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Le chien et le vieux monsieur triste

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Aurélie Beutin

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Comme à chaque fois qu’il voit son maître sortir sa laisse, Filou entre en transe. Jappant, sautant, courant comme un fou à travers le couloir, le chien dérape sur le carrelage à cause de ses griffes trop longues et renverse un imposant pot de fleur qui se brise contre le mur.
— Oh non, regarde ce que tu as fait, rouspète Hervé.
L’homme regarde, dépité, les débris qui jonchent le sol et Filou qui continue de remuer la queue, fin excité. Le maître a mis tellement peu de conviction dans ses remontrances que le chien n’a même pas compris qu’il vient de faire une bêtise.
— Bon allez, ce n’est pas grave, viens, décide le vieil homme. Je nettoierai tout ça en rentrant.
Après avoir mis sa laisse au chien et enfilé son manteau, Hervé se faufile à l’extérieur. Saisi par la fraîcheur de l’air, il s’empresse de réajuster son col avant de commencer sa promenade. Un soleil timide darde ses rayons sur l’herbe encore clairsemée de rosée des jardins alentours. Les rues sont désertes à cette heure. La sortie du matin est celle qu’Hervé apprécie le plus. Il ne croise jamais personne et peut s’approprier les trottoirs sans être dérangé.
Les mains enfoncées dans ses poches, avançant d’un pas rythmé, le vieil homme donne plus de mou à Filou qui s’éloigne en remuant la queue. Cela laisse davantage de temps au chien pour s’arrêter et fureter avant que son maître n’arrive à sa hauteur.
Ce dernier remarque alors le nombre important des poils blancs sur le museau de l’animal. L’homme se rappelle soudain du Filou d’il y a dix ans, du chiot encore trébuchant qu’il était allé chercher avec Corinne, sa femme. A l’époque, Hervé ne voulait pas vraiment prendre de chien. C’était son épouse qui avait insisté pour en adopter un. Fraîchement retraitée, elle avait décrété qu’un animal apporterait un peu plus de piment à leur vie morne de « nouveaux vieux ». Hervé, qui avait passé ce stade quelques temps avant elle, ne trouvait pas son quotidien si triste que cela. Après avoir occupé pendant plus de quarante ans le poste de chauffeur routier et déroulé des kilomètres de macadam sous les roues de son camion, il était plutôt heureux de pouvoir rester chez lui et savoir enfin à quoi ressemblait la monotonie. Mais devant l’insistance de sa femme, il avait été contraint de céder.
Encore frais et en bonne santé, ils auraient pu vivre de longues années de bonheur ensemble. Mais rapidement, Corinne avait changé. Rester dans leur maison trop grande pour eux deux lui était rapidement devenu insupportable. Elle avait perdu pied en même temps qu’elle avait perdu ses habitudes de femme active. Hervé avait tenté de lui remonter le moral, grâce à une foule de petites attentions. Pas à un seul moment Corinne n’avait remarqué les efforts de son mari. Pire, elle était devenue de plus en plus exigeante. Hervé avait alors pris conscience qu’il ne l’avait pas entendue autant se plaindre en quarante ans de mariage. Elle ne faisait plus que lui adresser des reproches plus acerbes les uns que les autres. Le temps béni des douces soirées passées avec sa femme après une longue journée de travail était révolu. Hervé avait compris que Corinne, lassée d’être en contact perpétuel avec lui, en était arrivée à ne plus supporter sa présence. Lui-même évitait de croiser son chemin quand cela était possible, tellement cette situation le révoltait et le remplissait de dégoût. Comment pouvait-on ressentir, arrivé à la soixantaine, autant de hargne pour la personne que l’on avait appelé, pendant presque toute sa vie, sa moitié ?
L’ambiance était devenue invivable quand, finalement, Corinne avait disparu, laissant avec elle Hervé et son chien. Au cours de l’enquête, les gendarmes avait noté que certaines des affaires de la femme d’Hervé avaient suivi leur propriétaire : une valise, une partie de la garde-robe, et ses cachets pour la tension étaient aux abonnés absents.
— Nous allons entamer des recherches. Mais je suis désolé de devoir vous dire, qu’à notre avis, elle a pris ses clics et ses claques et vous a probablement planté là pour quelqu’un d’autre, avaient dit les officiers chargés de l’enquête.
Hervé avait senti plus d’ironie que de compassion dans leurs propos. Il n’avait pas cherché à les contredire. Il ne savait vraiment pas comment il avait pu en arriver là.
La moitié du quartier l’avait pris en pitié. Au début, de nombreuses personnes étaient venues apporter leur soutien à ce pauvre homme lâchement abandonné par sa femme. Puis, les gens habitués à l’absence de Corinne avaient laissé le mari délaissé à sa solitude.
Le passage de deux voitures ramène Hervé à la réalité. Le vieil homme rappelle Filou, avant de prendre la direction du lac. Il s’y rend plusieurs fois par jour, depuis qu’il sait que le maire a décidé de l’assécher pour le remplacer par une salle multisports. Certains nostalgiques avaient protesté, mais la majorité pensait que c’était un mal nécessaire. Les lieux étaient devenus mal fréquentés. Depuis quelques temps, de jeunes excités et d’autres individus peu recommandables envahissaient cet endroit si calme par le passé, pour s’adonner à leurs vices. Et certains venaient même y faire disparaître leurs ordures.
Ce lac, Hervé le connaissait depuis qu’il était tout jeune. Il y avait vécu des choses agréables, d’autres beaucoup moins. Et quand le vieil homme avait appris la disparition programmée de l’endroit, quelque chose s’était noué à l’intérieur de lui.
Gambadant dans l’allée sablonneuse menant au point d’eau, Filou profite encore, pendant quelques instants, de la marge accordée par son maître. Percevant le bruit des bétonneuses au loin, Hervé rappelle le chien et raccourcit la longueur de la laisse.
Alors qu’ils contournent une dernière haie, le chantier s’offre à leurs yeux dans son intégralité. Avançant à pas précautionneux, le vieil homme s’approche des ouvriers. Comme il vient promener son chien ici plusieurs fois par jour, ces derniers remarquent à peine sa présence. D’ailleurs, ils n’avaient rien dit la première fois qu’ils avaient vu Hervé s’aventurer autour du chantier. Après tout, ce n’était là qu’un vieil homme venu promener son chien. Il ne faisait rien de mal.
Semaines après semaines, il avait regardé le lac se vider de son eau et les pelleteuses remplir leur office en soulevant des nuages de poussière. Droit comme un i, Hervé avait assisté à la disparition lente mais certaine de la fosse. Après avoir lissé le terrain, les engins de terrassement avaient finalement laissé la place aux bâtisseurs.
Les mains jointes autour de la laisse du chien, le vieil homme observe le contenu grumeleux des bétonneuses se déverser dans le coffrage et recouvrir les granulats. Contre toute attente, le chantier s’était déroulé sans anicroche.
Aux pieds de son maître, Filou se met soudain à gémir et se précipite vers la dalle fraîchement coulée.
— Couché ! aboie Hervé en tirant sèchement sur la laisse.
Surpris, le chien s’étrangle avec son collier et jappe de douleur. Ne laissant pas le temps à l’animal de se répéter, le vieil homme s’éloigne du chantier, sous le regard curieux d’un maçon.
D’un pas rapide, Hervé entraîne Filou dans les bois qui, autrefois, bordaient le lac. Après quelques minutes de marche, il détache la laisse du cou du chien et la jette dans un buisson. L’animal, l’arrière-train vissé au sol, regarde alors son maître lui tourner le dos et s’éloigner sans lui. Perdu, il appelle Hervé en poussant de brefs jappements.
Le vieil homme ne se retourne même pas. Adopter un chiot n’avait pas été sa décision. Et maintenant que les vêtements de Corinne, ses cachets pour la tension et le reste sont ensevelis sous des tonnes de ciment frais, il n’a, désormais, plus vraiment besoin d’aller se promener du côté du chantier.

