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Arcubius

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LAURÉAT
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Une histoire douce et incarnée sous fond de légende bretonne. On se laisse happer par la poésie ambiante, bercer par le bruit des vagues et le ...

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« Nul n'a passé le Fromveur sans connaître la peur. »

À l'âge mûrement pesé et réfléchi de trente-et-un ans, j'abandonnai la vie que j'avais toujours vécue pour me plonger sans regret dans l'existence que le Fromveur avait amené jusqu'à moi.

Au large des côtes du Finistère, entre l'île d'Ouessant et l'archipel des Molènes, il y a le Passage du Fromveur. Le Fromveur, c'est la rencontre terrifiante entre l'océan Atlantique et la mer Manche, là où des courants contraires se heurtent avec violence, où deux eaux différentes se mélangent avec ardeur et où les corps de centaines de navigateurs imprudents reposent à tout jamais. Tous les marins bretons connaissent et redoutent le Fromveur. Nul ne rit en prononçant son nom, chacun le respecte car il inspire la peur et signifie la mort depuis trop longtemps.
Sur quelques milliers de kilomètres carré autour de ce petit bout des côtes bretonnes, c'est la mer d'Iroise. Car le croisement d'une mer et d'un océan, les bretons se devaient de le nommer. Les fonds de la mer d'Iroise ne sont pas hospitaliers pour les navires. Les gigantesques champs de laminaires qui y poussent dissimulent d'innombrables écueils sur lesquels autant de bateaux se sont échoués au fil du temps. Tout le monde se souvient encore de l'Amoco Cadiz, coulé non loin de Portsall, et des conséquences tragiques de son naufrage. Cette mer là a pris de nombreuses vies, et pas seulement celles des hommes.
Pendant longtemps, les marins qui traversaient empruntaient le passage du Fromveur, chemin le plus court pour rejoindre la Manche ou l'Atlantique. Puis les hommes, dans leur sagesse tardive, décidèrent d'interdire le passage à tous ceux qui ne le connaissaient pas aussi intimement que leurs épouses. Les bateaux emprunteraient désormais le rail d'Ouessant, au large de l’île, chemin plus long mais plus sûr. Le Fromveur devint la chasse gardée des initiés locaux, dont les secrets étaient transmis de bouche à oreille, de capitaine à capitaine, de breton à breton.

J'avais dix ans lorsque j'ai entendu parler du Fromveur pour la première fois. Mes parents avaient loué pour le mois de juillet une maison à Porspoder, sur la côte des Abers et mes journées se déroulaient principalement sur une plage ou une autre. Ce jour-là, mes parents nous avaient largués, ma cousine Juliette et moi, sur une petite plage, nommée le Crapaud en raison d'un rocher à la forme singulière, et ils nous avaient laissé un pique-nique avant de partir faire le tour de l'Aber Ildut à pied, nous promettant de revenir nous chercher pour le goûter.
Juliette, du haut de ses quinze ans, avait aussitôt pris la direction des opérations. Le Crapaud, plage de sable fin un peu vaseux hébergeant à la fois cailloux de tailles respectables et enchevêtrements d'algues abandonnées, était idéale pour la construction d'une forteresse à même de résister à n'importe quelle marée. Nous nous mîmes donc à l'ouvrage, creusant une douve digne de Vauban et érigeant un mur qui, d'après nous, aurait résisté à une invasion de Huns. Puis, nous lassant de notre ouvrage et ayant transpiré abondamment, nous décidâmes de nous baigner.
Dix minutes après, Juliette, mauvaise nageuse, délaissa la mer au profit d'un bain de soleil sur sa serviette. J'étais, pour ma part, autant poisson que petite fille et je ne me sentais jamais aussi bien que dans l'eau, plus particulièrement l'eau salée. Je continuai donc à m'ébattre, joyeuse, jusqu'à ce que la faim se fasse sentir. Relevant alors les yeux pour la première fois depuis longtemps, je ne reconnus pas les rochers devant moi. Je ne pris pas peur tout de suite, me contentant de rejoindre le bord à la nage, mais une fois sur la plage, le décor inconnu et l'absence de Juliette commencèrent à m'inquiéter. J'appelai plusieurs fois en vain et j'allais me mettre à pleurer lorsqu'une petite silhouette sombre apparut en haut des rochers qui surplombaient la petite plage sur laquelle j'étais.
