons offert de quoi survivre, une famille, certes exigeante, et par-dessus tout, une puissance, devrais-je dire une liberté. La femme était sincère.
-C’est comme ça que vous voyez les assassins qui terrorisent tous les niveaux de la société. ? Regan était dubitatif.
-Précisément, nous terrorisons tous les niveaux du pouvoir, ensuite, nous devenons le pouvoir et oui sortir de l’impuissance, renverser la domination entraîne un lot de souffrances...négligeables ! Oui négligeables face au malheur constant et certain qui s’abat chaque jour sur la majorité des Hommes ! La véhémence du Chuchoteur avait de quoi inspirer une âme blessée en quête de réparation.
-Je vois... Vous allez donc me céder la place et pouf j’enclencherai la suite de votre plan à savoir ?
-Tout à fait, éliminer tous les esclavagistes, les rois et les seigneurs, lever un vent de révolte implacable, faire vivre l’espoir, rendre la puissance à chaque être. Elle s’arrêta dans son élan. Tu n’as qu’à prendre ma place. Mets toi dans l’ombre, et chuchote à ceux qui se présenteront à toi, qui doit mourir et qui doit être libéré. Bien sûr ce n’est pas une tâche facile mais tu en es capable. À présent je te laisse ma voix, je vais partir en paix pour un long voyage. Et n’oublie pas, dans ce chaos tu pourras faire naître l’espoir !
-Attendez, vous avez servi Arion et vous vous voyez comme une libératrice ? Regan sentait la colère lui monter au visage.
-Nous avons grossi nos rangs, fait ce qui était nécessaire pour gagner en puissance et nous avons atteint une force critique. Maintenant, tu pourras faire à ta manière. Il te suffit de prononcer le nom de ceux que tu veux voir disparaître... Je m’en vais et si tu as des doutes sur la manière de procéder mon repère est à toi, tu y trouveras tout ce qu’il te faut.
-Dans ce cas, il se pourrait bien que je devienne Le Chuchoteur. Regan sourit intérieurement, un nouvel espoir macabre était né en lui. La femme ne répondit jamais, elle avait avalé un poison mortel en laissant derrière elle un masque étrange qui modifiait la voix de son porteur.
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