Le courage de vivre

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Je suis le Gars du Grand 8 émotionnel. Gay pour toujours, luron de temps en temps.  [+]

Il a trouvé son âme frère après des années d’errance. Il plaisait à des hommes dont les distances ne pouvaient se rapprocher. Il y a souvent eu des genoux à terre, des lits de cliniques, des comprimés pour assommer mais sur une période trop courte pour apaiser. Il y a eu des segments ouatés suivis de réveil à manger des biscuits, perdu dans une non réalité, une réalité trompeuse qui dure une heure ou deux. Le vrai réveil est brutal. On se dit qu’il y aura encore de nombreuses heures à tuer l’errance. Tu es né un 30 janvier. Tu ne donnes jamais ta date de naissance. Elle est déjà suffisamment rappelé sur les ordonnances. Tu aurais dû t’appeler Laurent. Ton second prénom est David. Tu es circoncis. On sait jamais si ça revient. Mieux vaut s’appeler Martin ou Christophe. Ton enfance jusqu’à 4 ans est plutôt agréable. Les jouets par dizaines remplissent ta chambre et ton imaginaire. Nul besoin de copains. Ils viennent vers toi. Tu les accueilles malgré tout. Tu joues au professeur. C’est toi qui gouverne. On te respecte. Tu as déjà une profession, elle est noble. Vient l’adolescence, commence le mal être. En fait, il était larvé. Un autisme qui en a juste l’air. Ta mère ou plutôt ta maman puis maman est la seule chose qui compte. Viendra un chanteur britannique extravagant qui occupera tes pensées, tes achats. Tu collectionneras presque tout sur ledit chanteur. Il te faut un moment pour comprendre qu’il est un peu toi. Tu ne portes ni chapeau ni lunettes. Tu es sage et habillé comme une image. Tu sens à ses manières qu’il est un peu comme toi. Sous son chapeau, il cache une calvitie comme toi. Derrière ses lunettes et ses costumes criards, c’est le clown blanc qui joue du piano. Ses textes, il ne les écrit pas. Lui, il est mélodiste. De ses paroles, il les fait siennes. Quand il s’agit d’une fille, il pense à l’opposé. Il fait croire qu’il va bien. Il est le chanteur numéro 1. Il ne peut pas se plaindre. Ce serait inconcevable, mal vu. Il prend des drogues et consomme trop d’alcool. Il se perd dans les orgies. Les tabloïds s’en délectent.
Toi, tu as son poster au-dessus de ton lit, tu vas le voir en concert pendant ce temps-là, tu t’oublies. Le collège, c’est pas terrible. Tu te bats pour être le meilleur en anglais, avoir un bon niveau en espagnol. C’est plus exotique que la physique ou la lecture de Henri Bosco. Tes rédactions ne marquent pas tes professeurs. Tout ça est trop scolaire. Tu as du mal à suivre. Il faut apprendre par cœur à défaut de comprendre. Dès le contrôle passé, tu as tout oublié ou presque. Tu as compris que pour exister, il fallait soit être un bon camarade, bon élève ou faire rire . Tu as opté pour le rire car tu n’avais pas ce choix-là. Tu amusais la galerie. Ce ne devait pas être toujours drôle mais durant ses segments, tu oubliais la réalité. Tu te dédoublais. Puis vint le premier drame, on t’a écarté. Tu ne portais plus les pulls les plus à la mode. Tes parent mangeaient des sardines certains soir et c’est tout ou presque. A la même époque quand tu te laves les cheveux, tu les perds par poignée. Tu caches le peu de cheveux restant mais quand le vent se lève, c’est difficile. Tu t’endors en pensant avec effroi au lendemain. Un jour, en rage, tu coupes tout et tu te rends à ton premier travail. On te parle sans trop faire de réflexion. Tu ne vois plus le regard des gens. Tu es ailleurs. Tu vas à Lyon pour ton test de service militaire. Tu