C'était une vieille femme, absolument minuscule, toute ridée, entièrement vêtue de noir avec une petite coiffe sur la tête. Pendant ce qui me sembla un très long moment, nous nous regardâmes, nous jaugeant mutuellement du regard. Puis la petite vieille eut un sourire en grande partie édenté.
— Alors petiote, la mer l'a pas voulu d'toué ?
Elle parlait le français avec difficulté, comme une langue apprise tardivement à l'école, et je n'étais pas sûre de comprendre ce qu'elle me disait. Malgré tout, c'était à mes yeux une adulte et, selon la logique inculquée par mes parents, une personne qui pouvait m'aider. Je lui racontai donc, la voix tremblotante, la mésaventure qui était la mienne.
La femme écouta attentivement en hochant de temps en temps la tête d'un air entendu. Quand j'eus terminé, elle me regarda d'un œil neuf, comme si elle me découvrait à nouveau.
— C'est l'Froud Meur qu'a voulu t'prende. Ça arrive, parfoué. L'est comme ça, l'Froud Meur. Parfoué, l'a b'soin d'compagnie. T'as d'la chance d'ête 'core là. Souvente, ceusse que l'courant prend, y r'viennent jamais.
Je la regardai, interdite, pas certaine de savoir ce qu'elle me racontait. À ce moment là, Juliette surgit de derrière un rocher, l'air complètement paniqué, accompagnée d'un grand costaud qui, je l'appris plus tard, était un pêcheur d'algues de Lanildut qui avait répondu aux hurlements terrifiés qu'elle avait poussés en découvrant ma disparition.
Il y eut des embrassades, quelques larmes et quelques cris de la part de ma cousine, qui croyait m'avoir perdue, puis Juliette et moi retournâmes au Crapaud, escortées par le pêcheur au visage sévère qui me dit s'appeler Yann. Mise en confiance par sa voix rauque et bourrue comme les rochers sur lesquels nous marchions, je l'interrogeai sur la petite vieille. Il haussa ses larges épaules.
— Fais pas attention, petite, c'est la Margot, elle a pas toute sa tête.
Cependant, j'insistai, alors il baissa la voix et me raconta sur le ton de la confidence :
— Elle parlait du Fromveur, le courant qui passe là-bas, dit-il en désignant le large d'un doigt imprécis. Elle est comme ça, elle pense que le Fromveur a une âme, une volonté. Qu'il emmène les gens. Faut dire que c't'une vraie saloperie, ce passage là. Il en a pris, des marins, et des bons en plus. La Margot, elle a perdu son père et son frère, d'abord, et puis son mari et son fils. Tous pris par le Fromveur. Elle a des raisons de le craindre.
Comme je le regardai d'un air apeuré, il ajouta :
— Mais t'inquiète pas, je te dis, c'est que dans sa tête, tout ça. Dans l'aber, les courants sont traîtres, c'est pour ça qu't'as dérivé. Une petite comme toi, ça pèse pas bien lourd face aux vagues. Te mets pas la rate au court-bouillon, va.
La discussion s'arrêta là et, dix minutes après, Yann nous laissait en sécurité sur nos serviettes, nos sandwichs déballés, avec l'interdiction de retourner nous baigner là où nous n'avions pas pied.
Si plus rien ne se produisit ce jour là, l’événement laissa des traces. Tacitement, Juliette et moi avions décidé de ne rien dire de ma mésaventure à mes parents, de peur de perdre notre liberté de mouvements, et nous ne revîmes jamais Yann ni la Margot. Mais l'histoire du Fromveur avait fait son chemin dans mon imagination et, tout le reste de l'été, je restai toujours sagement dans les eaux peu profondes où mes pieds touchaient le sol. Mes parents s'en étonnèrent, moi jusqu'ici si à l'aise dans les vagues, mais ne s'en inquiétèrent pas plus que ça. Seule Juliette comprit sans doute, mais elle ne trahit jamais notre secret.

