Le choix des âmes

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Touche à tout dans l'écriture (poèmes, nouvelles, romans), mon cœur penche davantage vers la SFFF et le pola  [+]

Image de Automne 2018
D’une main fébrile, l’Homme cocha la première case du document administratif. La case était surplombée de la première lettre de l’alphabet. A. Atermoiement. Abnégation. Ces mots fusèrent dans son esprit en traçant cette simple croix sur le papier. Le Fils l’observait attentivement, ses yeux emplis d’une admiration et d’un amour sans borne. Ensemble, ils signèrent au bas de leur formulaire individuel. Ils avaient choisis de rester sur Terre. Ils avaient décidé de ne pas céder à l’impulsion de cocher l’autre case. La lettre B. Bannissement. Brisure. La Femme s’était enfermée dans la chambre parentale et pleurait tout son saoul. Depuis qu’ils avaient reçu les bulletins de vote, plus rien n’était comme avant. Mais l’Homme savait que tout avait changé bien plus tôt. Chaque fois qu’il fouillait dans sa mémoire afin d’y retrouver le dernier souvenir heureux qu’ils avaient partagés en famille, la vision du flash info tridimensionnel annonçant de nouvelles mesures drastiques concernant la régulation de la population lui revenait toujours à l’esprit. Des mots désincarnés, aiguisés comme une lame transperçant avec rage leur cocon familial, avaient été diffusés sur le prompteur lu par un journaliste à l’insensibilité désarmante. Obligation. Colonie. Survie. Chance. Responsabilité.
A ou B. Deux lettres. Deux options. Deux choix aussi éloignés que le bien et le mal. Le chaud et le froid. La vie et la mort. Choisir A signifiait ne pas renier ses origines, sa Terre, son passé et celui de ses ancêtres. Mais, possiblement, en faire partie. Choisir B signifiait se tourner vers un avenir incertain, s’aventurer hors des frontières connues et s’éloigner de ses racines. Mais, probablement, ne pas réussir à s’adapter à ce nouveau terreau, si fertile soit-il, et dépérir. Si la Femme pleurait, c’est avant tout parce que ce choix cornélien l’était encore plus pour elle : sa mère et son frère avaient coché B. Pour eux, B était synonyme d’espoir. Une chance offerte par le Gouvernement Planétaire de repartir de zéro et recommencer leurs vies dans un nouveau monde : la colonie F3002. Pour L’Homme, il ne s’agissait que d’un choix dicté par la peur et l’égoïsme. Le choix de la facilité. Et comme pour mettre au défi sa Femme, il lui avait annoncé qu’il choisirait A. Faire front au problème qui les concernait tous et risquer sa vie pour être une partie de la solution, c’était à ses yeux l’unique option envisageable. Le Fils étant encore mineur et la Femme n’ayant aucune parenté avec lui, le lien paternel lui imposait son choix. Un bulletin à l’encre de sang, tel un tribut fait au monde. Un sacrifice, diraient d’autres. Car choisir A revenait à imposer sa présence sur Terre. Et à se transformer en un numéro dans l’inépuisable liste des Terriens souhaitant prouver leur appartenance à un sol, et non à une époque. A, c’est l’Avenir d’un monde meilleur pour ceux ou celles ayant la chance de ne pas être sélectionné par le tirage au sort, cette loterie à l’échelle planétaire qui choisirait qui nourrirait sa Terre et qui profiterait de ses bienfaits. Là où certains y voyaient une purge, libres à eux de choisir F3002. Tout y était à faire : Bâtir. Penser. Comprendre. Aimer. Mais ceux vouant un attachement physique, viscéral, au berceau de l’humanité avaient la chance de faire partie de l’histoire en mettant en jeu leur propre existence. Survivre et assister à la renaissance d’un monde dont la beauté a été trop souvent négligé. Mourir et permettre aux habitants de la Terre d’hériter de ses ressources en faisant preuve d’un usage plus modéré de sa fécondité.
