Le courage du lapin

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Image de Été 2020

Après trois jours et trois nuits sans manger, Lucas devait le reconnaître, même s’il en avait honte : l’odeur de ses frères d’armes en train de rôtir lui donnait vraiment faim. Il plaqua ses mains sur son estomac qui gargouillait et regarda une nouvelle fois autour de lui pour constater qu’il n’était pas le seul. Dans les cages où était parqué ce qu’il restait de son armée, les mêmes visages torturés par le fumet de la viande qui grille, de la graisse qui crépite dans le feu. Les bruits de mastication de leurs ennemis fêtant leur victoire. Un banquet dont ils étaient le festin.
Leur défaite avait été rapide et sans équivoque. Le prélude à des heures sombres qui plongeraient l’Empire dans les ténèbres et la race humaine vers l’extinction, il en était persuadé. L’espoir l’avait abandonné.
La journée s’annonçait pourtant sous les meilleurs auspices. Les augures avaient prédit une victoire éclatante et rapide, comme à chaque fois que les Zerks franchissaient les Marches de l’Est dont il était un des gardiens, lui, Lucas Notari, Seigneur et maître du Comté Pourpre. Des escarmouches à la frontière avaient été rapportées par des messagers, mais rien de bien différent de ce qui se produisait depuis des siècles. Toujours les mêmes vaines tentatives des Zerks pour pénétrer dans l’Empire, opérer quelques razzias et s’en retourner chez eux une fois leur forfait commis. Cependant, l’inquiétude avait gagné le haut commandement lorsqu’il fut rapporté que plusieurs avant-postes ne donnaient plus signe de vie et qu’une grande armée Zerk avait pris position dans les grandes plaines à l’intérieur du territoire.
Leur souverain avait alors donné l’ordre à Lucas et à ses chevaliers de se rendre sur place et d’exterminer cette vermine.
Ils avaient été arrogants. Trop. Confiants en leur supériorité séculaire. Incapables d’imaginer que cette race inférieure allait leur botter les fesses. Le départ vers le lieu de la bataille s’était fait dans la nonchalance. Une joie presque puérile avait saisi tous les chevaliers, certains de leur victoire, rassurés par les augures. Convaincus qu’ils seraient rentrés le soir même pour se vanter de leurs exploits dans les bras d’une fille qui boirait leurs paroles et admirerait ces valeureux défenseurs de la liberté face à la barbarie des Zerks qui voulaient en finir avec nos valeurs. Tout cela se serait terminé comme d’habitude, en ripaille, ivresse et gueule de bois carabinée le lendemain — ou le surlendemain. Jamais ils n’auraient imaginé participer à une fête dont ils seraient eux-mêmes le plat de résistance.
La charge de cavalerie avait été magnifique. Le double soleil, haut dans le ciel bleu, faisait briller les milliers d’armures sur la plaine. Les chevaliers, en ordre serré, lances vers l’avant, s’étaient rués tel un seul homme vers l’armée des Zerks. Une masse compacte qui allait les balayer comme des fétus de paille. Comme à chaque bataille, leurs ennemis ne pourraient rien face à l’onde meurtrière qui allait les piétiner et les renvoyer vers les Terres Sauvages où ils se terraient depuis des lustres, au-delà des Marches de l’Empire.
Lorsque les premiers hommes tombèrent sous les flèches, Lucas ne s’en était pas préoccupé. Il y a toujours des morts lors des batailles. Le destin décide parfois que l’une d’entre elles trouve le défaut d’une cuirasse comme cible. Ça arrive. Mais lorsqu’il vit son compagnon de gauche être littéralement transpercé par un des projectiles et tuer également celui qui le suivait, il comprit immédiatement que l’issue de la bataille prenait une mauvaise tournure. Malgré leurs protections ainsi que leurs montures, les chevaliers tombaient comme des blés mûrs. Il avait alors donné l’ordre de la retraite, mais la manœuvre était trop lourde à exécuter pour une telle masse en mouvement.
En quelques minutes, tout fut terminé. Nombreux furent ceux qui périrent sous ces flèches d’un type nouveau, capable de transpercer les cuirasses les plus épaisses. Lucas n’avait dû son salut qu’à la chute de son destrier, fauché en pleine course, et s’était retrouvé impuissant, sur le dos, tel une tortue retournée, incapable de se relever et d’affronter l’infanterie ennemie. Il avait été fait prisonnier ainsi que des centaines d’autres de ses camarades. Déshabillés et jetés dans de grandes cages, ils avaient vu les blessés être embrochés vivants et grillés sur d’immenses foyers avant de servir de repas à ces immondes créatures.
