Le chapitre numéro 13

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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

Ma chère Natacha,

J'en ai une bien bonne à te raconter, une du genre quatrième dimension, très étrange, à cheval entre le rêve et la cuite. D'abord, il faut que je te situe le contexte. Je t'ai parlé du fait que je publie régulièrement sur un site d'édition participatif en ligne, des nouvelles, des BD et à peu près tout ce que je suis capable de produire en terme de denrée artistique ? Je fais ça parce que je déteste gâcher. Moi, je ne me sens pas une vie à la John K. Toole, un livre, un suicide, et un best-seller posthume. C'est glauque. Alors du coup, je fais partager mes textes et mes crobards, et pour ça, ce site, on peut dire qu'il a été conçu pour moi. Bref, je te la fais synthétique : le principe du site, c'est des auteurs qui tentent leur chance à un genre de concours continu, avec une remise à zéro des compteurs toutes les fins de saisons, et au final des lauréats, de la visibilité et un chèque de cent boules.

À part moi, il y a des tas d'autres auteurs qui tentent leur chance sur ce site. Je suis loin de les lire tous, tu connais mon égocentrisme littéraire, j'ai beaucoup de mal à m'intéresser à ce que font les autres, mais sur ce site, il existe une sorte de rituel qui veut qu'un auteur traîne dans les commentaires qu'il poste tout un tas de liens qui mènent à ses propres œuvres, un peu comme un fantôme traînerait ses chaînes. Et alors l'autre jour, un vieil auteur (je crois qu'on dit « senior » maintenant, avec ces conneries de politiquement correct démentiel) vient me faire une allusion, sous l'un de mes textes, à l'un des personnages qu'il utilise pour ses histoires. Moi, candide, je lui demande de qui il parle, lui me répond que c'est l'un des personnages de son fameux « Quai des Indes », une sorte de roman feuilleton qui raconte l'histoire d'un retraité qui s'emmerde et qui vit des aventures à la limite du paranormal (on y vient). Dit comme ça, ça donnait envie, mais voilà, avec mes yeux malades, l'écran, je l'utilise le moins possible pour lire et le plus possible pour écrire. Du coup, le senior ayant tout comme moi autoédité ses œuvres (j'espère que Fayard et Flammarion crèveront d'une leucémie foudroyante pour avoir osé snober mes chef-œuvres ) , je me décide à raquer la petite vingtaine d'euros qui me permet d'acquérir son précieux ouvrage. Quelques jours plus tard, je reçois le livre, et le soir même, je me mets à le bouquiner, tout nu dans mon lit avec mon chat à mes pieds.

Tu connais mon chat, à peine la nuit tombée, elle me fait tourner en bourrique, et vas-y que j'ai envie de sortir, et puis finalement non, et puis j'ai faim, mais je ne veux pas de cette boîte-ci, je veux celle-là, et puis tu restes à coté de moi quand je mange sinon je fais la grève de la faim... J'ai fait hériter à mon chat d'une bonne partie de mes TOCs, j'en suis bien conscient. Mea maxi culpa.
Alors donc, j'en suis au chapitre 12BIS, et là je me fais la réflexion que le type est superstitieux. Il ne veut pas écrire de chapitre 13, la peur d'un Freddy Krueger planqué sous son lit ou je ne sais quoi d'autre du même acabit. Sur cette réflexion amusante, je remarque qu'il est deux heures du matin passé et que je ferais mieux de me pieuter vite fait. Je pose le livre, j'éteins les lumières, je tâtonne dans le noir jusqu'à mon chat pour lui faire une bise sur le nez, et hop, aux plumes.

Et c'est là que ça devient flippant. Je me réveille sur un banc, je ne saurais pas dire l'heure exacte, mais dans un lieu qui m'est totalement inconnu. Ça sent bizarre, une odeur agréable, vivifiante, ça me rappelle mon enfance, les vacances à la mer et dans une moindre mesure, le fumet des salines allemandes. Bon sang, je percute que je suis au pays des chapeaux ronds, des bigoudènes, et de toutes ces sortes de gens qui ont des prénoms en hic et des noms de famille en hec. Direct, j'ai pensé à une déchirure du continuum espace-temps, un truc à la Sliders (je ne sais pas si tu te rappelles de cette série des années 90 où un groupe de jeunes américains, flanqué d'un professeur de cosmologie, voyagent d'univers parallèles en univers parallèles, moi j'étais fan) – Je me dis que pendant mon sommeil, le bouquin de ce vieux sorcier mystique de Chironimo a généré tout un tas de quarks qui m'ont téléporté, via un trou de ver (appelé aussi pont Einstein-Rosen) , dans une autre dimension, celle de son bouquin, à moins que je ne me sois contenté de simplement voyager dans l'espace, ce qui serait déjà suffisamment flippant pour le grand torturé que je suis.

Quand je suis stressé, tu me connais, j'ai besoin de boire un verre. Et autant te dire que là, j'étais en panique puissance 9 sur l'échelle de flipette. Alors je me suis précipité vers le premier tripot capable de me remplir un verre avec de l'alcool, et c'est là que je l'ai vu. Un type d'une soixantaine d'années, les cheveux gris, avec une barbe qui lui donne des faux airs de Sean Connery, en train de tapoter sur l'un de ces produits informatiques hors de prix fabriqués par des gamins asiatiques qui sont bien content de bosser à l'abri dans une usine plutôt que d'aller se faire chier à l'école à apprendre à écrire le chinois. T'imagines comment c'est compliqué à apprendre, le chinois ? On dit « merci Steve Jobs », les enfants ! Alors là, je me suis dit « bon sang mon vieux Clément, quitte à glisser entre deux mondes, autant profiter du voyage pour aller dire bonjour ! » mais j'ai pas eu le temps, Natacha. Vraiment. L'angoisse, chez moi, ça agit comme un camion-citerne de jus de pruneau. J'étais à... quoi... Trois mètres du bonhomme (qui venait de se faire servir un whisky 16 ans d'âge) quand mes intestins se sont mis à danser la gigue. Et ça faisait bouyoubouyoubouyou dans mon bide, le genre de bruit qui t'avertit qu'il te reste moins de 10 secondes avant de trouver un coin tranquille à l'abri des regards.

Heureusement, y avait l'un de ces gros scooters à trois roues, tu vois le genre ? Ces espèces de grands bolides à réaction qui vont super vite et qui pèsent plus lourd qu'un attelage de percherons, et ben je me suis planqué derrière pour soulager mes entrailles torturées. Je crois bien que personne ne m'a vu, mais après j'étais tout honteux et lessivé par l'angoisse, alors je suis allé me poser sur un banc pour reprendre mes esprits. Je me suis dit « je pionce dix minutes et après je vais serrer la pince de ce vieux sorcier breton ».

Et c'est là que je me suis réveillé, en Alsace et en sueur, mon chat était à dix centimètres de mon visage et ronronnait comme un moteur de 2CV. Bon sang, Natacha, j'en ai déjà fait des rêves tordus, mais celui-là c'était le pompon. Et puis tu sais pas quoi ? Mon chat s'est mis à me lécher, elle fait jamais en temps normal, c'est pas une lécheuse. Mais là, elle voulait plus s'arrêter et j'ai compris pourquoi. Ma peau était rudement salée, comme si j'avais traîné près des salines Allemandes, ou dans ce coin où vivent ces gens qui ont des prénoms en hic et des noms de familles en hec.




( Cette nouvelle est amicalement dédiée à Chironimo et à son "Quai des Indes")
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