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Le déménagement

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Cécile Goguely

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Le déménagement


C’était un carton sans prétention. Petit et facile à manier, il avait été déchargé avec les autres. Et pourtant, c’était bien le premier paquet de Gisèle qui serait défait, là, dans cet appartement. Ils avaient conduit le camion à tour de rôle, et, durant le trajet, Bernard avait pu se faire à l’idée qu’elle s’installait chez lui. Kilomètre après kilomètre. La distance qui séparait les deux lieux lui avait permis de comprendre. Ils venaient de passer quelques jours à démonter des meubles, à conforter des colis improbables avec du scotch. Improbables n’était pas le seul mot : il aurait aussi pu dire désuets, anachroniques. Il aurait pu qualifier leur contenu d’inutile ou de poussiéreux. Cette passion qu’elle avait pour ces ustensiles de peu de valeur, juste trop vieux pour être efficaces et pas assez pour bénéficier du charme que confèrent les années, lui avait longtemps fait peur. Il n’avait pas envie de croiser tous les jours ce sèche-cheveux qui faisait le bruit d’un aspirateur, ni ces rideaux d’un rose un peu trop prononcé. Il n’osait pas toujours se montrer en compagnie de Gisèle : il craignait le regard des autres. Une nouvelle coupe de cheveux, peut-être ? Il avait dû le lui suggérer, un jour, en vain. Et puis elle avait pris la décision de le rejoindre, arguant que ça serait comme un vent frais qui donnerait à leur couple un nouveau départ. Il s’était laissé convaincre, désarmé par ces mots « frais » et « nouveau », incongrus dans la bouche de Gisèle. Il ne croyait plus à une passion endormie par la routine, la distance, et, il faut bien aussi le dire, le mauvais goût de sa partenaire, qui, dépassant ses audaces vestimentaires d’un autre âge, s’étendait à la décoration de son appartement et même au parfum de violette qui y régnait. Si passion il y avait eu, elle était déjà morte. N’empêche. Bernard étant un garçon fidèle et curieux, il avait pris le risque de l’accueillir enfin chez lui, pour voir ce que ça donnerait. Pour ne plus être seul, peut-être.

Ce petit carton décisif, il s’était proposé de l’ouvrir lui-même. Il se souvenait parfaitement de son contenu : une petite fiole d’eau de violette, trois peignes javellisés, quelques torchons figurant des calendriers de 1967 et 1975, trop fins pour essuyer convenablement la vaisselle. C’était tout Gisèle, ce carton. Il allait éclore, là, dans son appartement. Il en était ému et contrarié, son humeur ressemblait à une sorte de résignation. Il fallait le faire.

Après avoir incisé le scotch avec un couteau, il écarta doucement les pans du colis. Des torchons enveloppaient un flacon et des objets en plastique. La couleur en était changée, sans doute à cause de la lumière du jour, de la disposition différente des fenêtres dans son appartement à lui... En fait, il ne s’agissait pas des mêmes, c’était impossible. Gisèle avait donc enfin fait des courses ! Ces torchons étaient neufs, le parfum se nommait Fulgurance et il semblait du dernier cri, Bernard n’en avait même jamais entendu parler. Quant aux peignes, ils étincelaient. C’était un plastique très particulier, brillant comme du métal. Bernard jeta un regard sur Gisèle et ses cheveux ternes ramenés en une queue de cheval. Son petit visage était fatigué et cerné, comme d’habitude. Elle dit simplement :

- J’ouvre les autres ?
- Pas tous les autres, je vais t’aider, lui répondit-il, cherchant des yeux le carton qu’il avait confondu avec celui-ci.

Il ne le trouva pas. Il fallait qu’il se rende à l’évidence : le contenu des cartons était imperceptiblement changé. S’il n’avait si bien connu et redouté les objets fétiches de Gisèle, il aurait pu croire à une étourderie de sa part. Il avait pensé que tel chapeau était d’une coupe ancienne et défraîchie et ça n’était pas du tout le cas, ou que Gisèle avait juste jeté ce foulard qui donnait un air démodé au reste de sa garde-robe. Mais tout, tout était résolument plus neuf. Bernard compta de nouveau les cartons : trois petits et cinq gros étaient déjà ouverts et Gisèle en déposait le contenu, minutieusement, dans leur appartement commun. Elle s’était servie des peignes pour se recoiffer, avait placé quelques barrettes neuves dans ses cheveux et, quand elle s’était penchée pour l’embrasser, il avait senti l’odeur épicée de Fulgurance, qui avait donné à leur brève étreinte une impression de jamais vu.

