Le chasseur

il y a
5 min
694
lectures
46
Qualifié
En toute impartialité Jean-Baptiste Deschamps n’avait jamais été un acharné de la cause animale. Jusqu’à présent il prenait vaguement parti, sans vraiment se mouiller. Il était d’accord sans l’être tout à fait, signait des pétitions parce que ça faisait bien, s’offusquait sincèrement devant sa télé ou son ordinateur (qu’il aurait plutôt du appeler un ordirâleur), mais il n’avait jamais franchi le pas qui mène à l’action, la vraie. Ce jour là, pourtant, il avait décidé d’agir pour la première fois de sa vie.
Il sut, là, que c’était le bon. Fin des velléités. Son jour était arrivé. C’était maintenant, ou jamais.
Il venait de faire une petite balade en forêt, et savait qu’un peu plus loin se trouvait un bistrot, en lisière d’un petit étang, ou il allait se prendre une bière bien fraîche. La température à l’abri des arbres était idéale et, étirant ses jambes après avoir bu une grande lampée, il se laissa aller contre sa chaise en écoutant les croassements des grenouilles de l’étang. Il était juste bien et ferma les yeux pour profiter pleinement de l’instant. Et puis brutalement, une grosse voix le tira de sa somnolence.
— Salut à toi Manu !
— Salut Bernard, tu vas bien ?
Bernard pénétra dans le bar avec son barda. Une vieille besace qui avait connu des jours meilleurs et qui semblait bien pleine, et un grand étui en tissu imperméable qu’il tenait accroché à l’épaule. Il posa le tout à côté de lui.
— Ah oui, c’est une belle journée. Ce matin je me suis fait une biche !
— Sérieux ?
— Comme je te le dis. Elle est arrivée tout à coup, j’avais rien entendu. Et hop elle était là, magnifique ! Elle s’avance et là, elle lève la tête et la tourne vers moi, tu le crois ça ? Je l’avais en plein viseur, bam ! J’en avais des frissons partout !
Tout en racontant son histoire, le gars s’était rapproché du comptoir sur lequel le patron venait de lui poser une grande bière. Il posa sa casquette et s’empara du verre dont il descendit la moitié d’un coup. Jean-Baptiste pencha la tête pour l’observer. Il était vêtu d’une tenue militaire camouflage et portait aussi des rangers. La totale ! Avec son look de baroudeur à deux balles, son ventre proéminent, et sa vantardise affichée, il le prit en grippe instantanément. La manière qu’il avait eue de parler de cette biche qu’il avait abattue le matin même l’avait profondément choqué. Il ne connaissait pas grand-chose aux biches, ni aux animaux de manière générale, mais passer son temps à les traquer pour les tuer lui semblait une énormité. Cela relevait pour lui de la sauvagerie pure et simple.
Et si je te traquais, moi aussi. Si je te poursuivais dans la forêt pour te tuer, pensa-t-il. T’en aurais du mal à te déplacer rapidement avec ton gros ventre, tu transpirerais, tu glisserais, tu tomberais, tu t’écorcherais, peut-être même que tu te ferais dessus tellement t’aurais peur. Qu’est-ce que tu en penses Bernard ? Si on s’amusait aussi tous les deux ?
Il se rendit compte qu’il serrait le montant de sa chaise de plus en plus fort. Bernard continuait, tout excité.
— Hier j’ai fait un renard. Classique tu me diras, mais c’était quand même une belle bête. Je l’ai eu juste comme il retirait son museau d’un terrier. Bing !
Plus il racontait ses exploits meurtriers, plus il avait l’air fier ! Deux mille ans d’évolution pour en arriver là…
Au bout d’un moment Bernard reposa son verre et ramassa ses affaires. Il remit sa casquette et après avoir salué Manu, le patron, il sortit du café. JB fouilla dans ses poches, posa son argent sur la table et le plus innocemment du monde ramassa son sac et partit derrière Bernard.
Pour un homme de sa corpulence il marchait d’un bon pas. Ils s’enfoncèrent dans la forêt. JB ne savait pas vraiment ce qu’il voulait faire à ce moment précis. Lui faire peur sans doute. Qu’il se rende compte de ce que pouvaient ressentir les animaux qu’il traquait.
Il ramassa un petit caillou et le lança loin devant lui. Bernard s’arrêta aussitôt, et se tourna pour regarder autour de lui. JB se dissimulant derrière un gros tronc en profita pour faire craquer une branche et faire rouler un autre petit caillou.
— Y’a quelqu’un ?
Oui y a quelqu’un connard. Promenons-nous dans les bois…
Bernard reprit sa marche en tournant la tête à droite et à gauche. JB le laissa prendre de l’avance.
Après quelques minutes, il ramassa une poignée de cailloux qu’il jeta en l’air et qui retombèrent tout autour de Bernard qui s’arrêta aussitôt et se retourna. JB se cacha de nouveau.