Le temps passa et j'oubliai le Fromveur et ma dérive d'un jour. Je grandis, fis de brillantes études et devins une adulte accomplie, dans le sens communément admis par la société. Mes parents étaient fiers de moi, je gagnais très bien ma vie et partais en vacances dans de beaux hôtels à l'étranger. J'avais de nombreux amis et une vie sociale bien remplie. Je fréquentai un homme durant quelques années mais nous finîmes par nous séparer en bons termes. Selon tous les standards, j'aurais dû être heureuse. Mais ce n'était pas le cas. Quelque part au fond de moi, il y avait comme un vide que rien de ce qui composait mon existence ne parvenait à combler. Il me manquait quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Quelque chose qui rendait le reste de ma vie aussi intangible que de l'air et aussi immatériel qu'un rêve. Et je pense que c'est ce vide, ce manque, qui me ramena, vingt-et-un ans plus tard, sur les côtes de Bretagne.

C'était la fin de l'été, dans l'étouffante chaleur parisienne, et j'avais décidé sur un coup de tête de poser deux semaines de vacances que ma chef avait acceptées avec réticence. J'hésitais entre l'Argentine et le Vietnam, quand mon regard se posa par hasard sur un dépliant trouvé dans ma boite aux lettres, vantant les mérites du homard breton. Ma décision fut prise instantanément. Une heure après, je réservai une chambre avec vue sur la mer à l'hôtel du Château de Sable, à Porspoder. Quatre heures après, j'étais dans l'avion pour Brest. Je louai une voiture, roulai une bonne demi-heure et posai enfin mes bagages dans une jolie chambre propre avec une très belle vue sur les plages d'Iroise et la presqu’île Saint Laurent. Puis je m'assis sur mon lit et me demandai ce que diable j'étais venue faire ici. Deux semaines dans ce trou perdu, j'allai m'ennuyer à mourir !
Durant les cinq jours qui suivirent, je fis tout ce qu'il était conseillé de faire dans le guide du coin que je m'étais procuré à l'office du tourisme. J'allai voir le menhir de Kergadiou, apparemment le deuxième plus haut menhir de Bretagne, visitai le phare de l'île Vierge, le musée de l'algue et le château de Kergroadez, parcourus les plages de Lampaul-Ploudalmézeau, écoutai un concert à Saint-Renan, fis le marché au Conquet, bus un verre au Chenal, passai par la chapelle Saint Samson et me promenai sur la côte sauvage, mangeai une galette de blé noir aux Chardons Bleus et achetai un kouign-amann à la Biscuiterie des Abers.
Je me rendais compte, à certains détails, que la région avait beaucoup changé depuis mon enfance et que les lieux que je retrouvais n'avaient plus grand chose à voir avec ceux dont je gardais les souvenirs. Cela m'attrista brièvement, mais je me débarrassai rapidement de cette impression malvenue.
Je décidai ensuite de me rendre sur l'île d'Ouessant. Je réservai une place sur la dernière navette en partance de Lanildut de la saison et me présentai à dix heure sur le quai pour l'embarquement, quinze minutes avant le départ. Le début du trajet se fit sous un crachin typiquement breton et la mer, houleuse, poussa la plupart des gens à fuir le pont supérieur pour se réfugier sur celui du dessous, couvert. Le bateau était loin d'être plein et nous n'étions plus que quatre à affronter le vent, cirés boutonnés jusqu'au col, quand le phénomène qui changea ma vie se produisit.
L'un des membres de l'équipage, qui nous faisait la visite guidée à travers un haut-parleur, nous annonça que nous allions traverser le Fromveur et nous demanda de bien rester assis pendant tout ce temps là. Il nous décrivit brièvement ses dangers, agrémentés d'une petite histoire locale. Je lui prêtai une oreille distraite quand soudain, il me sembla entendre quelque chose d'incongru dans cette immensité salée. Quelque chose qui n'avait rien à faire là. Un chant.
