Le crin noir des collines

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À 5 heures 45, Marcel Balestri jeta un œil noir sur le radio-réveil. Comme chaque nuit, il se leva sans bruit pour aller boire un verre d'eau dans la cuisine et passer aux toilettes. Un satané rituel hérité de toutes ces années de travail à la Maison de Santé Psychiatrique de Peypin quand le trop-plein de soucis gâchait ses nuits d'infirmier dévoué.
Même dans la garrigue, compter les moutons ne suffit pas toujours pour se rendormir.
De retour dans sa chambre, il s'arrêta devant la porte-fenêtre du balcon afin de contempler la nuit : son œil exercé de photographe amateur scrutait les champs baignés par la pleine lune. Sous les nuages aux formes torturées, quelques silhouettes d'arbres nus se détachaient. Des stries vertes lézardant le ciel soulignaient cette ambiance gothique qui le ramenait sans cesse à l'affaire des chevaux mutilés. Déjà quatre dans le département. À chaque fois, l'animal avait été attaqué dans son box. Et toujours la même signature : l'oreille gauche et la queue sectionnées. Ces actes odieux et inexpliqués diffusaient une peur bleue parmi les éleveurs et les cavaliers. Au pays des collines, même si personne n'avait rien vu, tout le monde en parlait avec force détails.
À 5 heures 50, Marcel entendit le moteur poussif d'un vieux tracteur qui remontait vers le haut du village. Il saisit aussitôt ses jumelles de vision nocturne, une relique de son service militaire dans les chasseurs alpins à Barcelonnette et ouvrit la fenêtre. Depuis le balcon, Marcel pouvait suivre au loin l'engin roulant tous feux éteints. Aucun doute, c'était Jules Decazes qui se dirigeait vers Les Restanques, l'écart1 où il habitait avec Augustine, sa très jeune femme. Jules, ce maudit paysan accusé, depuis l'hiver dernier, de laisser crever de faim ses chevaux.
Jules qui rentrait chez lui à l'heure où l'on se lève. Mais après quelles manigances ?
Marcel se dit qu'il était inutile de réveiller Fanny, son épouse, qui l'enverrait paître avec ses histoires à dormir debout. Mieux valait foncer à l'« L'Écurie du Garlaban », le centre équestre sur la route du Pichauris. Un instant plus tard, Marcel sauta dans son pick-up Toyota et empoigna son portable.

À 5 heures 52, comme chaque nuit, Ushuaïa TV enquillait les reportages animaliers ; guépards, otaries et babouins tenaient compagnie aux veilleurs de nuit et aux insomniaques. Dans son mas perdu au fond d'un vallon sauvage creusé par le Jarret, Manuel, affalé dans un canapé défraîchi, regardait un documentaire sur un élevage d'étalons en Andalousie, sa région natale qu'il avait quittée depuis vingt ans pour prendre un boulot de palefrenier au centre équestre. L'homme lança une bordée d'injures à ce « téléphone de merde » qui osait bramer à cette heure impossible avant de décrocher. À l'autre bout du fil, Marcel, complètement affolé.
  — Manuel, j'ai besoin de toi au centre équestre, vite !