— Putain ça va pas bien ! Qu’est-ce que vous voulez ? Je vous préviens je suis armé.
On sait que t’es armé Bernard, c’est justement ce qu’on te reproche.
— Montrez-vous espèce de trouillard !
C’est ce que tu fais avec les biches, les chevreuils et les renards, tu te montres ? Tu leur fais des signes pour leur dire que tu es là et que tu vas les chasser, ou tu les attends caché dans ta tenue camouflage de merde ? La traque Bernard, c’est ça ton kif non ? Quand la bête t’a senti et qu’elle essaye de t’échapper, là tu commences à prendre ton pied. Je peux essayer moi aussi ?
Bernard repartit d’un pas un peu plus rapide, en jetant des coups d’œil à droite et à gauche. Cette fois Jean-Baptiste ramassa un caillou un peu plus gros et le visa. Il le toucha à l’épaule. Bernard fit volte-face.
— Oh ! Ça suffit maintenant ! Montrez-vous espèce de lâche !
Oh oh oh, il me traite de lâche maintenant ! L’Hôpital qui se fout de la Charité. Bon c’est vrai je me cache pour t’agresser, ça n’est pas très gentil. Mais dans le fond c’est un peu comme toi non ?
Il prit une autre pierre et tira. Elle frappa Bernard à la tête. Jean-Baptiste se surprit lui-même de son adresse. Bernard porta la main à son front. Du sang s’écoula entre ses doigts. Il cria.
— Putain, vous êtes complètement malade ! Qu’est-ce que vous voulez ?
Pour toute réponse JB tira de nouveau. La première le rata, la seconde le toucha à l’épaule. Un nouveau cri. Bernard se mit à courir. Son matériel le gênait dans sa course mais il s’y cramponnait malgré tout. Salaud, pensa JB ! Il le rattrapa et le déborda par sa droite, tout en jetant des pierres de l’autre côté. Bernard était de plus en plus affolé et tournait la tête à droite et à gauche, tout en essayant d’éviter les branches qui le giflaient et le griffaient. Soudain il accrocha une racine. Il se pencha en avant pour essayer de retrouver son équilibre, mais emporté par son élan et le poids de son matériel il s’effondra sur le sol. Il glissa, roula, poussa un petit cri et s’arrêta brusquement. JB s’arrêta à son tour et le regarda.
— Ben alors Bernard, on ne tient plus debout ?
Il leva le poing en signe de victoire.
— Et voilà le travail ! Civilisés un, chasseurs zéro !
Bernard ne bougeait plus.
JB fis un pas en avant et marcha sur quelque chose. C’était l’étui que Bernard portait à l’épaule. JB sourit. Ça devait être son fusil. Pour punition supplémentaire il allait lui voler ses cartouches, et bourrer son canon avec de la terre. Ça l’occuperait pour la prochaine fois. Il se pencha et ramassa l’étui dont dépassait un bout de métal. Il le souleva et sut que quelque chose n’allait pas.
C’était trop léger. Et puis après il vit que ce qu’il avait pensé être le bout du canon, était en fait en plastique. Un frisson le parcourut. Il tira sur l’objet. C’était un trépied photo. Il le jeta plus qu’il ne le laissa tomber, et se précipita vers le chasseur.
Bernard le regardait. Du moins sa première impression fut qu’il le regardait. Mais le regard était trop fixe. Une énorme pierre couverte de mousse avait arrêté sa glissade, et son visage était couvert de sang. Pas besoin d’avoir fait médecine pour se rendre compte qu’il était mort.
JB se rua sur la besace encore accrochée autour du cou et l’ouvrit maladroitement. Il y trouva deux boitiers numériques, trois objectifs et divers filtres et pare-soleils. Ses mains commencèrent à trembler. Un des boitiers était resté allumé. Il le souleva délicatement et appuya sur le bouton de visionnage. Sur l’écran une biche apparut plein cadre. La lumière matinale adoucissait l’image et faisait ressortir son regard qu’elle pointait droit sur l’objectif.
C’était une photo magnifique.
46

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Je revote pour relancer la machine pour cette terrible tragédie. Drame de l’intolérance ? Ou de l’arrogance ? C’est glaçant.
Image de Denis Marchal
Denis Marchal · il y a
Merci beaucoup Fred pour cette relance et pour le soutien!

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le Sac

Denis Marchal

Elle marchait tranquillement en jetant un regard distrait aux vitrines. Il y avait peu de gens sur les trottoirs. Son sac accroché à l’épaule, les mains dans les poches de sa veste.
Ils ne ... [+]

Nouvelles

Dog's Fog

Prisca Emelian

Elle entra dans le bar d’un pas ferme, tenant sa guitare devant elle, bien serrée contre son buste, tel un bouclier. Si elle comptait jusqu’à trois et ne faisait pas demi-tour, alors elle songea ... [+]