J'oubliai aussitôt notre guide pour me concentrer sur ce son insolite, tendant l'oreille pour mieux entendre cette étrange mélopée. Il n'y avait pas de parole, juste un chant, modulé, grave, intense. Une voix profonde, pleine d'émotions, qui surnageait au dessus des flots agités. Oubliant toute prudence, je me penchai par dessus le bastingage, essayant de saisir cette envoûtante mélodie.
Je fus brutalement ramenée à la réalité par un membre de l'équipage de la navette qui me tira brusquement en arrière, me hurlant des reproches, l'air terrifié. Je hochai la tête docilement et me rassis, encore trop sonnée par cette subite remontée à la surface de la transe qu'avait engendré la troublante musique. Je n'ai aucun souvenir du reste du trajet. Je me revois simplement sur le quai du port du Riff, à Ouessant. Je ne sais même pas comment je suis descendue du bateau.
Je passai le reste de la journée comme un zombie, errant plus que marchant à travers l’île, pourtant très belle, en attendant le retour de la navette. Je ne pensai qu'à une chose, le chant que j'avais entendu dans les profondeurs du Fromveur. J'étais possédée. Les autres touristes me jetaient des regards bizarres, comme si j'avais parlé toute seule. Je ne suis d'ailleurs pas absolument convaincue que ce n'était pas le cas.
Quand la navette revint, je fus la première à monter à bord. L'un des matelots me suivit jusque sur le pont supérieur et resta debout au fond, à me regarder. Le même qui m'avait ramenée dans le monde réel lors du trajet précédent. Très grand, l'air sombre, une barbe de trois jours et des yeux beaucoup trop bleus pour son visage, un peu à la Henry Fonda. Je décidai de l'ignorer.
J'y parvins au début, mais cela devint beaucoup plus difficile quand il vint s'asseoir à côté de moi, ne me quittant pas des yeux. Cela me dérangea. Je n'avais pas l'habitude d'être regardée avec autant d'intensité sans que le désir entre en ligne de compte. Ses yeux à lui ne parlaient pas de passion, ils semblaient plutôt me dire un secret... un secret dangereux. Je lui tournai le dos.
La traversée commença. Très vite, le chant du matin résonna à nouveau, plus fort encore que la première fois. Je commençai à me pencher vers le bord, mais une main m'emprisonna le bras avec force et une voix chaude et grondante me murmura à l'oreille :
— Il ne faut pas répondre à l'appel, aussi fort qu'il vous parle. Ne lui répondez pas, ou vous serez perdue.
Arrachée à la béatitude du chant, je me tournai vers l'homme avec colère. Mais la tristesse que je lus sur ses traits arrêta la répartie cinglante que je m’apprêtais à lui lancer. Tout mon ressentiment disparu. Pendant un long moment, nous nous regardâmes. Puis, d'un même mouvement, nous nous tournâmes tous deux vers le large. Le reste du trajet se fit ainsi, en silence.
Une fois à quai, je restai un moment immobile, les yeux dans le vague, puis une main se posa sur mon épaule, me faisant sursauter. L'homme me tendit un bout de papier sale et déchiré.
— Si vous voulez en parler, dit-il simplement. Puis il s'éloigna.
Je rentrai à l'hôtel, un peu sonnée par cette journée qui ne ressemblait à aucune autre. Je m'allongeai sur le lit et passai un moment à fixer le plafond d'un regard éteint. Puis je saisis mon téléphone, sortis le bout de papier des tréfonds de mon sac à dos et appelai le marin.

Il me donna rendez-vous une heure plus tard dans un bar que je ne connaissais pas, à quelques kilomètres de là. Je faillis renoncer, me disant que c'était stupide, que cet homme était sans doute juste un dragueur peu conventionnel. Pourtant, je me retrouvai à l'heure dite devant la porte du Noroît, incapable de résister à l'envie de savoir. Que savait cet homme sur le chant du Fromveur ?