La Femme quitta la chambre pour rejoindre l’Homme et le Fils. Ils étaient assis, côte à côte, dos à la cheminée qui projetaient leurs ombres sur le mur couvert de photos. Comme des éclipses humaines jetant un voile éphémère sur le temps qui passe. Elle tenait son bulletin tout contre son cœur et, s’avançant vers la table, résolut de regrouper le sien avec les deux autres. L’Homme resta stoïque. Son regard n’implorait rien et ne jugeait personne. Tandis qu’elle s’emparait des trois bulletins, elle plongea ses yeux rouges et fatigués dans ceux de son mari. Imperturbable, il continuait de l’observer tandis qu’elle s’approchait de l’urne murale, chargé de transmettre le courrier envoyé au destinataire approprié. Ses deux mains tenaient fermement les petits formulaires cartonnés comme s’il s’agissait de textes sacrés. Innocemment, elle les fit glisser l’un sur l’autre afin d’apercevoir les cases qui avaient été cochées. Lorsqu’elle vit leurs deux réponses, elle fondit à nouveau en larmes. L’homme abandonna son siège et vint la rejoindre. Il se baissa et l’enserra de son bras. De l’autre, il récupéra les bulletins et, sans même leur jeter un regard, les fit glisser dans la fente qui les aspira aussitôt.

Le cent-dix-neuvième jour du vote, les murs de la maison tremblèrent. Les cadres contenant les photos n’eurent pas le loisir de se briser au sol car elles étaient soigneusement rangées dans la valise sur laquelle était assise la Femme. Tout comme d’autres souvenirs importants pour elle. L’Homme se pencha pour observer par la fenêtre ce qu’il savait être la source du tremblement. Le Fils, non loin, cherchait à deviner l’attitude à prendre en observant le visage de son père.
« Ils arrivent... » se contenta d’annoncer l’Homme dans un soupir.
La Femme se recroquevilla légèrement comme si elle cherchait à se faire plus petite. Ses traits avaient vieillis de plusieurs années en l’espace de quelques mois. A présent, elle ressemblait à une femme dont la beauté ne ferait que décliner au fur et à mesure que les épreuves se mettraient en travers de sa route. Son courage s’était éteint dans cet ultime sursaut où elle avait choisi en son âme et conscience la lettre B. Mais l’Homme l’aimait pour ça. Lorsque les tremblements cessèrent, ce fut au tour d’une sirène au ton alarmiste de briser le silence. Celle-ci ordonnait aux habitants situés dans la zone délimitée par le Gouvernement de rejoindre le point de rassemblement notifié la veille. Résignés, ils sortirent un à un de la maison. Avant de fermer la porte, l’Homme jeta un dernier regard au salon, ses yeux s’arrêtant çà et là sur ses cicatrices : le tapis élimé qui avait assourdi des milliers de pas, la cheminée aux cendres froides qui avait réchauffé des corps las et des âmes fatiguées, le canapé à l’assise usée qui avait fait naître en son sein des rêves inatteignables, des pensées sombres et des paroles regrettées. Le cœur lourd, il suivit la Femme et le Fils en direction du stade.
La file avançait d’un pas cadencé. Dans la foule compacte, certains visages familiers leur apparurent. Mais tous étaient fermés au dialogue, repliés sur leur propre destinée. Toutes les entrées du stade crachaient inlassablement les habitants du secteur, renouvelant le flot incessant de la population. Chacun se rendait ainsi compte du besoin vital d’assainir la situation pour le bien collectif, rendant moins pénible la sévérité de la sentence l’espace d’une pensée fugitive. La Femme remarqua qu’elle n’était pas seule à avoir subi les outrages du temps de manière accélérée. Certaines connaissances – principalement des mères croisées à la sortie de l’école et des anciennes collègues de travail – ressortaient çà et là de la masse tentaculaire. Cheveux blancs, corps voûtés, regards vides. Plusieurs hommes avaient le crâne dégarni, la calvitie prégnante révélant des signes d’anxiété et de stress. Certains avaient les yeux cerclés de cernes comme si le sommeil les avait quittés depuis la terrible nouvelle. Tandis qu’ils descendaient calmement l’escalier des tribunes en direction du centre du stade, elle observa avidement son mari. Trop proche de lui, ses yeux ne pouvaient contenir l’Homme en entier afin d’en obtenir une image mentale qu’elle aurait conservée tel un trésor inestimable au fin fond de sa mémoire. Alors, elle se concentra sur son visage hâlé, parcheminé de rides d’expressions, qui lui rappela en mémoire les moments les plus intenses de leur existence commune et qui avaient fait naître ces sillons au coin de ses lèvres et de ses yeux. Sa main écrasa légèrement celle du Fils qu’elle contenait dans la sienne. L’enfant, bien que surpris par la douleur soudaine, ne fit aucun geste pour se dégager de cette étreinte.