Les rires des Zerks le ramenèrent à la réalité. Les jointures de ses mains blanchies à force de serrer les barreaux, il regardait avec un mélange d’envie et de dégoût ses adversaires faire ripaille. Ils riaient en aspirant la moelle de ses compagnons d’infortune. Les rictus déformaient les visages déjà hideux de ces êtres immondes. Assis à même le sol, ils se goinfraient des chairs de ses hommes, rongeaient leurs os avec leurs énormes crocs et rotaient de contentement en tendant leurs cous démesurés sur lesquels trônaient des têtes ovales où un seul œil, immense et dépourvu de cils, prenait la place habituellement réservée au front et au nez. Le bruit de mastication de ces centaines – milliers – de bouches qui dévoraient joyeusement les corps rôtis de ses compagnons était sur le point de le rendre fou. En même temps, son estomac gargouillait de jalousie, insensible à l’origine de cette odeur si alléchante. Prêt à digérer n’importe quelle nourriture.
N’importe laquelle.
Il voyait bien qu’il n’était pas le seul. La plupart étaient effrayés, mais certains de ses compagnons de misère observaient avec des yeux fous les Zerks en train de se baffrer, la salive aux lèvres, les yeux exorbités. La raison semblait les quitter et Lucas se demanda si lui aussi avait cette apparence.
Oui. Sûrement.
La nuit s’était abattue sur eux sans crier gare, mais les frissons qui le parcouraient n’avaient rien à voir avec la fraîcheur nocturne qui s’était installée. Même s’il était nu, le changement de température n’était pas le seul responsable de son état. Le spectacle auquel il assistait lui glaçait littéralement les sangs. À la lumière des flammes, les ombres de leurs geôliers s’allongeaient et s’étiraient à l’infini, comme un de ces spectacles qu’il regardait enfant et que le Maître des jeux du palais où il avait été élevé organisait pour son bon plaisir et celui de ses frères et sœurs. Des formes plates derrière un rideau blanc et une faible lumière. Des personnages qui racontaient des histoires. À qui il arrivait des aventures extraordinaires peuplées de batailles et de monstres prêts à dévorer le héros qui finissait toujours par l’emporter et retrouver la chaleur de son foyer et l’amour des siens.
Malheureusement pour lui, cette bataille ne s’était pas conclue en victoire pour ses héros. Nulle histoire qui finisse bien à raconter. On ne raconte pas à des enfants des histoires où le héros et ses amis finissent embrochés et dévorés. Qui ne retrouveront jamais ceux qu’ils aiment. Parce qu’ils avaient échoué à les défendre.
Ils avaient failli.
Les larmes lui montaient aux yeux, mais il les refoula du revers de la main. Il était Lucas Notari, Seigneur et maître du Comté Pourpre. Il ne pouvait pas faiblir devant ses hommes. Il devait se montrer digne de son rang, comme son père le lui avait toujours enseigné, à coups de ceinture, voire pire. Que penserait-il de lui en le voyant ainsi ? Il le blâmerait pour cette faiblesse. La honte rejaillirait sur sa lignée. Les Notari seraient le maillon faible qui aurait permis aux Zerks de pénétrer dans l’Empire. Le Comté Pourpre serait la tête de pont de la conquête de ces sauvages sur leur civilisation. Sa lignée serait marquée à tout jamais du sceau de l’infamie et de l’échec. Du moins, s’il restait encore un être humain pour écrire son homélie. L’Histoire est toujours racontée par les vainqueurs et les Zerks n’écrivaient pas. Du moins, pas à sa connaissance. Non. Il finirait plutôt dans l’oubli. Ou il ne serait qu’une anecdote. Quelques phrases dans une conversation. Quelques mots grognés par les descendants des conquérants entre les murs de son propre château.
Ses réflexions furent interrompues par un brouhaha venu du camp. Instinctivement, les hommes situés à côté de Lucas tentèrent de reculer et de se fondre dans la masse, mais les cages, étroites et basses de plafond, ne leur en laissèrent que l’illusion. Dans l’impossibilité de se redresser, ils étaient obligés de rester accroupis et cette promiscuité favorisait plus aisément la transmission de la panique qui commença à se répandre parmi ses compagnons.