Je poussai la porte et mis quelques minutes à repérer celui que j'étais venue chercher, dans la pénombre qui régnait à l'intérieur. Il était attablé dans un coin avec deux autres hommes. L'un, très vieux, le visage bruni par le soleil et buriné par les vents, et l'autre, un peu plus jeune, la figure noyée sous une épaisse barbe noire striée de gris. Tous deux étaient en tenue de pêcheur. Cela me rassura. Sans que je sache pourquoi, ils me rappelaient Yann, le pêcheur d'algues d'autrefois. Je me dirigeai vers eux, saluai chacun de la tête et m'assis sur une chaise libre.
L'homme se présenta.
— Je suis Alan, et voici le Vieux Jaoua et Loïc. Je leur ai demandé de venir, parce qu'ils parlent mieux que moi du Fromveur.
Le Vieux Jaoua hocha la tête avec entendement.
— Le Fromveur, c'est le bain des sorcières, tout le monde savait ça, avant. Le Diable loge juste en dessous.
Loïc lui jeta un regard exaspéré.
— Le Passage du Fromveur est une saloperie qui n'a rien de mystique. Ça fait presque quarante ans que je navigue sur l'Iroise, je connais cette enfant de putain comme ma poche. Des rochers partout planqués sous des tas d'algues, des courants contraires toutes les deux encablures, voilà des choses très réelles. Pas des histoires de sirènes.
Alan se tourna vers moi.
— Qu'est-ce que tu entends, quand tu traverses le Fromveur ?
Je rougis légèrement puis décidai que je n'avais rien à perdre.
— Des baleines.
Le Vieux Jaoua hocha à nouveau la tête alors que les deux autres me regardaient d'un air interdit.
— Des baleines ? demanda Alan d'une voix hésitante.
Je hochai aussi la tête.
— J'ai entendu le chant des baleines. Je n'avais pas réalisé que c'était ça, mais j'ai eu le temps d'y réfléchir et c'était bien le bruit que font les baleines. En plus beau, plus hypnotique, mais c'était bien ça.
— Y a pas de baleine, par ici, répondit Loïc. Des phoques, oui, des dauphins, plein, et quelques requins pèlerins qui reviennent dans le coin. Mais des baleines, non.
Le Vieux Jaoua l'interrompit d'une voix sèche :
— Qu'est-ce que tu y connais, toi, aux baleines ? Si la petite dit qu'elle les entend dans le Fromveur, moi je la crois. Tout est possible avec lui, tu devrais le savoir. Ce courant est magique.
— Il est rapide, oui, foutrement même, jusqu'à dix ou onze nœuds parfois, mais magique, certainement pas.
— Tu devrais avoir honte, Loïc Le Creach ! Tes ancêtres savaient bien ce que le Fromveur peut faire. Ils se retourneraient dans leur tombe s'ils t'entendaient !
— Laisse mes ancêtres là où ils sont, le Vieux.
— Petite, dit le Vieux Jaoua en se tournant à nouveau vers moi, si tu entends le Fromveur, ce n'est pas un hasard, c'est lui qui t'appelle. Il n'a pas la même voix pour tout le monde. Pour toi, c'est le chant des baleines. Pour d'autres, la voix des sirènes. Et pour certains, c'est juste l'appel de la mer. Mais tu n'es pas la seule à l'entendre. Le petit, là, ajouta-t-il en désignant Alan, il l'a entendu aussi, il y a longtemps. Maintenant, le Fromveur ne l'appelle plus. Tu dois juste lui résister assez longtemps pour qu'il cesse de te parler. Mais jamais, jamais tu ne dois te laisser emporter par sa voix. Sinon, il te mangera. Le Fromveur est un monstre vorace. Il prend tout et ne donne rien.
La discussion se poursuivit entre Loïc et le Vieux Jaoua, parfois âpre, souvent complice, jusque tard dans la soirée. Alan intervenait parfois mais je ne disais presque rien, plongée dans mes pensées, songeant aux paroles du Vieux. Enfin, vers minuit, j'interrompis Loïc dans son histoire de naufrage pour annoncer que je partais. Ils me saluèrent et Alan se leva pour me raccompagner à ma voiture.