En atterrissant, les vaisseaux de transport avaient soulevé dans l’air l’herbe fraichement coupée du terrain. Il régnait un doux parfum de matinée printanière, légèrement contredit par la morsure de la brise qui serrait les corps et blanchissait les peaux. L’Homme, La Femme et le Fils présentèrent ensemble leurs papiers d’identification. Après un rapide examen de leurs visages et de leurs réponses au formulaire, ils furent séparés afin de permettre à la file d’avancer. La main du Fils quitta précipitamment la gracilité innocente de celle de la Femme pour aller se blottir dans la fermeté rassurante de celle de l’Homme. Les deux adultes s’étaient déjà tout dit mais ne pouvaient cesser de se dévorer des yeux. L’enfant devint le catalyseur de leurs sentiments contrôlés lorsqu’il se mit à pleurer, bravant l’autorité gouvernementale en tentant désespérément de franchir la barrière séparant les files A et B. L’Homme – le Père – vint arracher son Fils de la frontière de métal et l’emmena jusqu’à la porte du vaisseau. La Femme suivait la scène, tout comme trois agents en faction, armes braquées dans leur direction. Poussée par des futurs colons pressés de quitter leur foyer, elle avança tête baissée vers son propre transporteur. Ses larmes ne coulèrent qu’après avoir rejoint son siège.

Agglutinés face à la tribune depuis laquelle le dépouillement avait lieu, le Père sentait son cœur cogner contre les parois de sa cage thoracique. A chaque fois que la machine, au hasard de l’algorithme qui faisait battre son processeur en alliages, tirait un numéro d’identification proche du sien ou de celui de son Fils, il ne pouvait s’empêcher de retenir sa respiration un court instant. Lorsqu’un matricule était sélectionné, son détenteur devait se présenter à la sortie qui lui était désigné. L’auditorium géant créé pour l’occasion avait été pensé dans ses moindres détails afin de contenir la population retenue pour le dépouillement journalier et ne lui laisser qu’une entrée, à présent verrouillée et gardée. Seules deux issues menaient au salut, dont l’un était éternel. Les étages supérieurs contenaient juste assez de place afin que les soldats du Gouvernement Planétaire, déjà désignés par le même tirage au sort pour rester Terriens, conservent un espace vital nécessaire à l’exercice de leurs fonctions. Chacun détenait un arsenal qui, une fois rassemblés, permettait d’annihiler la totalité des citoyens présents sur l’esplanade en moins de trente secondes. Toute tentative collective de créer un blocus, forcer les issues ou esquiver le résultat du vote était jugulé par cette menace. Celle-ci était visible par tout le monde, tuant toute rébellion dans l’œuf. Ce climat de terreur se voyait renforcé par l’écran géant situé au-dessus de la tribune de l’orateur. A chaque numéro, le document d’identification de la personne tirée au sort y était projeté, créant des poches de délation dans l’assemblée lorsque le propriétaire désigné tardait à se présenter à la sortie. Alpha ou Béta. Personne n’était capable de dire laquelle menait vers la rédemption. A chaque sortie, les plus proches se massaient autour du sas pour tenter d’y trouver un indice. Mais seul un hall lumineux menant à un autre sas plus lointain était visible.
1-174-517. Le Père regarda son Fils. Le Fils regarda son portrait projeté sur l’écran géant de l’auditorium. Les secondes qui suivirent furent les plus cruelles connues par l’Homme. La rumeur de l’emplacement de l’enfant sélectionné naquit dans un périmètre proche. Chacun rechercha activement la petite tête blonde dans l’assemblée. Le Père, vaincu par avance, tentait de dissimuler ce visage aux yeux avides d’avoir reconnu en lui l’élu de la minute. « Il est ici ! » lancé triomphalement par un jeune homme esseulé, sans doute pressé de connaître son sort, rompit toute recherche. Une vague de regards scrutateurs inonda le Père et son enfant. Il s’agenouilla face à lui, lui prit le visage entre ses mains et lui dit : « Tout va bien se passer, fiston. Je serai juste derrière toi... »
Puis il l’embrassa et l’accompagna jusqu’à la sortie. Certains parents, qui avaient assuré un avenir meilleur à leur progéniture en se séparent d’eux pour les envoyer sur F3002, étaient scandalisés par la situation. Le Père soutint les regards, les injures, les crachats. Une fois arrivé devant la sortie, le sas s’ouvrit et le Fils pénétra dans le hall, apeuré. Lorsqu’il se retourna, le sas était en train de se fermer. La dernière chose qu’il vit fut l’Homme, à son seuil, ponctuant son sourire rassurant d’un « Je t’aime ».