Les Zerks s’étaient redressés et avaient cessé de manger. Ils poussaient des hurlements tout en tambourinant leurs torses puissants et velus de leurs mains griffues. Certains levaient leurs sabres vers le ciel tandis que d’autres abattaient leurs poings au sol tout en sautillant sur place.
De toutes parts, des Zerks plus petits apparurent. Ils s’avancèrent d’abord prudemment vers les cages, mus par un mélange de crainte et de curiosité. Puis l’un d’entre eux, plus intrépide que les autres, s’approcha avec un bâton, ce qui créa un début de panique parmi les prisonniers. Il s’approcha jusqu’aux barreaux puis toucha l’un d’eux. Doucement, au début. Juste pour tâter la chose qui se trouvait à sa merci. Tester la consistance. Mesurer sa réaction. Il recommença avec un autre, puis un autre, sous le regard attentif de ses camarades.
Des enfants.
Ces êtres miniatures semblables à ceux qui avaient terrassé l’armée de Lucas étaient des enfants. Le petit être qui avait eu le courage de s’approcher se tourna alors vers les autres, brandit son bâton en l’air et poussa un cri aigu que tous les autres reprirent en chœur. Ils se précipitèrent soudainement vers les cages en hurlant et en jetant sur les prisonniers des pierres, des bâtons, des mottes de terre, des ossements. Tout ce qui jonchait le sol et leur passait sous la main, même des excréments. Lucas reçut un fémur en plein visage. Celui-ci était encore recouvert de lambeaux de chair. Il eut un haut-le-cœur et le rejeta à l’extérieur de sa geôle. Les adultes paraissaient s’amuser du spectacle lorsqu’un nouveau cri résonna, ce qui eut pour effet de stopper net le lynchage. Des femelles, reconnaissables à leurs mamelles, avaient traversé les rangs des guerriers et s’approchèrent, l’air furibond, vers leur progéniture tout en assénant quelques claques aux mâles qui ne s’écartaient pas assez rapidement de leur chemin. Elles se saisirent de leurs enfants avec fermeté, mais sans violence puis se dirigèrent vers les foyers où les corps des hommes de Lucas continuaient de cuire pour en arracher des lambeaux de chair et les donner à leurs rejetons.
Soudain, les Zerks mirent un genou à terre et un silence pesant, seulement perturbé par le bruit de mastication des enfants, tomba sur l’ensemble du camp. Un Zerk, plus grand que ses congénères, monstrueux, les muscles saillants, traversa la multitude d’un pas nonchalant, s’arrêtant devant l’un et lui prodiguant quelques mots à l’oreille, posant sa main sur la tête d’un autre dans un geste paternel, et s’approcha des cages. Il contempla longuement la troupe apeurée des humains, longeant les geôles de long en large, ses énormes mains dans le dos, hochant la tête d’un air satisfait. Puis il s’arrêta et demanda :
— Qui est le chef ici ?
L’étonnement pouvait se lire sur le visage des soldats. Un Zerk qui parle leur langue ! Avec juste un petit défaut de prononciation, comme un cheveu sur la langue.
— Alors ? Avez-vous un chef ou bien dois-je en embrocher quelques-uns pour avoir une réponse ?
Les regards se tournèrent alors vers Lucas qui leva une main mal assurée.
Le Zerk grogna alors quelque chose aux guerriers les plus proches qui ouvrirent la cage et en extirpèrent Lucas. Ils le poussèrent sans ménagement à la suite de celui qui semblait être le commandant de la horde et qui avait déjà fait demi-tour jusqu’à une table dressée au milieu du camp. Il l’invita à s’asseoir face à lui et lui tendit une assiette remplie de viande fumante. Lucas repoussa l’assiette malgré la faim qui le tenaillait :
— Je ne suis pas un cannibale. Je ne mange pas les miens.
Le Zerk l’observa de son gros œil rond puis partit dans un rire semblable aux jappements d’un chiot, dévoilant deux rangées de crocs luisants sous la lumière des foyers qui les éclairait.
