Le coucher de soleil

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Jusque-là, tout s’annonçait calme et paisible. Le coucher de soleil, au soir de la libération de Magloire était : majestueux, grandiose et apaisant. Devant une telle magnificence du beau, il ne pouvait que s’extasier. Il y avait un coup de génie dans ce tableau ébouriffant que lui présentait la mère-nature, accompagné d’une senteur tout droit venue d’ailleurs, cette dernière entrait en lui et pénétrait au plus profond de son âme.
C’était pour la première fois qu’il contemple, dans le centre pénitencier, en toute liberté un tel spectacle, une telle merveille. Cette beauté enfin dévoilée devant lui et à ce moment bien précis, le troublait presque. Il ne savait pas quelle posture était la plus favorable et la mieux adaptée pour qu’il savoure l’instant. Un sourire effacé se dessina comme un éclair sur ses lèvres.
Et pour enjoliver le spectacle, les lueurs d’ordinaires pourpres et violettes, que dégageait le soleil, embrasaient déjà les remparts de la prison.
Soudain un vent rafraichissant, dégageant une douceur inouïe, tendre et rassurante pour l’âme et le corps, s’éleva pour le languir sur le siège où il était assis. De nouveau, il pouvait sentir et recevoir en plein visage, le souffle du vent qui sortait de l’ordinaire. Ce vent débordait d’intensité et d’un charme étrange : il planait de pair avec la liberté. 
- Ça ressemble donc à ça, un coucher de soleil à Makala ? beugla-t-il tout en fixant sans interruption, aucune, le soleil de sa liberté à son crépuscule.
Il était assis près du bureau du greffe contemplant pour la dernière et première fois à Makala, le soleil rouge et or à l’horizon.
***
Il n’en revenait pas toujours, peut-être n’était-ce qu’une blague de mauvais goût, un rêve tout au plus, une chinoiserie qui ne durerait que le temps d’y penser. Il en avait rêvé de ce jour dans le tunnel ténébreux de la réclusion sans en voir le bout du bout.
Le rêve était devenu une réalité vivante, visible et palpable. A cette seule idée de la liberté, il avait le cœur serré et palpitant. Le centre pénitencier de Makala serait sans aucun doute derrière lui, tout blanc de chaux, terne et déshumanisé. Il était distant et reclus, il avait son âme à jamais prisonnier et les réalités, vécues en taule, l’étouffaient et l’avaient épris d’un sentiment de mal être profond. Une envie inavouée de suicide et des mauvais souvenirs le hantaient maintenant outre mesure.
Sa morphologie avait pris un sacré coup durant les quelques jours qu’il a passé derrière les barreaux. Malgré que sa liberté était inéluctable, les cinq jours de l’enfer carcéral, se traduisaient dans son corps, à travers ses traits : il avait le visage inquiet, allongé, creux, pâle presque livide et avec des rides profondes ; son regard était vif, incisif, calme, innocent et interrogateur à la fois ; sa chevelure et sa barbe avaient été rasées par Reagan son codétenu à Makala avec une précision presque chirurgicale ; sa hanche était serrée, comme un soulier par des lacets, il avait à la taille une ficelle qui lui servait d’office de ceinture maintenant ainsi son pantalon en place et ses doigts étaient frêles. Il avait perdu énormément du poids : il était chétif, efflanqué et maigriot.
***
Depuis le premier jour, il s’efforçait de vivre dans ce trou à rats sans succès. Derrière les hauts murs hermétiques du centre pénitencier de Makala, il n’y a que des moments de solitude qu’il avait intensément vécus, la liberté est bel et bien la nouvelle ressource qu’il tente de posséder, même si ce n’est encore que provisoire, il la savoure à pleine dent.
***
Makala n’était pas le paradis sur terre bien au contraire un avant-goût de l’enfer. Dès son entrée au pavillon, Magloire faisait l’objet de menace de la part des autres détenus qui lui promettaient d’ores et déjà le calvaire. La chambre où il fut pour la première fois assigné avant de loger chez l’administrateur, au sein de laquelle, il y avait à une foule à craquer, était-ce qu’on appelle au centre pénitencier de Makala « hébergement ». Les prisonniers, y résidant, n’étaient pas forcément habillés, tous étaient à moitié dénudés, têtes rasés, pieds nus, crasseux, maigres rien qu’avec la peau sur les os, si malingres, frêles, chécreux et mièvres qu’ils faisaient pitié à voir. Ils étaient pensifs et malodorants, dégageant une odeur nauséabonde tant qu’ils se lavaient occasionnellement.
Certains hébergés – prisonniers n’ayant pas les moyens de se payer une place en cellule et résidant à l’hébergement - dormaient à même le sol, entassés dans la promiscuité totale sur les escaliers du pavillon et sur le couloir. Il y en avait de tous les âges : vieux et jeunes mélangés.
Très tôt matin, les hébergés étaient contraints aux corvées journalières, ils n’avaient pas droit à la vie et au repos. Leur travail consistait : à curer les installations sanitaires de leurs mains, à évacuer les immondices, à transporter de l’eau, à nettoyer les pavillons, les habits, à faire de petites commissions, à faire les travaux de champs, à couper du bois. En quelque sorte, ils étaient esclaves et cette esclavage moderne ne disait pas son nom et c’était ainsi.
Leur unique repas du jour était le vungulé fournit par le gouvernement central chaque soir. Le vungulé était un mélange de grains de haricots et de maïs préparaient sans huile. Il était fade apparemment sans goût et la meilleure manière de le manger était d’y ajouter de l’huile et du sucre afin de l’assaisonner.
***
Ce vendredi, emblématique et symbolique, n’avait pas son pareil. Il était différent des autres jours, c’était le jour le plus long de l’année ; le soir de la liberté serait un grand soir. Une soirée spéciale où un homme, la crème de la famille, était à l’honneur. Magloire, tout jovial dès son retour à la demeure familiale, accompagné de Nadja, monta les quelques marches du perron lui permettant de pénétrer dans la véranda. Il s’arrêta un instant à l’entrée pour remettre ses esprits en place et se rendre compte du chemin parcouru depuis son arrestation jusqu’à sa libération.
Il inspira et expira comme pour renouveler la réserve d’air qu’il avait emmagasiné dans ses poumons durant le trajet du retour puis d’un geste méticuleux et précis, il se décida enfin d’ouvrir la porte du salon, d’une lenteur d’anthologie manœuvrant la poignée, poussant ainsi le suspense et l’adrénaline, de ceux qui étaient au salon, jusqu’à la manie frôlant la lubie et au moment où il posa pied avec une lenteur extrême dans la salle de séjour, une bouffé d’air le frappa au visage et il respira de nouveau l’air aromatisé, des odeurs de la cuisine exotique de la maison familiale et tous, sans réserve ni exception, instinctivement se ruèrent vers lui, l’étouffant presque. Un instant de joie inexpressive et communicative voguait dans l’air et il les embrassa à tour de rôle. Le taulard était enfin libre et de retour.
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