Le carreau brisé

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Retraité, j'essaie d'habiller le temps qui me reste de la conscience du moment présent pour vivre chaque instant  [+]

Image de Été 2018
« Berger de ma vie
je cherche un espace infini
où l’âme se nourrit »


I

Furieux, réellement furieux et énervés, ils s'agitent en tous sens. Trépidant d'impatience, ils veulent passer, traverser cette vitre derrière laquelle l'image d'une autre vie les attire.
La fenêtre, où s'intègre la vitre, décore la façade d'une petite maison de campagne. Cette fermette ressemble à celle dont on rêve là-bas, quelque part, n'importe où. Orientée au sud, cette ouverture laisse apercevoir une terrasse de gravillons blancs limitée par une bordure fleurie. Là s'affrontent dans un concours de couleurs les roses à l'élégance parfois un peu snob, les iris resserrés comme une légion romaine et les géraniums rouges de colère d'être ainsi prisonniers de leurs pots.
Au-delà, un peu plus loin, le verger se termine par un petit étang. Les pommes mûrissantes envient les pêches déjà colorées et à la peau si douce. En dessous, reines parmi les herbes, les marguerites un peu folles s'agitent au gré du vent et les boutons d'or, plus modestes, comparent leur couleur à celle du soleil.
Un vieil hortensia un peu vaniteux, à l'ombre d'un tilleul, dédaigne cette agitation et se préoccupe de prendre le plus de volume possible. Chaque jour il se gonfle un peu plus sous le regard admiratif et effrayé de timides myosotis. Sur l'eau de l'étang quelques nénuphars, impudiques et immobiles, s'offrent voluptueusement aux rayons du soleil.
C'est l'été.
Contre la vitre, tous veulent goûter aux fruits, s'enivrer du parfum des fleurs. Tous rêvent de se laisser porter par le vent, de boire la fraîche rosée et de se griser d'espace. Mais tout cela n'est pour eux qu'un spectacle inaccessible que seule une chose invisible interdit : un carreau.
Parmi eux, il y a le frelon et le faux-bourdon qui essayent, dans un vrombissement étourdissant, de pousser ce mur invisible ; leur fierté de mâle les entraîne dans une surenchère d'énergie et de bruit. L'abeille affolée joint ses efforts à cette fureur, tant de tâches restent à faire : le pollen à aller chercher pour la ruche, le miel à produire, la reine à nourrir... Elle se sent inutile et se désespère de ne plus exister par son action, de ne plus remplir ses obligations. Un peu en dessous, la guêpe, moins motivée, s'arrange pour mettre en évidence sa taille et ses couleurs plus marquées en se plaçant près de sa cousine plus terne. Dans cette ambiance de lutte, la mouche est la malvenue. Elle est méprisée par les autres car elle va aussi bien sur le fumier que dans la confiture et se permet, même, de se poser sur les animaux et les êtres humains. Comme elle ne sait pas rester en place, elle va de l'un à l'autre et les irrite encore plus. Dans cet univers restreint la mouche du coche rend la situation insupportable, d'autant plus qu'elle arrête souvent son effort pour lisser ses pattes comme si c'était le moment de s'occuper de soi. Une libellule, une demoiselle, habillée de ses quatre ailes, participe de son mieux à l'effort collectif. Elle se voit déjà sur un nénuphar attendant le prince charmant qui lui fera découvrir le septième ciel dans un vol en duo plus ou moins hasardeux et risqué.
Tout ce monde d'insectes vibrionne et s'entête dans la même action. Ils agissent individuellement de la même manière pour accéder à un bien-être, à une liberté, à un bonheur. Dans cette lutte sans fin, ils sont bloqués par un élément qu'ils ne comprennent pas.
Plus calme, plus discret, un moustique, à la réputation de pickpocket, attend son heure pour une prochaine saisie. Et enfin, loin de ce remue-ménage, l'araignée, derrière sa toile, cachée dans une cavité, contemple, ironique, ces acharnés du bonheur. Elle n'a pas d'ailes qui permettent de rêver de voyage, mais elle est fière de ses huit pattes et de sa patience dont elle profitera le moment venu car le temps, aussi, tisse sa toile.
Quand vient la nuit le calme s'installe, la tentation semble être en proportion de ce qu'ils voient et leur envie diminue avec le crépuscule. Avec l'obscurité, la vitre devient miroir et chacun se retrouve avec son reflet, face à lui-même. Seul un « sphinx » mystérieux, au vol inquiétant, montre sa tête de mort, tel un mauvais augure. Dans l'obscurité il n'y a plus d'extérieur, aucun ailleurs, où qu'il soit, le noir est son domaine. Il rôde, ainsi, toutes les nuits, porteur de secrets, terrorisant les autres insectes qui n'osent même pas remuer la moindre patte.