Une fois dehors, je lui posai la question.
— Qu'est-ce que tu entendais, toi, dans le Fromveur ?
Il y eut un silence.
— Ma mère, j'entendais la voix de ma mère. Le Fromveur l'a prise, il y a très longtemps.
Nous continuâmes de marcher en silence jusqu'à la voiture. Je sortis mes clés et il s'empressa galamment pour m'ouvrir la portière. Ses manières un peu maladroites me donnèrent envie de rire. Il resta ensuite là, à me regarder, l'air de ne pas savoir quoi faire de sa longue silhouette un peu gauche, désirant visiblement dire quelque chose mais ne sachant pas trop quoi. Alors, saisie d'une impulsion subite, je l'attrapai par le pull et l'attirai vers moi pour l'embrasser. Je ne l'avais pas prémédité et me surpris moi-même, mais décidai bien vite de me laisser porter par la vague de désir qui venait se nicher au creux de mon être.
Il voulut m’emmener chez lui mais je refusai et le poussai sans ménagement à l'arrière de ma voiture. Nous fîmes l'amour avec une passion que je n'avais pas connue depuis très longtemps, peut-être même jamais, autant que je m'en souvienne. Je laissai sur sa peau la marque de mes doigts et de mes dents, et lui dans mon cou la forme de ses lèvres et sur mes hanches la force de ses mains. Nous hurlâmes ensembles notre jouissance dans ce parking sombre, couverts par le bruit féroce des vagues s'écrasant sur les rochers juste derrière nous. Puis, quand ce fut terminé, je m'endormis, apaisée pour la première fois depuis des années, la tête contre son épaule et les mains glissées entre son dos et les sièges de la voiture.
Le lendemain matin, je me réveillai, étonnée de me trouver là et de l'homme presque inconnu qui me tenait serrée contre lui. Comme je bougeai légèrement, il ouvrit aussitôt les yeux, me souriant avec une tendresse qui me fit mal. Il écarta doucement une mèche de mes cheveux, caressa ma joue du bout des doigts.
— La prochaine fois, me dit-il d'un ton doux, je veux te faire l'amour dans un lit.
Cela remit immédiatement mon cerveau en état de marche. Par conséquent, je commençai à paniquer. La prochaine fois ? Je me redressai, me rhabillai à toute vitesse, lui enjoignant de faire de même, puis le mit dehors sans le moindre ménagement. Je m'empressai ensuite de démarrer le véhicule et de filer droit vers mon hôtel à toute allure. Là, je m'enfermai dans ma chambre et n'en sortis plus pendant deux jours, durant lesquels mon esprit dériva dans des contrées lointaines et inconnues de mon imagination.
Deux jours plus tard, je me levai dans une brume de mer à couper au couteau, appelai ma chef pour lui dire que je démissionnais, lui raccrochai au nez et éteignis mon portable, ignorant les quatre appels manqués de la part de mon amant d'un soir. Puis, je fis consciencieusement ma valise et rendis mes clés. Dehors, je tombai nez à nez avec Alan, qui m'attendait. Je fis un bond pas du tout métaphorique. Il avança d'un pas vers moi et je m'enfuis littéralement, abandonnant ma valise sur place.
Une heure plus tard, débarrassée de presque tout ce que je possédais, je louai un petit bateau à moteur, sous le regard suspicieux du loueur. Mais mon permis bateau était en règle, des amis me l'avaient offert pour mes trente ans ; aussi, je répondis par un sourire confiant aux conseils de prudence qu'il me fit. Je payai puis abandonnai discrètement mon portefeuille et tout ce qu'il contenait dans un coin.