À 6 heures 30, ce foutu jingle de France Bleu Provence transperça les tympans de Fanny Balestri... Comme d'habitude, elle s'apprêtait à secouer le bras de son époux Marcel pour que celui-ci mette fin illico au supplice sonore. Mais ce matin là, à côté d'elle, la place était froide. Marcel était parti sans prévenir. Cela ne lui ressemblait pas. Quand il quittait la maison en catimini — la photo, ma chérie, c'est le matin de bonne heure ! — Marcel n'oubliait jamais de griffonner un petit mot tendre qu'il posait sur la table de la cuisine. Mais cette fois, il n'avait rien laissé derrière lui, pas même sa tasse de café sale dans l'évier. Quant à son iPhone, il demeurait désespérément muet.
L'église marquait 07 heures 30 lorsque la sonnette de la porte d'entrée fit sursauter Fanny qui sortait de la salle de bains. Elle se précipita vers la fenêtre du salon. Une camionnette de la gendarmerie était garée à cheval sur le trottoir, devant la bastide.
Une heure plus tôt, les mains crispées sur le volant gainé de skaï noir du Trafic Renault, l'adjudant Bourillon s'était rué au centre équestre avec deux collègues. C'est Manuel le palefrenier qui avait donné l'alerte sur les coups de 6 heures 15. Il gueulait dans le téléphone.
— C'était sûr qu'il recommencerait ! Ce coup-là, j'espère que vous allez le choper ce fumier ! Pas comme les autres fois.
Parvenus sur les lieux, les trois enquêteurs s'étaient activés. Il avait fallu délimiter un périmètre de sécurité, faire les premières photos d'usage en attendant la police scientifique. Ce matin-là, l'adjudant Bourillon aurait préféré qu'on le laisse tranquille devant Télématin et son bol de café au lait. De toute façon, il la sentait pas cette enquête ; les chevaux, les écuries, c'était pas son monde. Ça puait le fric des « bac plus 7 » qui s'installaient dans le secteur et retapaient les cabanons restés vides depuis que les vieux remplissaient les EHPAD. En remontant l'allée gravillonnée menant à la bastide des Balestri, l'adjudant avait sa mine des mauvais jours et une sacoche d'ordinateur en bandoulière. Exténué, Marcel se traînait à ses côtés.
Un second coup de sonnette et Fanny obtempéra. La porte s'ouvrit sur son mari, le regard sombre, planté sur le perron. Impatient, le gendarme se racla la gorge bruyamment ; de quoi insuffler un peu d'énergie à Marcel qui se décida enfin à entrer. Avant de s'affaler dans le fauteuil en cuir, près du poêle à bois encore froid à cette heure matinale. Sans même retirer ses bottes en caoutchouc qui maculaient de crottin et de paille le tapis marocain du salon, Marcel avait tout raconté : le tracteur en pleine nuit, le coup de fil à Manuel, le centre équestre, la découverte du cheval. Il était hors de lui. Fanny n'en croyait pas ses oreilles ; Jules n'avait pas pu faire une chose pareille.
Dans un tourment de mots débités à la hache, Marcel, si calme d'ordinaire, s'efforçait de donner les détails qui pourraient être utiles à l'enquête. En face de lui, installé sur une table basse jonchée de journaux et de revues animalières en tout genre, l'adjudant Bourillon tapait avec deux doigts sur le clavier usagé de son PC. Il leva la tête.
— Monsieur Balestri, essayez de parler moins vite, j'arrive pas à suivre.
Vers midi, l'adjudant remettait à son chef le procès-verbal de l'audition effectuée au domicile du témoin :

Enquête N° 17/extraits de l'audition — 14/01/2021 – 7 heures 30.
Adjudant René Bourillon.
Mutilation d'un cheval — Centre équestre « L'Écurie du Garlaban ».
Personne entendue : Balestri Marcel né le 01/06/1957 à Marseille (13), infirmier psychiatrique retraité. Le témoin a déclaré à propos des événements du jeudi 14/01/2021 :
« À 5 heures 50, ce matin, j'ai été intrigué par un tracteur qui remontait la rue principale du village. J'ai reconnu facilement Jules Decazes qui rentrait chez lui aux Restanques. J'ai aussitôt fait le rapprochement avec les histoires de chevaux mutilés. Jules est un sale type qui maltraite les animaux. L'hiver dernier, il a eu des ennuis au sujet de son troupeau ; plusieurs chevaux, maigres à pleurer, étaient en train de crever dans un de ses parcs. Il ne leur donnait rien à manger. C'est moi qui ai pris les photos des chevaux affalés sur le sol. Je les ai envoyées au quotidien "La Provence". Ça a fait un tel raffut dans le coin que c'est même passé au journal de France 3 PACA. Depuis, Jules, on ne le voit plus. On raconte qu'il m'en veut à mort, à cause de l'article du journal. Alors, quand je l'ai vu traverser le village en pleine nuit, j'ai pensé à une vengeance. Il fallait que j'aille vérifier au centre équestre et j'ai demandé à Manuel Sanchez de m'accompagner. Puis j'ai filé en voiture. Manuel m'a rejoint rapidement. On a tout de suite vu que quelqu'un nous avait précédé ; la porte à l'arrière du bâtiment battait au vent. J'ai foncé vers le box d'Étoile, la jument que ma femme, Fanny, monte pendant ses cours d'équitation. La pauvre bête était couchée, le corps parcouru de frissons. Le salaud lui avait coupé l'oreille gauche et ça saignait abondamment. La queue aussi avait été tranchée. Avec Manuel, on a essayé de relever la jument, mais rien à faire, elle était trop stressée. Puis on a inspecté les boxes, un à un. Tous les chevaux semblaient en bon état. C'est Manuel qui a appelé le vétérinaire, juste comme les gendarmes arrivaient ».