La navette entama sa lente descente vers F3002. Leur nouveau foyer, leur nouvelle Terre. Mue autant par une irrésistible attraction que par une curiosité dévorante, la Femme rejoignit le groupe déjà massé contre la baie vitrée afin d’admirer la magnificence de ce nouvel astre, porteur de promesses. La couleur opaline de ses eaux, annonciatrice d’un climat propice à la rêverie, se détachait dans cette obscurité infinie. A certains endroits, le continent brillait de mille feux, tel un diamant filtrant la lumière du soleil. La planète n’en ressemblait que davantage à un joyau divin, récompense méritée d’une vie ponctuée de labeurs et de sacrifices. Des sourires béats se dessinaient sur les visages de tous les passagers assistant à ce spectacle céleste. A côté de la Femme, un jeune couple enlacé se faisait des promesses d’avenir en évoquant les possibles merveilles que recélait la colonie. Elle se rendit compte alors que la présence de l’Homme lui manquait. Le tribut était trop lourd pour être porté seul. A chaque instant de bonheur, à chaque étincelle de joie, elle imaginait le quotidien de l’Homme et de son Fils. Elle ne pouvait se résigner à penser à eux au passé. De son départ pour la colonie devait subsister un espoir : celui de pouvoir tout reconstruire, ici ou ailleurs, réunis à nouveau. Une annonce de l’équipage enjoignit tous les passagers à rejoindre leurs sièges respectifs. La Femme s’arracha difficilement de la plateforme d’observation et retourna s’asseoir. Tandis que la navette cahotait durant son entrée dans l’atmosphère, l’excitation d’une résurrection plus qu’imminente crispa ses mâchoires et tendit ses muscles, lui faisant paraître dix ans de plus que son âge. Mais elle s’en moquait. En tendant l’oreille, elle pouvait presque entendre l’enchantement dans la respiration de son voisin. Elle se tourna vers lui, extatique à l’idée de pouvoir tout recommencer, et le gratifia d’un large sourire. Les hublots, opacifiés pour la descente, reprirent une teinte normale. Elle y observa les côtes, accueillantes, où la mer turquoise venait lécher les rives ensablées de blanc pour y déposer une tiède écume bouillonnante. Elle identifia le relief au faible dénivelé et les monts dégarnis de forêts où la vue devait y être spectaculaire. Puis vint la ville, étalage de tas de dômes polyhexagonaux tapissés de panneaux solaires et dont l’intérieur était invisible. Surplombant un toit bombé, d’énormes lettres peintes en rouge baptisaient ces coupoles. Lorsqu’elle avait retiré son billet pour F3002, son matricule lui avait stipulé le vol G/E. A l’époque, elle n’avait pas compris la signification de ces deux lettres. A présent, elle savait. Mais il y a d’autres choses qu’elle ne savait pas, ou du moins pas encore. Etait-ce le nom du dôme spécifique aux atterrissages ? Sa mère et son frère serait-il présents au débarcadère ? Quelle heure était-il sur F3002 ? Les modalités administratives prendraient-elle du temps avant de pouvoir profiter de cet environnement paradisiaque, si propice à la renaissance ? Autant de questions dont les réponses lui importaient peu mais qu’elle fut incapable de refouler de sa pensée. Elle redevenait curieuse. Se sentait possible de toutes les extravagances. La navette subit une légère secousse durant sa phase de transition afin d’entamer son atterrissage vertical. Tous les passagers trépignaient d’impatience. Le vol avait duré une quarantaine d’heures. Quarante heures où elle aurait pu entamer des discussions, nouer des liens, créer du contact humain. Avant que le vaisseau se pose, elle ne s’était pas rendu compte de son repli sur elle-même. Certains passagers avaient échangé des politesses, des blagues, des souvenirs. La Femme s’était contentée d’échanger son chagrin contre un sentiment plus salutaire et moins accablant. D’une plaie béante, elle était passée au stade de cicatrisation avancé, consciente que caresser cette blessure trop souvent l’empêcherait d’aller de l’avant.
