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Le chat de Tativonne

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Villefranche

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Le chat de Tativonne
Vous qui lisez ces lignes, ne cherchez pas sur Google Maps où se trouve Tativonne, vous ne le trouverez pas. Ne cherchez pas non plus qui était Tativonne.
Tativonne était l'être le plus délicieux, le plus aimant , le plus attentionné que la terre ait porté au vingtième siècle.
Je marche lentement derrière ce grand break noir. Dans quelques instants les deux croque morts déposeront sa funèbre cargaison sur deux tréteaux. Je suis seul. L'ordonnateur des pompes funèbres m'a donné trois minutes de recueillement devant cette boîte de chêne verni. Il a deux autres cérémonies en suivant. Tativonne allait franchir le seuil fatidique des cent ans dans quelques jours. Ironie du sort? Clin d'œil de la vie? Elle est décédée trente ans jour pour jour après les faits.
Ce que je vais vous dire, je ne l'ai jamais dit à personne. La seule à connaître mon secret, c'est Caroline, la mère de mes enfants. Lors de notre séparation voici dix ans , elle en a même profité pour me faire chanter en me menaçant de tout lui raconter.
Je regarde le cercueil disparaître; je me dit que si mon instinct de survie ne m'avait sauvé voici trente ans, ce qui serait resté de moi aurait contenu non pas dans un cercueil, ni dans une urne funéraire mais dans un pot de yaourt.
  De cette ferme ruiniforme dont j’avais hérité de mes grands parents, nous avons fait, en quelques années, notre petit nid d’amour. Pour que notre bonheur soit complet, il nous fallait des enfants, ça c’est fait, un chien et un chat. Un samedi après midi, lors d’une visite à la SPA,  nous les avons adopté ensemble chiot et chaton. Ils se sont mutuellement apprivoisés, ont commis ensemble les pires bêtises et défendent ensemble leur territoire contre toute agression ou intrusion ennemie. Souris, rats ou autre renard n’avaient pas le droit d’approcher sous peine de condamnation à mort avec exécution immédiate et sans appel de la sentence. Complétaient ainsi la liste des ennemis en sursis, Ronron le vieux matou de madame Ramon, notre voisine de droite, et les canards et poules de concours que collectionnait à notre gauche un couple d'homosexuels. 
Nous entretenions d’excellentes relations tant à gauche qu’à droite, mais j’avais une affection toute particulière pour Yvonne Ramon qu’enfant, j’appelais Tativonne lorsque je passais des vacances heureuses chez mes grands parents. Sa gentillesse naturelle, son amour des enfants étaient tels que chacun de nous pouvait se croire son préféré.
Moyennant quelques sévères explications, Baloo et Shere Khan (oui, nos chérubins étaient fans inconditionnels du Livre de la Jungle) ont assimilé les limites de leur territoire et ma foi, la cohabitation à distance respectable se déroule sans anicroche notoire. Entourés de champs et de bois, nous n’avions pas jugés nécessaire de clôturer leur territoire car, faute de budget, il aurait fallu en diminuer drastiquement l’étendue. Baloo dépensait son énergie de jeune chien à courir dans la campagne, à faire des trous dans le jardin (ce qui nous avait contraint à clôturer le potager) et à nous ramener toutes sortes de choses improbables allant du jouet en plastique à la dépouille d’une souris ou d’un lapin .
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce fameux vendredi. Le week end s’annonçait doux et ensoleillé, la promesse d’un bonheur simple partagé en famille.
  En rentrant du travail Baloo mit plus d’une minute à venir nous voir. En général, connaissant le bruit de notre vieux diesel, il venait à notre rencontre à deux cents mètres de la maison. Mais ce soir là, de brèves salutations faites, sans l’exubérance habituelle, Baloo repartit aussitôt vers le hangar qui abritait sa niche. Le comportement nous intrigua. Le temps de décharger les courses du coffre, donner la douche aux enfants, commencer à préparer le repas, je réalisai qu’à l’encontre de toutes ses habitudes, Baloo n’était pas rentré dans la maison. Une seule explication possible, il était malade. Je retournai donc en hâte dans le hangar.
Quand je m’approchai de sa niche, il changea  de position et bloqua sous ses pattes un objet terreux aux formes indéterminées dans la pénombre du soir. Il me signifia par un grognement sourd qu’il n’avait nullement l’intention de me céder son trésor. Il me fallut élever la voie pour qu’il acceptât, bien à contrecoeur.