— C’est du cheval, humain. Un des tiens. Nous ne sommes pas des barbares au point de t’obliger à manger tes compagnons…
Lucas était dubitatif. S’agissait-il d’un piège ? L’odeur était si agréable. Il entendait presque son estomac le supplier de croire le Zerk sur parole. De manger. De le satisfaire. Voire même de faire semblant d’y croire afin de se repaître.
Non. Il devait résister. Il ne pouvait se permettre de manger pendant que les siens, entassés dans leurs cages, mouraient de faim. Il fit non de la tête et croisa les bras sur sa poitrine. Le Zerk prit alors son assiette et se saisit du morceau de viande qu’il enfourna goulûment dans sa bouche et avala en quelques bouchées.
— À ton aise, humain. Vos chevaux sont vraiment délicieux. On voit que vous prenez bien soin d’eux. Ils ont meilleur goût que tes soldats.
Lucas tremblait de rage et d’impuissance. Il aurait voulu tuer cette créature qui lui faisait face, mais il savait qu’il ne faisait pas le poids. De toute façon, il était dans un tel état de fébrilité qu’il n’aurait même pas le temps d’atteindre son ennemi. Et puis, que pouvait-il faire à mains nues face à ce colosse à la musculature impressionnante ?
— As-tu un nom, humain ? Moi, je m’appelle Octave, troisième du nom. C’est moi qui commande cette armée.
Une Zerk femelle vint prendre place à ses côtés ainsi qu’un petit. Le même intrépide qui s’était aventuré si proche des cages. Avec un bâton, il commença à titiller Lucas, mais se ravisa aussitôt lorsqu’Octave lui grogna quelque chose et qu’il se précipita dans ses bras noueux.
— Pardonne mon fils, humain. Il n’a jamais vu des gens de ton espèce. Tu sais comme sont les enfants…
La femelle Zerk, qui devait être la mère du petit, regardait Lucas de son œil unique avec une telle intensité qu’il se sentit mal à l’aise. Déjà qu’il était nu… Le regardait-elle comme un gibier qu’on va bientôt faire cuire ou bien était-ce de la simple curiosité face à l’inconnu, à l’instar de son rejeton ?
— Tu n’as pas répondu à ma question, veux-tu que je continue de t’appeler « humain » ? Ou bien, peut-être n’as-tu pas de nom ?
Bien sûr qu’il avait un nom ! Celui que sa mère avait choisi à sa naissance. Celui qu’elle avait souhaité, contre l’avis de son époux qui voulait appeler son premier-né comme lui, Horace. Comme son père et son grand-père avant lui. Comme tous les premiers-nés de sa lignée. Les augures y avaient vu un signe négatif. Un blasphème qui allait attirer le malheur sur sa famille et ses terres. Il semble, malheureusement, qu’ils avaient raison.
— Je m’appelle Lucas Notari, Seigneur et maître du Comté Pourpre.
— Oui… le Comté Pourpre… c’est bien ainsi que me l’ont nommé les tiens.
Des créatures apportèrent d’autres plats fumants de viande ainsi que des assiettes remplies de fruits. Octave désigna à Lucas ces dernières.
— Si la viande ne t’inspire pas, mange au moins quelques fruits. J’ai besoin que tu sois en état pour discuter. Prends des forces !
Discuter. Une lueur d’espoir jaillit tout d’un coup dans le cerveau de Lucas. S’il souhaitait discuter, alors tout espoir n’était pas perdu. Il s’empara d’une poire et mordit dedans à pleines dents. Du jus sucré coula le long de son menton et de son cou. Il la finit en trois bouchées puis en entama une deuxième sous le regard amusé de son interlocuteur qui lui tendit un verre en terre cuite rempli d’eau.
— Bois. Ce n’est pas du sang ou du poison. Ce n’est que de l’eau.
Lucas s’en saisit et but goulûment jusqu’à s’en étouffer. Il eut soudain un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ses hommes qui mouraient de faim et de soif dans leurs geôles et reposa le verre sur la table.
— Mes hommes doivent se nourrir. Sinon ils mourront et tu n’auras que des squelettes pour nourrir tes troupes.
Octave émit à nouveau ce drôle de petit rire puis se saisit d’un morceau de viande qu’il enfourna dans sa gueule béante. Il mâcha longuement puis, la dernière bouchée avalée, il se lécha consciencieusement les doigts.