vois un psychiatre. Il y a un taux d’exemptés. Tu en fais partie. Je crois que tu as menti. Tu as faire croire que tu étais le chef de famille après la mort de ton père. Tu avais une bonne note en anglais. On te proposait l’armée de l’air. Tu l’as balayé d’un revers. Tu préférais vivre chez ta mère. Ça toujours été fusionnel. Il y a eu des assiettes cassées, des poussages violents, des mots méchants. Tu as peur chaque instant qu’elle s’en aille. Tu ne supportes qu’Elle. Elle t’aime mais tu penses qu’elle pourra comprendre ton geste impensable. L’ordre des choses, c’est pour les cons, les donneurs de leçons, les familles parfaites. Tu les envies, les maudis. Tu t’appropries le texte de William Sheller, Un homme heureux. Tu es aimanté à la mélancolie. Un jour que tu ne veux voir personne, tu es à nu devant l’amie d’un ami. Elle se pose la question sur ta santé. Elle s’inquiète. Il y a des blancs autour de tes yeux et au-dessus. Ça ressemble à l’après chimiothérapie mais c’est même pas cela. Il vaudrait mieux pourtant. Ce serait tellement plus simple ! Tu ne t’enterres pas, peut-être parce que l’homme à tes côtés t’aime. Tu l’as quitté au bout de 7 ans pour de l’excitation, de la nouveauté, de la passion. Tu as rencontré un taulard qui venait de sortir. Il venait d’avoir un enfant. Ça ne collait plus avec sa femme. Lorsque je l’ai invité. Il a juste effleuré mes lèvres. J’ai rencontré un homme qui je trouvais mignon. Il était dynamique. Quand il m’a largué, il m’a écrit une longue lettre. J’ai trouvé ses mots très durs voire injustes. Plus tard, j’ai compris. Je ne m’investissais pas assez, ne participais pas assez aux tâches domestiques, je me laissais vivre, je n’étais pas moteur. Il n’était pas les vacances. Au lieu de trouver une destination courte et proche de son habitation, je n’ai fait que me plaindre, le haïr. Ensuite, j’ai connu la jachère. Sans doute 11 ans. Il y a bien eu un militaire bisexuel rencontré dans un lieu libertin après un rêve qui n’a duré qu’une semaine. Il y a la rencontre d’un photographe qui forcément a voulu aller plus loin avec son modèle. Je pourrais, tu pourrais être heureux, vivre avec un homme, passer une simple et agréable journée mais vint toujours la déchirure du milieu, la mélancolie de l’après-midi. Le soir, on pourrait être deux, s’endormir à deux. Il y aurait une angoisse. Comment n’être pas abandonné ? Où puise-ton la force ? Les médicaments n’apportent pas tout. Ils maintiennent la tête en dehors de l’eau. L’horizon est pourtant visible. Le calme d’un lac est pourtant plaisant. Les noyades sont rares. Comment devenir son propre maître-nageur ? Mon/ton corps ne sera jamais celui tant souhaité. On ne fera jamais tourné les têtes. On fera bander après des mois de recherche. Il n’y aura jamais de quiétude. Un peintre a écrit l’Intranquillité pour parler de son trouble. Le psychiatre renouvelle mon ordonnance. Il a essayé toutes ses méthodes made in USA. Il est facile de dire qu’il faille se tourner vers les autres au-lieu de se projeter. Il faut cultiver l’altruisme, colmater les brèches. J’ai coupé le son de mon téléphone au travail. J’en renvoyé ma ligne téléphonique vers une ligne extérieur à ma boîte par erreur. J’ai apprécié le confinement et appeler de temps en temps. J’ai été excité par l’expérience de ce confinement. J’ai senti pour la première fois, la sensation d’être au même niveau que tout le monde tout en n’oubliant pas la gravité de la pandémie. Je voudrais bien changer de pronom personnel mais le J est une façon de dire que j’existe, moi, qui m’aime si peu.



