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Philippe Collas

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FINALISTE
Sélection Jury

À l’entrée du désert, la grande oasis de Sigilmassa était comme un port d'où appareillaient de longs convois emportant des dattes, du cuivre, des perles, des bijoux, du cuir travaillé, des livres vers l'Afrique Noire, et où arrivaient de longues colonnes de dromadaires chargés du sel du Niger, des peaux de girafes, de l'or du Soudan, de la gomme, des cotonnades, et amenant des esclaves. Les chameliers partaient pour de longs mois, voire davantage, bravant les pillards, les fortes températures de la journée, les froides nuits, laissant tout derrière eux pour traverser une infinie mer de sable et de rochers.

Fatiha-la-boiteuse filait. Elle filait et tissait. Tout le jour, souvent la nuit. La laine des moutons, le poil des dromadaires et des chèvres. Elle s’arrêtait, se relevait péniblement de son métier pour aller chercher dans sa maison de terre une brassée de laine ou une pelote de fil. Elle teignait aussi, c’était un autre métier et cela prenait du temps. Ses grandes toiles devenaient couvertures ou burnous. Fatiha vivait avec sa famille, en fait ses parents et ses frères et sœurs, car elle n’était point mariée. Fatiha n’attirait pas les hommes, mais parfois certaines femmes. Son pied traînait sur le sol, elle peinait à le lever ; sa jambe était maigre et bleue et faiblissait sous la charge. La maladie l’avait prise jadis quand elle était enfant et lui avait laissé la vie et cette infirmité. C’était la volonté d’Allah. Elle travaillait de ses mains, mais ne pouvait cultiver les légumes qui poussaient au pied des palmiers, ni ramasser les dattes ni les olives. Elle filait pour l’oasis. Fatiha, de plus, n’était pas belle ; un visage grossier, des cheveux noirs sans souplesse, des yeux constamment baissés qui fuyaient ceux des hommes.
Fatiha était invisible pour les autres. Elle aimait venir à l’entrée de l’oasis, là où les caravanes venant du Sud croisaient celles qui partaient pour Tombouctou. Parmi ces hommes au pas lassé, couverts de poussière, au visage masqué et la tête couverte d’un large turban noir, elle croisa une fois un regard aux prunelles vives qui ne se détournèrent pas. L’homme était de haute taille. Elle le guetta les jours suivants. Jamais elle n’aperçut ses traits, qu’il protégeait toujours, ne les dévoilant jamais. Elle se surprit à rêver. Un matin, alors qu’elle tissait, les yeux vers le sol, elle entendit un pas crisser sur les cailloux. Il était là, et la dominait de toute sa hauteur.
— Il fait froid, la nuit dans le désert peux-tu me tisser une couverture neuve ?
— Comment la veux-tu ?
— Elle doit être solide et chaude, ne pas s’user facilement car je pars pour de longs mois.
— Pour quand la faut-il ?
— Je repars le mois prochain...
— Tu l’auras... 
L’homme parlait d’une voix rauque et égale, mais le cœur de Fatiha avait perçu les sons qui révèlent les sentiments et ses yeux ne pouvaient pas mentir. Fatiha tissa donc cette couverture et l’homme emporta une longue pièce beige et noire. Fatiha repartit à son ouvrage. Les mois passèrent, bientôt une année, puis une autre. Les hommes passaient près d’elle, elle ne les remarquait pas et, pour eux, elle n’était pas une femme, mais la tisserande du quartier. Elle finit par ne plus aller attendre les caravanes. Son père mourut, ses frères et ses sœurs se marièrent. Des marchands venus de Mésopotamie venaient acheter des esclaves. On entendait dire que des émirs, là-bas, au fond du désert, se faisaient la guerre, on disait que des rois chrétiens, très loin vers le nord, se haïssaient assez pour se battre entre eux. Une jeune femme se dit son amie, elle repartit avec ses bijoux.