— Lucas Notari, Seigneur et maître du Comté Pourpre, nous n’avons pas l’intention de manger tes hommes. Même si la perspective risque d’en chagriner plus d’un parmi les miens, je te le concède. Vous êtes mes prisonniers et mon roi a d’autres projets pour vous.
Lucas observa autour de lui. Son regard se porta sur les foyers où rôtissaient certains de ses hommes. De ses camarades de combat. Ses frères d’armes. Comme s’il avait deviné le fil de ses pensées, Octave poursuivit.
— Ces hommes étaient blessés, Lucas. Ils allaient mourir de toute façon. Alors à quoi bon gâcher de la nourriture ? Nous leur avons rendu service en abrégeant leurs souffrances. Nous avons fait preuve de… comment dites-vous déjà ? Ah oui, d’humanité !
Lucas serra les poings en entendant de pareilles inepties. Des créatures sanguinaires qui mangeaient ses hommes et il parlait d’humanité !
— Comment oses-tu me parler d’humanité, espèce de créature sanguinaire ? Comment oses-tu… je… je…
Il se mit à bafouiller tellement l’indignation et la rage montaient en lui.
— Et toi, Lucas, que sais-tu exactement de la notion d’humanité ? Vous n’avez jamais fait de prisonniers. Vous avez systématiquement exécuté ceux des miens que vous capturiez. Vous n’avez jamais cherché à dialoguer ni à comprendre nos motivations. Depuis des siècles vous nous taillez en pièce dès que vous nous apercevez. Même nos femmes et nos enfants. Sans une once de pitié. Alors, je te repose la question : qu’entends-tu exactement par humanité ? Tu penses que nous vous traitons mal ? Mais c’est la guerre, Lucas. Une guerre sans merci, car vous ne comprenez que la force, ce qui est bien dommage. Pour vous surtout. Car notre roi a décidé de frapper un grand coup. Et c’est moi qu’il a désigné pour accomplir cette mission qui permettra à notre peuple de l’emporter et de pouvoir survivre enfin.
— Notre peuple ne se laissera pas faire, Octave. Il s’unira et vous combattra de toutes ses forces. Mon souverain n’acceptera jamais votre présence dans l’empire. Il enverra une armée gigantesque et vous brisera. Tu peux en être certain.
La créature se cala dans sa chaise.
— Tu as peut-être raison, mais rien n’est moins sûr. Certains des tiens pensent qu’il serait bon de traiter avec nous. Comment crois-tu que j’ai appris ta langue ? Depuis des années, des humains du nord viennent commercer avec nous en échange de cette matière dorée qui vous rend fou. Cet or, nous en avons à profusion. Mais l’or ne se mange pas, malheureusement pour nous. Par contre, nous avons vite compris qu’il pouvait nous permettre d’acheter des armes nouvelles, de la nourriture, des renseignements. Des alliances également…
Lucas était abasourdi. Sous le choc. Des humains maintenaient un contact régulier avec les Zerks depuis des années et trahissaient leur propre peuple en échange d’or. Il ne pouvait y croire.
— Mensonges ! Aucun humain ne trahirait son peuple, fût-ce pour de l’or ! Je ne te crois pas !
La créature qui lui faisait face approcha alors son visage par-dessus la table.
— Soit tu es un naïf, ce que je déplore, soit tu es un romantique, ce qui ne sied pas à un militaire. Ne crois-tu pas que l’or peut tout acheter chez vous ? J’ai appris que des pères vendaient leurs filles pour quelques pièces. Qui peut être assez monstrueux pour vendre ses propres enfants ? As-tu des enfants, Lucas ? Les vendrais-tu pour un peu d’or ?
— Bien sûr que non, mais je…
— Pourtant tu sais que d’autres le font et tu ne fais rien pour empêcher cela. Tu es peut-être toi-même propriétaire d’autres êtres humains sur qui tu as droit de vie ou de mort, où est ton humanité, Lucas ?
Il savait que des choses pareilles se produisaient dans tout l’empire. Mais c’était dans l’ordre naturel des choses. Qu’il y ait des esclaves était normal. Ce n’était que des biens que l’ont pouvait vendre et acheter. Comme des meubles ou un cheval. Lui-même en possédait plusieurs dizaines et estimait les traiter avec justesse. Sévère, mais juste.