On comprend très vite ce qu’il va advenir. On s’isole, on se construit des barricades, on s’imagine un autre soi. Très vite, on apprend à mentir sur son identité, sur ses envies. L’avenir est morose mais grandir laisse des possibilités. Il faut savoir se leurrer pour continuer. On vit dans une chambre d’hôtel pour les lumières à l’entrée, la présence tardive d’un gardien de nuit. L’hôpital est presque à longueur de bras, on le voit de la fenêtre. On sait jamais. On devient seul pour tout quitter d’un coup de tête sans esprit, sans calcul. On y fait des rencontres, on espère toujours mieux, on s’attache mais dans un sens. On a du temps pour vivre et du temps pour ne plus y penser. On rencontre dans un bar, une fille. Elle veut devenir journaliste. Elle m’invitera à dormir dans son lit car cette nuit-là, je ne trouve pas le sommeil. On s’est perdu de vue ou plutôt, je n’ai pas donné de mes nouvelles. J’ai du mal à me suivre comme j’ai du mal à suivre les autres. Il y a une photographe. Un photographe, ça aime son modèle. Ça va souvent plus loin. On paie en liquide. On expérimente à la fois la pause et des pratiques. On barre sept ans d’une relation. On veut vivre la passion. On rencontre un ex-taulard, un brave type, un rugbyman, un gars qui se cherche, qui ne s’entend plus avec sa femme. Il vient chez moi. Reste une soirée. Il ose à peine effleurer mes lèvres. J’imagine la suite. A Chambéry, ville triste mais tellement différente quand l’amour vous frappe. Il est sportif. C’est le meneur. Je crois qu’il suffit d’aimer. Je n’apporte que ma présence. Il me nourrit. Il me loge. Il m’occupe. Il me quitte au bout de six mois. Je suis dévasté. Je l’appelle à minuit. Il est exaspéré, suit une lettre mordante. Je l’ai attendu des heures à quelques mètres de sa porte. Un gars le dépose chez lui. Je me rue chez lui. Il me reçoit. J’avale plusieurs anxiolytiques devant lui. Il me trouve minable. Plus tard, j’ai compris la situation. En 94, j’écoute du folk américain, une chanteuse qui sort une album de reprises. J’ai horreur de ce genre d’album. J’aime que les morceaux originaux en studio. Le live m’agace. Le public m’agace. Le son studio est parfait. Il y a la chanteuse et celui qui écoute religieusement. J’adore Shawn Colvin. C’est une femme qui connaît trop bien l’alcool et la dépression. Des deux, je connais le dernier. Ma vie est mélancolique ponctuée de brefs lueurs. Je m’accroche et souvent je décroche. Pas tout à fait, car je prends mon combiné et j’appelle. Je prends ce qu’il faut prendre et j’attends qu’ils viennent. Je me trouve toujours au même endroit. Un jour, le médecin me dit : « pourquoi vous faites-vous du mal ? » La réponse est lacrymale. J’ai perdu mon regard. J’en avais un joli. C’est ce regard qui faisait mon charme. Avant dans la piscine de chez mes parents, on voyait mon torse poilu. On me disait que j’étais un rital et j’adorais ça. J’avais le regard lointain. J’étais déjà ailleurs dans un monde où l’on est seul à tout jamais. Je bandais pour les hommes. Je volais un magazine porno. J’allais à pied en discothèque. Une heure de marche remplie d’excitation. Il fallait mentir. Le lendemain quand j’étais dans un lit étranger. Je savais que j’allais prendre un savon en appelant maman. J’ai perdu mon regard, j’ai perdu mon côté latin, j’ai dû me résigner à ce qui plaisait. Je devenais Yul Brynner en personnage de moquerie. L’état mental s’est détérioré. J’ai maudit la planète, maudit les gens heureux. J’aurais voulu mettre un bout de bois dans la bouche pour crier ma rage et ma peine. Je ne voulais pas faire de bruit. Je voulais être digne. Un jour, ils me verraient. Ils m’interrogeraient. Ils auront de la pitié. A l’intérieur, je suis devenu vide. Un écrivain a dit : « ne me secouez pas, je suis plein de l’armes ». Je me suis relevé. J’ai encaissé. J’ai fait de la musculation. J’ai randonné pour avoir des amis mais je n’y ai jamais cru. Je crèche dans 18m2 mais on s’habitue à tout. On s’habitue aux perte, silence, rétrogradation mais pas au vide. Je sors de moins en moins. Je ne vois que des gens heureux ou du moins, la façade du bonheur. La jeunesse est magnifique, les trentenaires s’envoient en l’air sans se soucier de l’orientation, les quadras ont la possibilité d’une belle décennie. C’est beau un mec à 45 ans. Longtemps, je me suis réfugié dans les livres. J’ai bataillé pour m’y astreindre quelques minutes puis une heure. J’ai passé des heures à choisir LE livre du mois sur des étals. Je me suis parfois trompé de livre avant de tomber sur le bon, celui qui permet d’oublier sa condition d’homme-moitié. Il y a eu beaucoup de musique pop, de piano vibrant de notes noires, de ballades de ruptures et de fatigues mais Viva la musica. Dans les années 80, Elton était mon Dieu. Il m’a beaucoup aidé indirectement. Je le collectionnais, l’achetais, le voyait live. J’ai très vite arrêté les concerts. Je préfère l’intimité, la musique de chambre. Si James Bond me prétait son PPK, je n’aurais pas les couilles d’appuyer sur la détente. Moi, c’est la douceur des pilules. On tombe dans le sommeil. On oublie tout et tout le monde. C’est la plus belle des voluptés. Demain, j’ai réunion en ligne. Ma vie, c’est toujours près d’un téléphone. On sait jamais.