II

Mais d'où viennent-ils ? Comment sont-ils arrivés ici ? Aucun d'entre eux ne le sait, ni ne le comprend réellement. La mémoire d'un passé lointain leur échappe. D'un passé où la vie était larve ou chenille et où elle était si différente, il ne leur reste qu'une impression, comme un besoin de retrouver des sensations disparues. Même la mémoire proche leur manque, ils ont oublié beaucoup de leur parcours pour arriver à ce carreau : leur naissance, leur premier vol, leur premier « butinage », leurs premières sensations...
Parfois, ils s'arrêtent pour se reposer et communiquer avec leurs antennes. Le frelon, le moins peureux, interroge la mouche :
— Et toi, d'où viens-tu comme ça ? Agitée comme tu es, on dirait un asticot.
Toute la petite communauté qui déteste la mouche apprécie l'humour et vibre joyeusement des ailes. Mais cette dernière ne se laisse pas faire et réplique avec sa vulgarité légendaire :
— Je t'emm... !
Vu les endroits que tu fréquentes tu ne peux pas faire autre chose.
La phrase fait mouche et de nouveau tout ce petit monde rit à son détriment. Vexée elle préfère se taire d'autant plus qu'un frelon en colère peut devenir dangereux. La demoiselle aime attirer l'attention sur son corps de mannequin. Elle prend des poses provocantes qui agacent l'abeille de voir cette frivole provoquer le faux-bourdon. Bien que mélancolique celui-ci laisse traîner son regard sur cette silhouette aussi souple et regrette, le temps d'un phantasme, de vivre avec une compagne aussi sérieuse. Il en oublie le miel du matin et puis, devenir volage pour un bourdon serait un comble.
Discrètement, l'araignée vérifie les tensions de ses fils, la solidité des nœuds, la perfection de sa toile. Elle pense à l'agressif frelon qui, devant une impossibilité, une contrariété, peut tellement s'énerver qu'il risque d'attraper une araignée au plafond.
Brusquement, à l'aube, sans raison apparente, tout redémarre, chacun, de toutes ses forces, pousse de son mieux. L'angoisse d'imaginer toute leur vie comme une déception, comme une désillusion, comme un échec les fait redoubler d'efforts. La fatigue, la faim, créent une atmosphère de tension et les rendent irascibles. Si la vitre ne cède pas, c'est la faute de l'autre et les plus forts reprochent aux plus faibles l'échec des tentatives. Les disputes deviennent fréquentes et s'aggravent. Le frelon de plus en plus en furie, face à son impuissance, veut tuer la mouche qui, plus rapide, lui échappe sans problème. Ainsi, bien que l'objectif pour tous soit le même, chacun s'installe dans son territoire et chacun essaie de trouver son propre passage. Pour cela ils tournent en rond ou forcent de façon désordonnée.
L'acharnement, l'obstination, le désespoir, l'angoisse sont les états qui dominent chaque journée. Gâchées par le stress et par une volonté inutile elles se succèdent fatigantes moralement et physiquement. La peur du regard des autres oblige chaque insecte à agir ou à faire semblant, pendant ce temps la lassitude, parfois, s'installe et désabusé chacun se voit vieillir dans l'insatisfaction.
Pourtant, un jour où le soleil incline ses rayons pour les rendre plus chatoyants et pour donner du relief à la nature, un papillon, un Apollon vole de l'autre côté de la fenêtre. Tel un poète parnassien, il voltige de fleurs en fleurs et se déplace de sauts en sauts tel un éphèbe efféminé. Derrière le carreau, la consternation accompagne le silence le plus total. Éberlué, sidéré, chaque insecte se demande comment cet adonis peut être de l'autre côté. Pendant un long moment ils contemplent, incrédules, cette scène représentant tout leur idéal. C'est donc possible d'aller là-bas ! Cette réflexion envahit chacun de plus belle et tous se remettent, avec encore plus d'énergie, à vouloir forcer l'obstacle.