Les corps se bousculèrent dans l’allée principale, une masse moins austère, plus vigoureuse que celle du stade. L’entrain fut communicatif et c’est presque en trottant qu’elle atteignit la terre ferme. L’intérieur de la coupole était d’une propreté fascinante. Son aspect inquiétant en était renforcé par les parois d’un blanc clinique qui reflétaient parfaitement ce qu’il renfermait. La Femme eut l’impression d’être prisonnière d’un prisme de verre. Des sentiments confus échangeaient entre eux dans son esprit, ne sachant plus quelle attitude sociale lui faire adopter. Elle observa les autres passagers, tous aussi hébétés qu’elle. Même les plus volubiles du voyage ne trouvaient pas de mots pour exprimer les sensations qui les traversaient. Aucuns parfums autres que ceux de leurs corps transpirants. Aucuns sons autres que ceux de leurs pas et de leurs respirations. Aucunes couleurs autres que celles de leurs vêtements et de leurs peaux. Seule la teinte du ciel rivalisait avec eux, comme pour les rassurer sur le fait qu’ils étaient bien des êtres nés pour découvrir, comprendre, explorer. Des colons. Et ce ciel, aux nuages épars, se découpait au-dessus d’eux, permettant aux rayons du soleil de miroiter sur les murs aux contours étranges. Une alerte sonore et un message d’avertissement invitant les passagers à s’écarter à distance raisonnable de la navette brisèrent le silence contemplatif qui s’était installé à leur descente. Le vaisseau redécolla verticalement et regagna l’infini de l’espace. Chacun observa son prochain. L’incompréhension se lisait sur les visages. Puis le doute. Et enfin la peur. Une peur tribale, animale, qui fait bouillonner le sang et glacer les os. Des cris se firent entendre lorsque le plafond du dôme se referma sur eux et que la visibilité commençait à faiblir. On se bousculait, on cherchait à rejoindre les pans de lumière qui réduisaient au fur et à mesure que leur prison de verre se cloisonnait. Puis vint l’obscurité. Et les cris gagnèrent en intensité. Des bousculades naquirent des coups, des empoignades. Certains tombèrent et se redressèrent, d’autres furent piétinés et ne se relevèrent pas. Leurs corps auraient à porter les stigmates de l’égoïsme de l’être humain. Mais pas pour très longtemps. Les murs prirent une teinte lumineuse tirant vers le jaune. Leurs couleurs changeaient au rythme du spectre lumineux qui s’assombrissait de plus en plus vers le rouge. Après l’étonnement de cette nouveauté, les cris reprirent de plus belle. La Femme comprit leur nature lorsque de l’obscurité jaillit une poche de lumière. Un des passagers qui s’était adossé aux murs s’était transformé en torche vivante. Rapidement, tous comprirent que le dôme était en train de devenir leur bûcher funéraire. Les murs prirent une teinte magmatique. Les cris firent la place aux pleurs. Des larmes chaudes, bientôt acides, coulèrent sur des centaines de joues. Tout le monde arrachait ses vêtements, arrachait sa peau qui partait en lambeaux, arrachait son âme. Les hommes hurlèrent longtemps à la mort. Les femmes furent silencieuses plus rapidement. De ces colons-là, la Femme fut l’une de celles qui s’éteignit dans les derniers.

A des années lumières de là, un Homme déposait une gerbe de fleurs sur la tombe de son enfant. Cet Homme-là, occuper à observer le vaste empire céleste au-dessus de sa tête pour y chercher une solution à la vacuité de son existence, vit briller au loin une étoile. Cette étoile, il le savait, c’était F3002. Cet astre fertile, rayonnant, représentait un avenir dont il ne voulait pas faire partie. A force d’admirer cette lueur, les yeux grands ouverts dans le vent glacial de cet hiver déclinant, ses yeux s’embuèrent et des larmes coulèrent. Le sel de plus anciennes peines avaient creusé des sillons sur son visage. Et là encore, il ne les essuierait pas.

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