Faut-il parler ? Qu’est-ce qui nous coupe des autres ? Pourquoi la peur ? Ne nous dit-on pas que nous sommes tous égaux ? Mais les différences sont toujours visibles. Qui ne remarque pas le handicap physique dans la rue ? Plus difficile quand il s’agit du psychisme. On peut tricher, s’inventer un personnage, utiliser un ou deux du Robert qui fait mouche et citer un ou deux livres qu’il faut avoir lu pour leurrer son monde. Mais le mensonge a ses limites. Pour rester un personnage, il faut être un homme , furtif, savoir partir à temps. Ne jamais être introduit dans un cercle. Il faut rester mystérieux. Il faut porter beau ou adopter l’habit selon la situation. Il faut beaucoup de repos pour s’en remettre, pour y revenir. On a le droit de tout lâcher mais je jamais de dévoiler excepté une seule fois à un intime car lui ne vous croira pas. Il a entendu que vous aviez écrit, donné des cours de rattrapage en anglais. On est une imposture mais celle qui sauve bizarrement. La honte ? Pourquoi ? On est souriant, on sait écouter l’autre, on est souvent en retrait, on s’énerve comme tout un à chacun. On est pas pire que les gens qu’on côtoie. On ne sait pas comment faire avec la vie. On cache ce qui n’est pas montrable. Montrer, c’est disparaître. Il faut trouver l’équilibre entre le vrai et le faux. C’est un peu de la prestidigitation, on montre et on dupe. C’est un jeu de société. On avance son pion, parfois on recule mais on ira jamais en prison. La faute est minime. Qui est vrai dans le monde du travail ou de la politique ou chez l’avocat ? Tout n’est que comédie et drame. Quand le drame est trop intense depuis tant d’année. Pour supporter la douleur, la rage, il faut sourire et mentir. Il faut l’empathie et parfois la jalousie. William Sheller chante : « Pourquoi les gens heureux sont-ils toujours un peu les même ? » J’ai longtemps retenu la mélodie et oublié le sens de ce vers. Seuls les gens et l’adjectif retenaient mon attention, pour les même, c’était vague. J’entendais la forte mélancolie du morceau. J’aimais le piano-voix, l’intimité. Dès que je l’ai entendu à la radio, je voulais ce titre dans ma discothèque. J’aime les disques, les livres. J’aime les contempler, les manipuler avec soin comme des objets rares. Ils m’accompagnent à défaut d’un compagnon. Ils remplissent un vide sidéral. J’évite le vulgaire sauf le « explicit lyrics » collé sur le boîtier car mon anglais est modeste. La langue étrangère permet d’inventer une traduction. Faut-il tout comprendre quand le temps de l’école est derrière vous ? Pas besoin de clip vidéo, il suffit d’imaginer. Tout le monde en est capable. Tout est plus facile en soi. En sortir, c’est prendre la pluie, les crachats, les brocarts. Il faudrait à tout moment avoir un souffleur, un ange gardien pour rester digne, montrer qu’on a les mots qu’il faut, la phrase qui fait la différence, la répartie qui éblouit. Ne pas devenir un petit génie, un Asperger brillant, non, un simple gars qu’on aime au lieu d’être juste toléré. A défaut d’être beau, avoir un regard pétillant, des mains de pianiste, un fessier d’enfer, des jambes dignes de ce nom, des pieds de plus de 42 de pointure au lieu d’aller dans le rayon femme ou ado. Je ne suis pas un freak mais mon charme est trop discret. On me dit un peu ado, il faut dire que je vis dans une chambre. Je pense tout le temps à maman, j’ai l’esprit infantile. Devant un homme, je suis craintif, devant une femme, je ne bande. La folie est une geôle. On fantasme mais l’action est soit une tentation soit une castration. Il faudrait oublier la réflexion. Il faudrait oser dire, se dire que tout est possible mais il y a aussi le ridicule qu’il faut mettre à la trappe. On a peur de se sentir nu. Comment la peur peut s’allier avec l’existence ?
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