À 18 heures 15, Marcel ouvrit le coffre de son Toyota pour y déposer le « Country MC 268 », ce fusil à deux coups qu'il utilisait autrefois, quand il allait à la chasse à la perdrix Bartavelle, son ancienne passion avant qu'il ne pratique la photographie. Depuis qu'il avait dénoncé Jules à la presse, Marcel ne se déplaçait plus sans son arme. Ce n'était pas qu'il eût peur, mais il se méfiait du paysan teigneux dont les accès de colère étaient bien connus.
Et puisque les gendarmes disaient manquer de preuves, Marcel voulait une explication directe avec Jules. Les yeux dans les yeux. Dès ce soir, il allait le coincer.
Avec le coucher de soleil rougeoyant comme seul témoin, le pick-up se faufila incognito jusqu'aux Restanques. Marcel connaissait bien les lieux. Le vieux Decazes avait été un de ses patients à la clinique. Marcel savait qu'il suffirait de se couler derrière le corps de ferme et d'attendre le bon moment pour agir.
À 18 heures 20, les bruits d'une dispute retentirent dans la maison. Jules et sa femme s'engueulaient.
La voix d'Augustine portait loin. Pas étonnant pour une musicienne. Quand elle avait quitté la maison familiale de La Treille, à l'âge de seize ans, Augustine rêvait d'entrer à l'orchestre du Bolchoï. Au final, ses études de violoncelle au conservatoire lui avaient tout juste permis de trouver quelques heures d'enseignement au conservatoire d'Aubagne. Retour sans gloire à la case départ. Une concertiste contrariée mariée à un paysan taiseux, ça alimentait les ragots. De l'avis de tous, Jules était devenu, pour Augustine, un joug écrasant. Alors, pour faire bonne mesure, on susurrait qu'elle avait pris un amant.
— C'est infernal. Treize jours que je ne peux plus jouer. Il faut un reméchage complet pour mon archet et toi, tu t'en fous royalement, pestait Augustine.
D'une main hésitante Jules avait saisi l'archet : une pièce magnifique en pernambouc, mais dont les crins pendouillaient tristement. Il tentait de se justifier.
— Mais on n'en trouve nulle part du crin de cette qualité. C'est toi même qui m'as dit qu'il était importé de Mongolie. Et à cause du COVID, le commerce avec l'Asie, terminé !
— Alors, bouge-toi un peu, s'exclama-t-elle. Avec tous les chevaux qu'on élève dans la région, ça doit pas être sorcier de trouver du crin. Même toi, tu devrais pouvoir y arriver.
Augustine se voulait blessante. Elle l'était. Jules quitta la pièce sans un mot.
À 18 heures 25, dans la remise éclairée d'une pâle lumière déclinante, Jules, la mine renfrognée, farfouillait. Pour sectionner la queue d'un cheval, il lui fallait bien le couteau à désosser que son père utilisait jadis pour tuer le cochon. Il le trouva enfin au fond d'un tiroir poussiéreux et l'enveloppa dans un sac en jute qu'il glissa dans la poche de sa parka. Jules sortit dans la cour et se dirigea vers son tracteur.
À 18 heures 35, emmitouflée dans sa chouba en astrakan – souvenir d'un séjour à Moscou –, Augustine observait depuis la fenêtre de la cuisine le tracteur qui roulait lentement vers le portail avant de s'engager sur la route d'Allauch. Derrière, à bonne distance, un pick-up glissait dans la nuit. Elle traversa d'un pas léger la véranda puis déverrouilla la porte qui ouvrait sur l'arrière de la maison. Un large sourire se dessinait lentement sur le visage d'Augustine : ce soir, elle avait rendez-vous.