III

L'éphémère dont on n’a jamais le temps de parler a depuis longtemps disparu entre aurore et crépuscule. Épuisés, les autres insectes restent inertes, ils n'ont rien avalé depuis plusieurs jours. Le frelon réalise soudain : « La toile, la toile, c'est derrière la toile que se trouve le passage. »
Cette pensée devient une évidence, une fixation et le frelon tout agité le crie haut et fort. En réponse, l'abeille le sermonne :
— Tu es fou mon pauvre ami, tu sais qu'il ne faut pas y aller !
— Tais-toi pauvre trouillarde, avec de l'élan je devrais y arriver, et à moi la liberté.
Sans plus attendre, sans rien voir ni à droite, ni à gauche, le frelon prend du recul et fonce à toute vitesse sur la toile. L'araignée se prépare à l'attaque. Le choc est terrible, les fils se cassent les uns après les autres, mais une fois l'impact amorti, un des fils entoure une aile et déséquilibre le frelon. De toute sa vigueur restante, il réagit en gigotant les pattes et l'autre aile. Il s'enferme ainsi de plus en plus dans le piège. Les dégâts sont considérables, la moitié de la toile est détruite. Après les derniers soubresauts désespérés de la capture, l'araignée s'approche avec précaution et achève la victime de son venin foudroyant.
— Voilà où mène l'orgueil, pense-t-elle fataliste.
Devant un tel spectacle, c'est la consternation générale. Le faux-bourdon déjà mélancolique devient neurasthénique, la libellule se met à trembler, la mouche reste immobile et tous sentent un immense désespoir les envahir. Ce n'est pas faute d'efforts, ni de volonté, ni d'obstination et pourtant le résultat est négatif. Ce papillon n'est pourtant pas un rêve, alors ?
Alors, le bourdon pris d'une folie subite, décide de se jeter sur la vitre pour la briser. Lui aussi il recule, lui aussi prend de l'élan et de toutes ses forces restantes il percute ce mur invisible. Tous les autres ressentent la vibration du choc. Le bourdon, lui, n'a pas le temps de le ressentir. Assommé, il tombe comme une masse sur le sol. Peu de temps après il se réveille, sur le dos. Maladroitement, il gesticule pour se relever mais incapable de voler, il remonte, à moitié groggy et sur ses pattes, le mur pour revenir à la fenêtre. Chacun se garde de faire le moindre commentaire sur cette tentative, mais c'est à cet instant qu'un petit rire se fait entendre. Tous regardent d'où provient ce son incongru et voient une coccinelle amusée, posée tranquillement sur la poignée de la fenêtre qui les observe.


IV

La surprise est totale et générale. Ils n'en croient pas leurs facettes. Comment ce petit « machin » peut se permettre de les narguer ? Comment peut-on oser les déranger dans leur problème, dans leur épreuve ? En plus, il se permet de les interroger. Quel aplomb !
— Que faites-vous là ?
L'abeille, toujours inquiète de ne pas remplir sa mission, répond, hésitante :
— Nous voulons aller de l'autre côté, dehors.
— Pourquoi ? Vous n'êtes pas bien ici ?
— Non, nous voulons du soleil et des fleurs.
— Mais savez-vous ce qu'il y a ici, à l'intérieur. Peut-être trouverez-vous de quoi vous nourrir.
— On se moque de la nourriture, nous on veut aller là-bas.
— Sans forces ? Et pourquoi ?
— On sera libres et heureux.
— Peut-être, mais êtes-vous certains de faire ce qu'il faut ? D'être sur la bonne route ?
Le silence s'installe chacun en fonction de ses moyens cherche la réponse. Puis la guêpe, la plus affamée, ose demander.
— Tu dis que l'on peut se nourrir ?
— Mais oui.
— Comment ?
— En quittant cet endroit.
— Partir d'ici ?
La guêpe s'étonne. Alors que tout semble si proche, si accessible, alors que rien ou presque ne la sépare de son rêve elle se demande comment quitter une telle évidence.
— Oui, as-tu seulement, une seule fois, pensé à te retourner ?
— Non, puisque c'est en face que je veux aller.
— Peut-être existe-t-il d'autres choses que tu ne connais pas ? N'aies pas peur de les découvrir et oublies ton carreau.
— Mais toi d'où viens-tu ? Réplique la libellule envahie par la curiosité.
De dehors. De l'extérieur, là, j'apprends chaque jour à m'élever un peu plus pour voler de plus en plus loin. Je grimpe sur des plantes de plus en plus hautes et pendant un long moment je me laisse bercer par le vent et je savoure l'instant présent. Puis, en me lâchant, j'effectue un vol, je me pose et je recommence. Interloqués, tous regardent cette coccinelle comme venue d'une autre planète. Elle est zinzin, pensent-ils.
Mais pas folle, la guêpe redemande :
— Tu es sûre que l'on peut trouver de la nourriture et reprendre des forces à l'intérieur ?
— Mais oui, regarde-moi, ne suis-je pas en pleine forme ?
— En effet tu...
Impétueuse, la libellule les interrompt tout excitée à l'idée de pouvoir se poser sur un nénuphar :
— Et là-bas tu y vas souvent ?
— Quand je veux ?
— Quand tu veux ! Répète un peu bêtement la libellule.
— Mais oui.
Tous la regardent, incrédule, l'envie de la croire affronte le doute. Il est impossible que cette « petite chose » puisse réussir là où ils échouent depuis si longtemps.
— C'est un piège, lance le moustique.
— Tu te moques de nous, renchérit l'abeille.
La guêpe, courageusement décide de s'engager :
— Je pars avec toi, au moins pour trouver de quoi manger et si tu dis vrai, je préviens les autres.
Tout le monde acquiesce en se demandant comment elle va quitter le carreau. Tout laisser pour aller vers l'inconnu, s'éloigner de la lumière pour découvrir un monde intérieur plein de recoins sombres demande de l'audace. La guêpe un peu tremblante dit timidement :
— Je suis prête.
— Alors suis-moi, répond la coccinelle d'un ton enjoué.