PRIX

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Miraje · il y a
Une morale en béton ! Finalement, le chien a rejoint sa propriétaire ☺☺☺
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Utilisateur désactivé · il y a
L'histoire est intéressante, on s'attache à elle et, on éprouve des sentiments pour ce chien.
C'est que la magie de la lecture a agit, c'est le principal, on peut débattre ensuite, mais sommes nous vraiment des critiques pour nous engager sur ce sujet ?
Quand on suscite des émotions dans une lecture, c'est que tout n'est pas perdu, on fait passer un message, à nous de le comprendre.
J'ai beaucoup aimé, et je vous offre mon vote.

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Aurélie Beutin · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire
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Mosfran · il y a
Ce n'est ni une romance, ni un souvenir et encore moins une nostalgie. Pauvre chien, je vote avec regrets.
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Aurélie Beutin · il y a
Non, effectivement ce n'est ni de la nostalgie, ni une romance. Moi même je n'ai pas compris pourquoi le comité m'a publiée sous ces thématiques.
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Gabrielle11 · il y a
j'allais voter , c'est bien écrit , mais faut trouver une autre fin, l'abandon du chien, non ça passe pas
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Aurélie Beutin · il y a
Je trouvais que l'abandon du chien appuyait encore plus le coté obscur de l'homme révélé par la chute. Mais je suis ouverte aux conseils et critiques constructives. Quand vous dites que l'abandon ne passe pas ? Dans quel sens le dites-vous?
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Gabrielle11 · il y a
dans le sens premier. le chien ne comprend pas pourquoi on le laisse , et en a t'on le droit ? il a trouvé une "solution" pour sa femme ; qu'il en face de même pour le chien !
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Aurélie Beutin · il y a
D'accord. Merci pour votre réponse. A bientôt sur un autre texte , j'espère.
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