L’homme revint un soir, il s’était voûté. Elle le reconnut à sa voix. Il lui demanda une autre couverture, en lui jurant que durant des années il n’avait porté que la sienne. Comme la fois précédente, il lui effleura les doigts en glissant quelques dirhem dans la paume. Le caravanier repartit avec une couverture grise et beige. Fatiha-la-boiteuse, s’appuyant sur une vieille branche desséchée, reprit quelque temps sa faction à l’entrée du Ksar. Les mois passèrent, puis une année, et une autre. Fatiha se résigna à ne plus quitter son devant de porte. Sa mère mourut, les enfants de ses frères et sœurs grandissaient. On entendait des nouvelles de l’Afrique, que tel royaume noir faisait la guerre à un autre, des nouvelles de l’Europe, tel prince chrétien affrontait un autre, on disait que les chrétiens étaient divisés. Des commerçants venaient d’Italie chercher de l’or. Fatiha se moquait de tout cela, elle se calait comme elle pouvait et continuait à filer et à tisser. Ses mains devenaient noueuses et sa vue faiblissait. Ses épaules et le milieu de son dos étaient souvent douloureux. Un homme jeune prétendit l’aimer, il s’en alla avec sa bourse.

L’homme revint une nouvelle fois. Il était encore plus courbé et avait lui aussi besoin d’un bâton. Pour elle, son visage était devenu flou, mais il le dissimulait toujours. Il lui commanda une nouvelle couverture, la demandant deux fois plus longue que les précédentes. Cette fois encore, il lui loua la solidité et la qualité des précédentes. Fatiha s’enferma dans sa maison aux murs de terre, elle mit beaucoup de temps, elle n’avançait plus dans son ouvrage. Fatiha la finit cependant, elle était beige et blanche. En la prenant, l’homme lui saisit les mains.
— Je m’appelle Ahmed, je ne veux plus repartir et partager cette couverture avec toi... Sous tes couvertures, je me suis senti proche de toi pendant toutes ces longues années...
— J’étais là... Fatiha défit son voile et découvrit son crâne rasé. Mes cheveux blancs sont tissés dans cette couverture. Ma chevelure t’a protégé du froid de la nuit... Mais pourquoi ne t’es-tu pas marié, est-ce à cause de moi ?
— Un peu, mais aussi parce qu’aucune femme n’aurait voulu de moi.
Ahmed défit son turban et son voile. Son nez, ses joues, son menton étaient couverts de plaques rouges, d’indurations noirâtres ; entre les touffes d’une barbe blanche clairsemée poussaient des excroissances gorgées de sang.
— Je suis ainsi depuis ma jeunesse. J’ai passé des années à trouver le médecin ou le sorcier qui aurait pu me guérir ; au fond du Pays des Noirs ou sur les bords de la Mer Rouge, dans aucun village du Soudan on ne m’a donné le baume ou le remède qui aurait pu me sauver. Je suis sans famille et sans enfants. Comme toi, il me semble...
— Comme moi, oui. Je ne pouvais être la femme d’aucun homme...
— Veux-tu t’asseoir avec moi sous le dattier, tu as assez travaillé aujourd’hui.
Le soleil baissait, ils se couvrirent de leur nouvelle couverture pour assister aux dernières heures du jour.

PRIX

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Pulcherie · il y a
Très beau conte
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Thara · il y a
Une nouvelle merveilleusement bien racontée...
+ 5 voix !

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Fred Panassac · il y a
Mes voix renouvelées pour ce très beau conte.
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Artvic · il y a
C'est un fabuleux conte, je renouvelle mon côté.
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Marc Cambon · il y a
C'est votre sagesse qu'il nous manque
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Philippe Collas · il y a
Merci. Si vous aimez les contes, j'en ai quelques-uns ici...
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Jean Calbrix · il y a
Un bien joli conte sur une relation amoureuse qui se concrétisera au bout de longues années d'attente ! Bravo, Philo24. Vous avez mes cinq voix !
Si vous avez le temps, je vous invite à lire mon sonnet "Indian song" en finale été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song Belle journée à vous

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Marie Kléber · il y a
Je découvre à chaque fois un nouveau conte, plein de tendresse et de sagesse. Et cela fait du bien.
Merci

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Philippe Collas · il y a
J'ai écrit un petit recueil.
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Marie Kléber · il y a
Cela m'intéresse encore plus alors...
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Sylvie Franceus · il y a
Votre texte est une paix. Je vous remercie
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Stéphane Sogsine · il y a
Encore un conte magnifique
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Philippe Collas · il y a
Merci beaucoup
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Felix CULPA · il y a
Vos contes orientaux sont magnifiques et enrichissants ! Ils méritent une place dans les écoles et dans les bibliothèques. Mes 5 voix pour vous Philo, vous lire est un enchantement.
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