Je ne suis pas certaine de la suite. La plupart des événements de cet après-midi là sont assez flous dans ma mémoire. Je sais, par certains témoignages, que je mis le cap droit sur le passage du Fromveur. Plusieurs marins tentèrent de m'en dissuader, mais je n'écoutai personne, semblant sourde à leurs cris. Ce qui se passa ensuite, je ne sais pas. Le lendemain matin, des insulaires me trouvèrent à moitié morte dans une petite crique d'Ouessant, accrochée de toutes les forces qui me restaient à un rocher. Je passai ensuite trois semaines à l'hôpital, en observation psychiatrique.
Je ne pense pas avoir voulu mourir. Je garde plutôt comme une impression de retour à la maison. Je crois que le Fromveur m'appelait et que j'ai répondu à cet appel. J'entends encore parfois la nuit le chant des baleines dans mes rêves, la voix du Fromveur. J'ai voulu le rejoindre, mais au dernier moment, je sens qu'il n'a pas voulu de moi car je ne lui appartenais plus complètement. Un petit bout de moi était resté sur les côtes déchiquetées du Finistère, dans une voiture avec un marin breton. C'était mon âme qui entendait le chant du Fromveur, pas mes oreilles, et mon âme n'aspirait plus seulement au grand large. Elle se voyait sur des chemins de terre et de pierres, marchant main dans la main sous les embruns avec un autre enfant du courant du Diable.

Cela fait maintenant un an que le Fromveur a failli me prendre. Je ne suis pas rentrée à Paris et je n'ai pas repris mon travail. Mes proches n'ont pas compris ma décision, mais je suis heureuse ainsi. Je vis avec Alan, dans la maison de ses ancêtres, toute de granit et d'ardoise, avec des volets bleus. Je donne des cours, trois jours par semaine, et mon compagnon navigue. Le week-end, nous prenons le Chant du Large, le bateau d'Alan, nous déployons ses voiles et nous sortons en mer. Je suis une assez bonne navigatrice, désormais. Je commence à connaître l'Iroise et ses traîtrises. Parfois, j'ose même traverser le Fromveur, avec Alan près de moi. Je n'ai plus jamais entendu son chant, mais il ne me manque plus vraiment à présent. Je suis enfin complète.
Depuis quelques semaines, Alan parle de faire un enfant. Un petit bébé que nous regarderions grandir entre la terre et la mer. Mais j'ai peur. Peur que le Fromveur n'en ai pas fini avec nous. Peur qu'il chante aussi pour notre enfant, et qu'un jour il nous le prenne. Car le chant du Fromveur est impossible à ignorer.

PRIX

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Jarrié · il y a
Votre distinction ne doit rien à personne. Bravo.
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Arcubius · il y a
Merci !
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Fred Panassac · il y a
J’avais beaucoup apprécié votre Fromveur. Je suis sincèrement contente pour vous et vous félicite pour votre Prix.
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Arcubius · il y a
Merci beaucoup ! :)
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Keith Simmonds · il y a
Toutes mes félicitations, Arcubius, pour ce prix bien mérité !
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Arcubius · il y a
Merci !
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Automnale · il y a
Je suis ravie de retrouver "Le chant du Fromveur" parmi les lauréats.
Toutes mes félicitations, Arcubius.

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Arcubius · il y a
Merci beaucoup !
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Laurent Martin · il y a
Bravo pour votre prix !
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Arcubius · il y a
Merci, et félicitations !
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Artvic · il y a
Félicitations Arcubius.
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Arcubius · il y a
Merci, à vous aussi !
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Joëlle Brethes · il y a
Bravo, Arcubius ! :)
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Arcubius · il y a
Merci, et bravo à vous !
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Chantal Sourire · il y a
Un bravo iodé !
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Arcubius · il y a
Merci, félicitations pour votre prix !
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Joël Riou · il y a
Ah, Bretagne, quand tu nous tiens ... Il y a comme une saveur de " Pêcheur d'Islande" dans cette histoire !
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Fred Panassac · il y a
Le très beau récit d’un envoûtement et d’un amour passionnel pour un homme et une contrée mystérieuse ! Bravo Arcubius, et tous mes votes en finale pour la légende du Fromveur !
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Arcubius · il y a
Merci beaucoup !
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