Le Déclic

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1998. Le bisou sur le crâne d’un chauve était à la mode en cette année de Coupe du monde, mais pas seulement. Le terme « golden boys » et les salles de marché où sont brassés des milliards faisaient encore et toujours fantasmer les étudiants. Agé de 21 ans, je faisais partie de ceux-là quand, par miracle, un de mes professeurs pu me faire pénétrer dans le saint des saint. Je ne connaissais pas Patrick, le trader qui m’accueillait dans son équipe pour la journée mais, avec son costume Hermès, sa chemise à rayure et poignets mousquetaire, ses cheveux gominés et son embonpoint non dissimulé, c’était le cliché même du banquier.

J’avais rapidement compris que Patrick se faisait chier ce jour-là car, à l’entendre, c’était « le calme plat sur les marchés ». Néanmoins, il me gratifiait parfois d’un commentaire utile du type « pas d’adjudication d’OAT en vue aujourd’hui... » et réalisait à voix haute une analyse approfondie de l’actualité : on avait retrouvé le corps de vingt immigrants en bas des falaises de Calais ? « Sûrement des putains d’anglais à la recherche de Chablis ». Tout en finesse ! De temps en temps, il se redressait telle une diva et s’emparait d’un micro pour passer des ordres : « J’achète du GILT, je vends du BONOS ». Un clic par ci, un clic par-là, il jonglait avec les millions et au fond de la salle, les vendeurs de produits financiers s’époumonaient au téléphone. Passé 13h, il enfila son walkman sur les oreilles tandis que je le regardais, dubitatif. On avait connu mieux niveau communication. A vrai dire, moi aussi je commençais à m’emmerder et au fur et à mesure que je l’observais, il me paraissait de moins en moins sympathique.

J’étais perdu dans mes pensées quand l’atmosphère de la salle changea brutalement : les écrans d’ordinateurs se mirent à s’illuminer et des dizaines d’alertes sonores m’assourdirent. La tension était montée d’un cran et Patrick arracha d’un mouvement les écouteurs de son walkman. Sur les écrans, les graphiques se formaient et se déformaient de plus en plus vite tandis que les chiffres bondissaient. J’osais prendre la parole :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ta gueule Jérôme, c’est la merde ! me répondit-il.
Enfin un peu d’activité ! Je fermais ma gueule et faisais la plante verte tout en observant sans comprendre. Les noms d’oiseaux volaient d’un siège à l’autre tandis que je découvrais avec curiosité un nouveau langage, mélange de franglais ridicule et de termes techniques : « merde le marché décale complètement – tu bid 100 millions à combien ? – putain regarde le spread du 10 ans contre Bund ! – on est hedgé ? – contacte vite les swappeurs !... »

Patrick était en sueur et sa jambe battait la mesure de l’évolution du cours. Les yeux rivés sur son écran, son ventre proéminent ne faisait plus qu’un avec le bureau qui tremblait en rythme. Il faut dire qu’avec ce qu’il s’était enfilé dans le nez durant la matinée, il avait pas mal d’énergie à revendre. Les minutes défilaient à une vitesse folle puis la tension retomba brutalement, accompagnée du silence. Patrick, encore sur les nerfs, avait bien dû perdre dix kilos et sa chemise en portait les stigmates. Il aurait renversé sur lui un Magnum Bollinger lors d’une soirée que le résultat aurait été le même. Mais un sourire satisfait s’étalait sur son visage : « On a limité la casse ! » s’exclama-t-il. Je n’avais toujours pas bien compris ce qui s’était réellement passé quand un coup de téléphone nous délivra de nos questions : un trader de Salomon Brothers avait vendu par erreur à lui tout seul près de 10% du volume moyen échangé quotidiennement...
Etonné, je demandais à Patrick:
— Vous voulez dire que, à cause d’une simple erreur, un type dans une autre banque a vendu une somme folle en appuyant simplement sur le mauvais bouton et que le taux de la dette de notre pays s’est envolé ?!
Patrick me regarda avec un air ironique et répondit :
— T’inquiète coco... que le taux monte ou qu’il baisse, on a une dette équivalente à 60% du PIB, on est foutu, on va finir comme la Russie !
L’équipe autour de lui éclata de rire et il enchaîna encore :
— C’est surtout problématique pour le type qui a fait cette erreur, ça va lui coûter cher ! Je pense qu’il peut reporter l’achat de sa maison secondaire aux Seychelles !
Ravi de sa blague, il se renversa sur sa chaise, les pouces sous les bretelles, le sourire aux lèvres. Les pertes étaient contenues, un concurrent s’était fait plumer, la bonne humeur était revenue, la vie pouvait continuer.
Jusqu’à cet instant, je ne l’avais pas trop ouverte mais je ne tenais plus :
— Mais ce n’est pas possible de jouer avec la dette publique comme ça ?!
Patrick me coupa la parole.
— T’emballes pas Jérôme, l’Etat a besoin de nous, c’est le miracle de l’intermédiation financière. Et de toute façon, ce n’était qu’une petite erreur qui n’aura au final aucun impact réel.
Je le regardais, pas vraiment convaincu. Dans un large sourire, Patrick me dévoila alors sa dentition parfaite et ajouta :
— Ecoute Jérôme, dans le métier, faire une erreur de ce genre ça porte un nom bien précis.
Dans un geste obscène qui m’était clairement destiné, il tendit vers moi son majeur :
— On appelle ça faire un gros doigt.

La crise asiatique avait laissé des traces, le défaut de la Russie entraînait dans sa chute LTCM, un Lehman Brothers des années 90 précurseur des crises systémiques et systématiques à venir et, en ce jour de 1998, je voulais tellement foutre la tête de Patrick sur une pique et défiler devant le palais Brongniart que j’en tremblais. Et ma décision fut prise : il fallait m’accrocher, continuer dans cette voie... pour tout faire sauter de l’intérieur !

Dix ans plus tard j’étais proche du but, mais on m’a découvert. Avec cinquante milliards d’euros de positions entre les mains, je n’ai malheureusement pu en faire perdre que cinq à la banque rouge et noire. Ce n’était déjà pas si mal ! Après ça, on m’a accusé de nombreux maux et d’être un symbole de la faillite du système. Bien sûr, je dois payer ma rébellion : cinq milliards à rembourser, ça fait plus de quatre millions de SMIC. J’avais déjà écrit une lettre à mes descendants pour m’excuser de cet héritage encombrant mais, coup de chance, la justice a finalement décidé d’éponger cette dette. Deuxième victoire !

Il ne me reste plus qu’à tirer trois ans en cabane, pas si cher payé pour avoir tenté de faire imploser le système financier.

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