Il y avait eu cette étape au restoroute. Après avoir bu un café, ils avaient échangé les places et Gisèle avait pris le volant. On avait pu intervertir les cartons pendant ce temps. Qui ça ? Des amis de Gisèle ? Des complices ? Elle semblait si peu étonnée.

- C’est pas les cartons qu’on a faits !
- Ben si, tu les reconnais pas ? Elle penchait la tête sur un nouveau colis, s’apprêtant à déballer des choses. Bernard en eut un frisson dans le dos. Qu’allait elle en sortir ?

Un ordinateur tout plat, un des derniers modèles de chez Ushka, des petites lampes assemblées en guirlande, un service à crêpes, un blouson pour le ski. Gisèle ne savait pas skier.
- Modem intégré, précisa-t-elle, en cherchant des yeux un endroit pour installer l’ordinateur.

De plus en plus abattu, Bernard avisa le carton dont elle l’avait extrait.

- Qu’est-ce que t’as fait de la machine à coudre ?

Il avait dû prononcer ces mots d’une voix un peu trop agressive, affolée, à la vérité.

- Reste calme, lui répondit elle, braquant sur lui une lampe de poche d’un genre nouveau.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Je te scanne.

La stupeur fit alors place à la colère, chez Bernard. Il décida d’achever plus vite ce travail révoltant d’invraisemblance en déballant lui-même le reste des cartons. Sans regarder ce qu’il faisait, il en jetait le contenu sur le sol. Les objets rendaient un bruit mou. Gisèle gardait son calme.

-Tu vas te faire des bleus.

Quelle remarque stupide, se dit Bernard : en virant bruyamment les effets de Gisèle de ces colis diaboliques, il ne pouvait pas se faire mal. Certains objets étaient plus lourds que d’autres. Il voyait rouge, la fureur née de son désarroi décuplait ses forces. Il jeta le torse sur le sol. C’est lourd, un torse. Bernard pâlit.

- Gisèle...

Il ne pouvait en dire plus. Les morceaux de corps qui jonchaient son parquet étaient tranchés net. Des blessures blanches qui ne saignaient pas. Les deux jambes, les deux bras, et ce torse auquel pendouillait un sexe un peu ridicule, brisant les contours rectangulaires de la cage thoracique et du bassin. Un petit carton restait à ouvrir. Bernard s’évanouit.

Gisèle sortit la tête en prenant soin de ne pas la saisir par les cheveux.

- déjà qu’il n’y en a plus beaucoup, hein, lança-t-elle à Bernard, plongé dans un demi-coma.

Elle assembla les membres les uns après les autres. Lorsqu’elle posa la tête, Bernard sortait doucement de l’inconscience. Il se vit, nu, assis sur une chaise. Arborant un sourire publicitaire. L’homme avait le même âge que lui, mais ses yeux étaient moins cernés. Il ne courbait pas le dos sous le poids des soucis et des désillusions. Il est vrai que Bernard, depuis quelques années, se laissait aller à l’aigreur. Assise aux côtés de l’homme nu au regard vide et satisfait de nouveau-né, mais qui bandait déjà, Gisèle resplendissait. Bernard vit son double gaillard s’avancer vers lui, obéissant à un signe de tête de sa compagne.

- Qu’est-ce que tu fais ? adressa-t-il à son clone.
- C’est juste un petit coup de neuf, lui répondit Gisèle.
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Guy Bellinger · il y a
Un texte vraiment étonnant, comme on n'en lit pas toutes les cinq minutes. Réaliste d'abord : votre regard "scanne" les personnages (pour reprendre l'expression de Gisèle), nous révèle leur état d'esprit au travers de mille détails pratiques et psychologiques. Jusqu'à ce qu'intervienne le malaise, qui va croissant jusqu'à l'irruption du fantastique, la fin démente, à valeur allégorique venant clore superbement ce petit chef d'oeuvre méconnu (21 lectires, 4 votes, un seul commentaire !).
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Fantec · il y a
C'est réjouissant. Loufoque. On avance pas à pas vers une fin inattendue et complètement absurde. Puis, je suis en train de faire des cartons car je déménage...
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Cécile Goguely · il y a
bon courage alors !
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