— Que crois-tu qu’il se passera si nous promettons la liberté à vos esclaves ? Dis-moi, Lucas, continueront-ils à vous servir ou bien se révolteront-ils ? Viendront-ils grossir nos rangs pour combattre leurs anciens maîtres ? Avec plus d’acharnement que nous-mêmes peut-être ?
Oui, mais il en avait toujours été ainsi depuis la nuit des temps. Remettre en cause cet ordre, si seulement quelqu’un y avait pensé, c’eût été rompre le fragile équilibre qui maintenait l’Empire tel qu’il était.
Inimaginable pour le noble qu’il était.
— Nous allons prendre tes terres Lucas Notari, Seigneur et maître du Comté Pourpre. Nous allons les prendre et nous y installer à tout jamais. Nous ferons pousser des céréales et élèverons du bétail. Nous donnerons à nos enfants un avenir où ils ne mourront plus jamais de faim comme c’est le cas aujourd’hui de l’autre côté de la frontière, sur ces contrées où vous nous avez maintenus jusqu’à présent.
Lucas frappa du poing sur la table.
— Cela n’arrivera jamais, tu m’entends ? Jamais !
— C’est pourquoi mon roi m’a chargé de transmettre un message à ton souverain. Tu t’en chargeras.
— Quel genre de message ?
Octave se leva et intima à Lucas de le suivre. Sous bonne escorte, ils se retrouvèrent de nouveau devant les cages où ses compagnons d’infortune regardèrent arriver le duo avec un mélange d’espoir et de crainte.
— Vois-tu, Lucas, nous n’avons rien à perdre. Nous allons prendre tes terres et les tiens devront partir. Tu le diras à ton souverain. Déconseille-lui de vouloir nous en déloger.
— Il refusera. Et moi aussi. Si tu me libères, tu me retrouveras en travers de ton chemin et je te combattrai. Fut-ce au prix de ma vie.
Octave soupira. Le soupir d’un adulte devant les caprices d’un enfant qui croit tout savoir.
— Tu ne nous combattras pas, Lucas, pas plus que tes hommes. Nous allons bien voir si vous êtes aussi courageux que vous le prétendez.
Il s’adressa alors au soldat le plus proche de lui. Celui-ci s’approcha sans discuter des cages, montra sa main droite puis, soudain, s’arracha un doigt en croquant dedans, le mastiqua et l’avala en quelques secondes. Passée la stupéfaction, des cris d’effrois retentirent parmi les prisonniers qui s’entassèrent pêle-mêle les uns sur les autres, cherchant une issue qui n’existait pas.
— Parfois, mieux vaut simplement inspirer la terreur plutôt que de la répandre.
Le soldat regarda son commandant dans l’attente d’un ordre. Allait-il s’arracher un autre doigt ? Il ne semblait pas souffrir et être capable de tous se les manger un par un, mais Octave lui fit un signe de la main pour qu’il regagne les rangs.
— À ton tour, maintenant, Lucas. Montre-moi ce qu’est le courage. Arrache-toi les pouces.
Lucas observa ses mains sans vraiment comprendre. Son regard passa alors de la main ensanglantée du Zerk dont le sang vert coulait sur le sol à ses hommes entassés dans leurs cages.
— As-tu perdu la raison ? Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
Octave émit alors un grognement et deux gardes sortirent un des détenus d’une des cages et l’embrochèrent lentement. Le soldat hurlait d’une douleur sans nom. Un cri perçant qui glaça le sang de Lucas et figea de stupéfaction les autres prisonniers. Un cri qui ne s’arrêta que lorsque le morceau de bois ressortit du corps du malheureux par la bouche, arrachant ses cordes vocales et brisant ses dents. Les deux Zerks le placèrent alors au-dessus d’un foyer et le mirent à rôtir. Les spasmes ne cessèrent que lorsque ses cheveux eurent fini de se consumer et que sa peau eut éclaté pour laisser couler une graisse jaune et épaisse.
— Si tu ne le fais pas, tes hommes finiront de la même manière. Les uns après les autres. Allons Lucas, que sont deux doigts contre une vie ?
