Le choix de Yann Kieffer

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J'ai croisé quelques fans de mes textes dans ma vie, mais la plus acharnée ... c'est ma mère !

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La malle cachée dans un coin du grenier de sa nouvelle maison avait excité la curiosité de Yann Kieffer. A cinquante-huit ans il avait retrouvé une âme d'enfant en l'ouvrant. En guise de trésor elle ne contenait pourtant qu'un vieux livre relié cuir sans titre et visiblement vierge de toute écriture. Un peu déçu, il fit malgré tout tourner les pages unes à unes.
Son cœur sembla manquer un battement lorsqu'il aperçut au bas de la dernière page la phrase la plus improbable qui soit : « ... et c'est ainsi que Yann Kieffer mourut le soir du 19 janvier 1873 au huitième coup de l'horloge. »
Il blêmit. Comment ce livre pouvait-il parler de lui ? Et comment pouvait-il prévoir sa mort pour... aujourd'hui même dans une heure à peine !?

Yann ferma les yeux un long moment et se concentra sur ses convictions cartésiennes. Il était après tout un physicien reconnu et tout son être intérieur lui criait qu'un tel événement étant logiquement impossible, il n'existait tout simplement pas. Il suffisait donc de patienter quelques secondes pour que la réalité reprenne ses droits.
Pourtant les mots étaient encore là lorsqu'il rouvrit les yeux. Pire encore, d'autres mots étaient apparus dans ce livre qui semblait s'écrire à l'envers. « Jusqu'au dernier moment il aurait pu faire ce choix, mais ne le fit pas, et c'est ainsi que Yann Kieffer... ».
Le doute n'était plus permis. L'inexplicable s'imposait comme une triste réalité, piétinant sans vergogne la pensée logique de Yann. En tant que scientifique il ne pouvait pas croire à la notion de destin. Mais il ne pouvait pas non plus croire qu'un livre pouvait s'écrire tout seul. Alors puisque c'était indéniablement le cas pourquoi le livre mentirait-il ? Ça n'aurait aucun sens.

Les jambes en coton et le cœur au bord des lèvres, il parvint pourtant à descendre l'escalier et rejoindre le salon. Ses yeux ne quittaient pas le livre dont les pages se couvraient régulièrement de nouvelles phrases. Il était question de lui, de sa personnalité, de son insatiable appétit de connaître et comprendre qui l'empêchait de profiter de la vie. Et toujours des allusions à ce fameux choix qu'il devait faire pour ne pas mourir.
— Mais quel choix bon sang ? hurla-t-il en direction de l'horloge du salon.
Celle-ci indiquait maintenant huit heures moins douze minutes et Yann fit appel à tout ce qu'il lui restait de bon sens pour tenter de se calmer et réfléchir efficacement. Il se mit à arpenter la pièce en parlant à haute voix, comme pour donner corps à sa réflexion.
— La réponse est dans le livre, forcément. Mais il ne dit rien ce livre ! J'ai beaucoup travaillé, pas assez profité de la vie, bla bla bla ! Ok j'admets mais ce n'est pas en mourant que ça va s'arranger alors quoi ? Je ne sais même pas ce qui est censé me tuer alors comment m'en protéger ?
Il s'était encore mis à hurler malgré lui mais la panique devenait telle qu'il n'arrivait pas à s'en empêcher. Huit heures moins quatre.
Le livre continuait sa lente écriture inversée et l'on approchait maintenant de la première page.
Yann était en larme, au bord de la démence, incapable de concilier une réflexion cohérente avec la lecture frénétique des mots qui apparaissaient. Sous l'effet de la panique il perdit même un temps précieux à relire plusieurs fois les mêmes phrases avant d'en comprendre le sens.
— Plus vite ! Allez ! Plus vite ! Donne-moi la réponse avant qu'il ne soit trop tard.
Huit heures moins une. Il se sentait terriblement oppressé et crut même un instant qu'il allait s'évanouir.
« ... C'est par ce simple geste qu'il aurait été sauvé... »
DONG... Yann fixa des yeux horrifiés sur l'horloge qui venait de sonner et resta interdit. DONG... De nouveaux mots venaient d'apparaître qu'il lut avidement : « ... sans chercher à tout contrôler... ». DONG.
— Mais contrôler quoi ?... DONG... Je ne contrôle rien du tout là ! Même pas cette horloge qui... DONG... sonne ma mort ! ARRETEZ-CA ! Yann tremblait de tous ses membres. Dans un râle hystérique et avec une force décuplée par la panique, il se jeta sur l'horloge qu'il jeta violement au sol d'une seule main, tout en gardant les yeux rivés sur le livre qu'il tenait dans l'autre. Tais-toi maintenant ! Il n'y aura pas de huitième coup !

DONG... La cloche de l'église, dont le son n'était plus couvert par celui de l'horloge du salon, se fit à son tour entendre. Yann sentit une sombre terreur s'emparer de tout son être. Ses jambes fléchirent tandis qu'il lisait « ... Yann Kieffer aurait prouvé qu'il acceptait de vivre... ». Il n'arrivait plus à penser, à peine à respirer. DONG... Soudain il sentit une énorme douleur dans sa poitrine et comprit que son cœur venait de lâcher.

Il s'écroula lentement sur le sol et mourut, les yeux toujours rivés sur la première page du livre enfin complet :
« En refermant simplement ce livre, Yann Kieffer aurait prouvé qu'il acceptait de vivre sans chercher à tout contrôler... ».
DONG.

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