Dès qu'il avait quitté Les Restanques au volant de son tracteur, Jules avait remarqué le pick-up blanc. Mais qui pouvait bien le suivre. Marcel ? Mais dans quel but ? À l'approche du centre équestre, Jules voulut en avoir le cœur net ; il freina brutalement et se retourna afin de dévisager le conducteur du Toyoya maintenant tout proche. C'était bien Marcel. Comme pour se rassurer, le paysan sonda le bas de son manteau. Le couteau était bien là.
Le temps que Jules gare son tracteur sur le bas-côté et l'autre l'avait déjà rejoint, son fusil à la main. Sans faire un mouvement et d'une voix aussi égale que possible, Marcel questionna :
— C'est toi qui as mutilé la jument, hier soir, au centre équestre du Pichauris ?
Face au silence du paysan, Marcel insista :
— Tu reviens sur les lieux de ton crime. C'est ça ?
Jules s'approcha. La main droite toujours dissimulée dans une poche de sa parka, il semblait menaçant :
— Non pas hier soir ! J'y vais seulement maintenant au centre équestre. J'ai besoin de crin pour le violoncelle de ma femme. Mais je ferai ça proprement. Regarde !
Jules ouvrit le sac de jute qu'il venait d'extirper de sa poche et brandit le couteau.
On ne saura jamais si c'est le rictus ironique planté au coin des lèvres de Jules ou bien la vue inquiétante du couteau qui contraint Marcel à presser sur la double détente du « Country MC 268 ».
En tout cas, Jules s'écroula. Il était 19 heures 12.


Sur les coups de 20 heures, l'homme ajusta les sangles de son sac à dos et s'engagea sur le chemin tortueux des Restanques. Il en connaissait par cœur chaque recoin. Le morceau de paso doble qu'il écoutait en boucle dans son walkman le ramenait à Cordoue, ce dimanche 9 mai 1965, où les seize mille neuf cents spectateurs de la Plaza de Toros de los Califas agitaient leur mouchoir blanc. Le public en transe réclamait deux trophées. Porté en triomphe par les banderilleros, le matador avait alors brandi une oreille et la queue du valeureux taureau qui gisait au centre de l'arène. Grisé par la musique et les odeurs, l'enfant d'à peine huit ans qu'il était alors avait affronté sans fléchir la scène morbide. Mais cette claque en pleine figure dont il portait la marque sanguinolente tapie au fond de sa mémoire avait dévasté sa vie.
Manuel retira ses écouteurs. Au loin, sur la grand-route, la sirène trois tons de l'ambulance qui emportait le corps de Jules Decazes déchirait la nuit. Il ignorait tout de la fin tragique du mari d'Augustine. « Sans doute un accident, pensa-t-il, les Marseillais, ils roulent comme des fadas ! ». Manuel pressa le pas. Avant de s'engouffrer derrière le corps de ferme, il s'assura que l'emplacement réservé au vieux tracteur était vide.
La voie était libre.
Ce soir, Augustine devait fêter ses trente-cinq ans.
Alors, pour l'anniversaire de sa belle, Manuel s'était fendu d'un cadeau très personnel : cinq queues de cheval nouées avec un large ruban de satin rouge sur lequel était inscrit en lettres d'or : « avec tout l'amour de Manuel, ton nouvel El Cordobès ».
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