Il regarda ses compagnons. Certains l’incitaient du regard, suppliant. D’autres baissaient les yeux de honte ou de rage contenue. La plupart étaient effrayés. Tout simplement. Le Zerk qui, tout à l’heure s’était arraché le doigt, l’avait fait le plus naturellement du monde, comme s’il se débarrassait d’une écharde plantée sous un ongle. Il le regarda de nouveau. Il ne semblait pas souffrir. Mais les Zerks étaient-ils sensibles à la douleur ? Il se tâta le petit doigt de la main droite. Son contact était chaud. La pulpe de sa première phalange était pleine et charnue. Il se coinça le doigt dans la bouche et serra légèrement les dents. La douleur devait être atroce. Mais Octave l’interrompit :
— Les pouces, Lucas. Les pouces. Et en entier. Tu ne dois pas être en état de tenir une épée ni une lance.
Les pouces ? Déjà son petit doigt lui semblait impossible, alors les pouces ! Il devait s’enfoncer le doigt pratiquement jusqu’au fond de la gorge. Il retira brusquement son doigt et s’adressa à Octave.
— Je préfère que tu me tues.
Le chef Zerk émit un grognement puis regarda Lucas :
— À ton aise.
Deux gardes extirpèrent un nouveau prisonnier et lui firent subir le même sort que le précédent. Son cri mourut au-dessus des flammes qui crépitaient tout en lui léchant le corps dans une odeur de chair brûlée. La terreur pouvait se lire maintenant sur le visage de tous les soldats. Ils comprenaient que leur sort dépendait de leur chef. Un chef qui avait déjà failli en perdant une bataille et qui allait les entraîner vers une mort affreuse s’il n’agissait pas.
— Aurais-tu moins de courage qu’un lapin, Lucas ?
Aussitôt, un souvenir fulgurant lui revint en mémoire. Lui et son père marchant dans la neige au petit matin. Soudain une tache rouge, visible au milieu du blanc immaculé. Puis ce qui ressemble à une grosse chenille poilue reliée à une corde. Une patte de lapin. Devant son air perplexe, son père lui avait raconté que certains lapins, pris au piège, préféraient se ronger le membre prisonnier plutôt que de se laisser capturer. Il en avait été secoué. Son géniteur lui avait alors donné la patte pour qu’il se souvienne toujours que la liberté a un coût. Et que, parfois, il faut en payer le prix fort.
Il planta alors ses dents à la base de son pouce et commença à entailler la chair. La douleur fut si fulgurante qu’il retira aussitôt sa main en poussant un cri.
Octave l’observa un instant puis poussa un nouveau grognement. Ses soldats ouvrirent à nouveau la cage et furent sur le point de se saisir d’un de ses hommes lorsque Lucas lui cria :
— Non, attends ! Je vais le faire, attends !
Le commandant Zerk interrompit alors ses guerriers sur le point d’embrocher le malheureux d’un geste de la main.
Lucas porta de nouveau la main à sa bouche. Il se remit à ronger, doucement d’abord, refoulant les larmes qui lui montaient aux yeux. La douleur était insoutenable. Si forte et violente qu’une onde glacée lui traversa le corps le long de la colonne vertébrale. Le goût sucré de son propre sang qui s’écoulait maintenant de la plaie l’incita à mordre à pleines dents pour abréger ce supplice et à arracher des lambeaux de sa propre chair qu’il recrachait en hurlant de toutes ses forces. La douleur avait dépassé le stade de l’insupportable. Une sorte de frénésie s’empara alors de lui et le poussa à tailler encore et encore jusqu’à atteindre l’os mis à nu qu’il brisa d’un coup sec avec ses dents. Son pouce atterrit au sol et se tortilla un instant avant de s’immobiliser. Lucas s’effondra alors en se tenant la main où pendaient des lambeaux de chair et d’os et qui ressemblait dorénavant à cette patte de lapin que son père lui avait tendu autrefois.
— C’est très courageux ce que tu as fait, Lucas Notari. Tu es digne d’être un grand chef. Dommage que nous ne soyons pas dans le même camp.
Octave s’agenouilla près de lui, s’empara alors de la main sanguinolente de Lucas et croqua ce qui restait de son pouce. Puis, avant même qu’il ne s’en rende compte, il lui coupa le pouce de son autre main de la même façon. Une coupure nette et propre. Comme avec un hachoir. Lucas hurla de nouveau sous le choc de la douleur. Mais avant qu’il n’ait pu esquisser le moindre geste, un soldat le saisit fermement et lui banda les plaies avec des tissus enduits d’une sorte de pâte qui atténua immédiatement la souffrance.