J’attrapai donc la chose avant de la voir. Une sensation bizarre me saisit: dur mais pas tout à fait, disons plutôt rigide mais dans lequel les doigts s’enfonçaient un peu, un genre de fourrure l’enveloppait, humide et terreuse. L’objet en question avait sans doute trainé dehors avant que Baloo ne s’en emparât. Je pensai aussitôt à un jouet en peluche mais curieusement assez lourd pour sa taille. Je le ramenai donc dans le faisceau de ma lampe de poche. Saisi d’effroi, je lâchai un juron et la chose me glissa des doigts. Baloo me regardait sans comprendre, s’apprêtant à récupérer son bien.
Je rentrai dans la maison en courant pour annoncer sans ménagement à Caroline mais loin des oreilles des enfants: 
• Baloo a tué Ronron
• Pardon? Quoi, Ronron? Quoi Baloo?
• le chat d’Yvonne!
Peut on en seul regard, une seule expression traduire autant de sentiments à la fois? Effroi, stupéfaction, angoisse, hésitation, ce que je lus sur le visage de Caroline me fit prendre conscience de l’étendue du désastre. Elle me fit d’abord répéter et incrédule me demanda des explications.
-Bon, on couche les petits et on voit comment gérer la situation!
A peine dix minutes s’étaient écoulées (délai anormalement bref avant l’extinction des feux et l’ordre de silence total) quand nous entamions notre conseil de guerre.
Que faire, que dire? comment annoncer la nouvelle?
-Non! impossible d’annoncer la nouvelle à Yvonne. Nos relations en seraient définitivement altérées et nous ne pourrions plus la regarder dans les yeux. Elle qui est si gentille avec les enfants, elle qui leur offre régulièrement des confitures, des bonbons ou autres petites attentions. Qui plus est, non contente d’être aimable avec les enfants, elle est également pleine d’attention pour le criminel.
-Autre solution, on cache la dépouille et on fait comme si de rien n’était. Non, encore impossible. Elle va passer des semaines à chercher Ronron, il faudra l’y aider malgré ce que nous savons, et puis elle risque de se blesser, elle en perdra le sommeil. Non, non et non. 
C’est alors que vint la lumière. 
• Ecoute Caroline. Manifestement, le chat est mort depuis quelques heures, Baloo ne l’a pas abimé extérieurement. On va le toiletter, lui rendre un aspect le plus naturel possible et cette nuit nous irons le reposer dans son abri  à l’intérieur du hangar d’Yvonne. Demain matin, quand elle verra qu’il ne vient pas chercher sa ration de croquettes et de câlins, elle ira tout naturellement l’y chercher pour constater qu’il est mort de vieillesse pendant la nuit. Nous tacherons de la consoler de notre mieux, l’affaire sera close et l’honneur de Baloo sauf. Au besoin, nous lui offrirons un chaton que nous irons prendre à la S.P.A.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous nous mîmes au travail. Lavage, brushing soigné avec le sèche cheveux de Caroline, tout fût fait comme prévu. Il ne me restait plus qu’à attendre que Tativonne soit endormie et replacer le chat dans son abri. Je m’habillai de noir pour un maximum de discrétion et attendai minuit passé. La mission commando menée à bien, je me couchai sans trouver le sommeil.
Samedi matin, à peine avions nous ouvert les contrevents que notre brave Yvonne sonnait à la porte en pleurant, complètement dévastée. Nous attendions bien sûr sa visite et avions préparé des phrases de réconfort, bien idiotes parfois, mais qu’on a toujours envie d’entendre dans ces circonstances là.
• Ah, Caroline! Les gens sont ignobles; comment est ce possible d’être aussi méchant? Qui, oui qui, a pu faire une chose pareille?
Nous nous regardions perplexe en la suppliant de s’expliquer. 
• Mais comment ont ils pu faire une chose pareille?
Chaque phrase, chaque respiration lui étaient un supplice. Les sanglots entrecoupaient son récit au point de le rendre difficilement compréhensible.
Ronron est mort hier matin.
J'échangeai un regard avec Caroline. La douleur lui fait perdre les pédales, pensions nous à l'unisson.
•  Le vétérinaire m’avait averti qu’il était au bout du rouleau et chaque matin, j’angoissai de le retrouver mort ou pire, de ne pas le retrouver. Peu à peu, je m’étais faite à cette idée et hier matin, Ronron est mort dans mes bras, paisible. Il s’est éteint comme une bougie.
Acceptant la chaise que je lui approchai, elle prit sa tête entre les mains, se tût une longue minute avant de continuer.
• J’étais malheureuse bien sûr, mais quelque part rassurée  de l’avoir accompagné en douceur.  Je l’ai enterré au fond de mon jardin, hier après midi et ce matin alors que j’avais décidé de nettoyer sa panière, quelqu’un l’avait remis à sa place habituelle.