Octave émit alors un grognement et il vit ses hommes être extraits des cages et leurs pouces subirent le même sort que les siens. Mais ils n’eurent pas à les ronger comme il l’avait fait. Les créatures les coupaient net avec des petites haches et les jetaient dans une jarre, puis les enveloppaient du même type de bandages que celui dont on avait couvert ses doigts meurtris. Le temps parut s’étirer à l’infini. Ceux qui avaient encore leurs doigts semblaient résignés à perdre une partie d’eux-mêmes. Après tout, que sont deux doigts en échange de la vie sauve ?
Octave aida Lucas à se redresser puis lui posa une main griffu sur l’épaule.
— Vous ne porterez plus les armes contre nous, humain. Rentre chez toi. Ramène les tiens avec toi puis quittez ces terres. Elles sont à nous dorénavant. Explique à ton souverain que nous avons été magnanimes. Mais s’il s’avise de nous affronter, dis-lui que nous pouvons être féroces et sans pitié. Tu l’as vu de tes yeux et tes compagnons pourront en témoigner. De toute façon, ton peuple saura ce qu’il s’est passé ici et seuls les fous voudront nous combattre. Va maintenant…
Il lui tendit alors la jarre remplie de doigts puis deux Zerks l’empoignèrent et le ramenèrent près des siens tandis qu’Octave lui tourna le dos et accueillit son rejeton qui se jeta dans ses bras puissants en riant.
Lucas savait que son souverain n’écouterait pas, mais il devait essayer de le convaincre. Il le devait de toutes ses forces. Et, tout en emmenant ses hommes mutilés vers l’ouest, troupe gémissante et sanguinolente, il se mit à prier pour que la paix demeure, car, il en était sûr, si la guerre devait se poursuivre, aucun humain n’y survivrait.
Aucun.

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Firmin Kouadio · il y a
Toujours un plaisir pour moi de vous relire. On ne sent pas le temps passer, on ne s'ennuie pas également. Les mots sautent à l'œil, on lit avec enthousiasme. Très belle plume, vous l'avez. Et, au plaisir de vous relire, je vous invite à découvrir "en mal d'humanisme" en compétition aux jeunes écritures. Votre retour m'aiderait beaucoup à m'améliorer.
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Christophe Tabard · il y a
Merci Firmin pour votre gentil commentaire.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un récit fort agréable écrit dans un style attrayant et vivant!
Bravo et bonne continuation!
Si le coeur vous en dit et que vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte"Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures. Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquez sur mon nom en haut de ce commentaire! Merci d'avance de passer!

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Christophe Tabard · il y a
Merci Marie pour votre gentil commentaire
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Christophe, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix! Bonne chance!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Christophe Tabard · il y a
Merci Gaëlle pour votre retour
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Froggy3163 · il y a
Une histoire bien menée et qui pourrait donner un livre plein d’aventure!
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Christophe Tabard · il y a
Merci froggy pour votre gentil commentaire
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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Christophe, ma voix pour cette très belle nouvelle :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Christophe Tabard · il y a
Merci Tarek pour votre commentaire
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Titouan BURONFOSSE · il y a
Super texte. Étant fan de fantaisie, je trouve votre récit excellent! Très bien mené, et bien écrit, bravo!
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Christophe Tabard · il y a
Merci Titouan pour votre enthousiasme!
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Woodlande Joseph · il y a
Tres beau texte. J'ai beaucoup aime, le texte est tres original et tres captivant.
Si vous avez le temps passez me rendre visite et si le coeur vous en dit vous pouvez voter pour me soutenir
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/brisee-6
Merci et bonne chance !!!

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Christophe Tabard · il y a
Merci Woodlande
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un récit bien maîtrisé et assez captivant. Bravo à vous, j'ai kiffé. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Christophe Tabard · il y a
Merci Brandon pour votre soutien
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Bibiana Mathieu · il y a
Votre texte est superbe!
Vous avez mes voix!
Si vous avez du temps, passez découvrir mon oeuvre. Je compte sur vos voix.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vivre-tout-simplement

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Christophe Tabard · il y a
Merci Bibiana pour votre gentil commentaire
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Moliere Jose Tsadjia Donfack · il y a
intéressante expression
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Christophe Tabard · il y a
Merci Moliere

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