Tativonne éclata en sanglot de plus belle, inconsolable, elle si douce et gentille qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, incrédule devant tant de bêtise et de méchanceté.
Stupeur, incompréhension, compassion, absurdité, un bouillonnement de sentiments et d’émotions s’empara de tout mon corps, m’empêchant de prononcer le moindre mot. Mon cerveau se liquéfiait, c’est sûr, il allait s’écouler lentement par le nez et les oreilles, ensuite ce serait mon corps tout entier au point qu’il ne resterait de moi qu’une petite flaque sur le sol.
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Isabelle Lambin · il y a
Pauvre chat et surtout pauvre Tativonne...
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Kiki · il y a
Pas mal du tout. J'ai aimé. J'ai été attirée par le titre de votre nouvelle.
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de la terre sacrée. MERCI d'avance.
Je vais aller lire vos autres titres puisque je découvre un peu plus chaque jour SHORT Edition

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Diane · il y a
"pour qu'il acceptât": subjonctif imparfait
Que j'acceptasse ,que tu ...asses; qu'il... ât...

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Villefranche · il y a
OK merci. C'est corrigé et dans la foulée, j'ai aussi corrigé une autre faute de conjugaison.
Mon français reste bien imparfait, fût-il du subjonctif!

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Diane · il y a
Cela me rappelle une histoire de chat que racontait parrain, mais le chat avait fini vivant , lui.
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Villefranche · il y a
récit largement inspiré d'une histoire vraie.
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Mylène · il y a
juste geniallllll
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Villefranche · il y a
c'est trop, arrêtez, je vais attraper "la grosse tête", il me faudra changer tous mes chapeaux.
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Miraje · il y a
Il est des initiatives ... maladroites !
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Marc Barbier · il y a
ah ah ah plus drôle est la chute. Bien vu. Quel suspense ! Tu es le Hitchcock des animaux
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Mab · il y a
belle et triste histoire
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La zaragozana · il y a
Bravo! Super comme d'habitude. Les voisins de gauche ont eu de la chance de garder leurs poules...ce n'est pas le cas de tout le monde!!!
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Villefranche · il y a
effectivement! maintenant, ils ont déménagé mais ils ont toujours leurs poules de compèt en semi liberté et sans pb apparent.
bises

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Maguy · il y a
toujours très vivant ...si l'on peut dire en l’occurrence !
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Villefranche · il y a
merci
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