V

De la cuisine, où se trouve la fenêtre, se dégage une sorte de sérénité. Pas de bruit autre que le vol intermittent des insectes, le silence enveloppe une atmosphère tranquille. Les odeurs participent à cette ambiance : celle du pain doré dans la corbeille, celle du bouquet de lavande posé sur une étagère, celle de la cendre froide dans l'âtre, celles de l'ail et du jambon cru pendus au plafond... Toutes ces senteurs, comme des vibrations, s'étendent, se mêlent, et créent un univers plein de vies et de chaleur.
La guêpe volant en retrait de son guide découvre sur sa droite un buffet ancien au parfum de cire. Sur le mur d'en face trône une cheminée en pierre noircie par la fumée, prolongée sur son côté par des rayonnages et une cuisinière. Une grande table en chêne, patinée par le temps et les passages du chiffon, occupe le centre. Dessus, des restes de repas attendent d'être essuyés. Le mur opposé à la fenêtre soutient un évier dont le robinet laisse des gouttes d'eau se poursuivre inlassablement. Le bruit de chaque floc rythme le temps. En rase motte au-dessus de la table la guêpe crie :
— Attends-moi !
Et sans attendre la réponse elle se pose au bord d'un petit amas de confiture. Plus rien n'existe que cette absorption de sucre parfumé à la myrtille, que cette sensation de se remplir à satiété. De loin, sur le dossier d'une chaise la coccinelle l'observe un peu moqueuse.
— Tu ne vas plus pouvoir voler si tu t'alourdis trop tôt, trop vite.
Saturée de sucre, envahie par un plaisir gourmand, la guêpe s'aperçoit qu'elle est mieux là que contre la vitre, mais elle a soif.
— J'ai très soif, dit-elle à la coccinelle.
— Suis-moi.
La gloutonne ne peut décoller immédiatement, tant elle est lourde, pour s'envoler elle se jette littéralement du bord de la table et agite frénétiquement ses ailes pour ne pas tomber. L'atterrissage dans l'évier est un peu brutal, mais l'eau est là, dans une soucoupe. Les deux compères en profitent pour se désaltérer. Malicieusement la coccinelle interroge
— Et maintenant que penses-tu de ce voyage ?
— Étonnant, autant de bienfaits, autant de choses à découvrir, il n'y a pas qu'à l'extérieur que l'on peut être bien et j'apprécie ce moment.
— À bientôt, peut-être...
Sur ces mots, l'effrontée grimpe le long d'un manche de louche et s'envole.


VI

Seule, la guêpe se sent perdue. Loin de ses compagnons, sans son guide, malgré une faim rassasiée, elle ressent une inquiétude. Des interrogations l'envahissent. Repartir ? Pour aller où ? La peur de cet univers étrange, la crainte de s'isoler, de n'avoir plus que soi comme compagnie, l'immobilisent.
Que dire aux autres ? Comment expliquer ce domaine qu'elle ne connaît pas, comment raconter que sans le vent, sans les fleurs et sans le soleil elle a pu se nourrir ? Comment expliquer qu'elle n'a pas la réponse pour trouver la sortie ? Elle s'effraie elle-même en imaginant leurs réactions. Alors, en pleine incertitude, les pattes dans l'eau, elle reste immobile.
Brusquement, une lumière l'éblouit, juste un instant. Le sol vibre par à-coups, « l'être » s'approche de l'évier et soudainement de l'eau tombe en force sur la soucoupe. À l'abri sous les rebords, la guêpe, tremblante de peur, se voit entourée d'un mur d'eau. Même si sa vie n'est pas satisfaisante, elle y tient. Même malheureuse, même insatisfaite, par une étrange alchimie, elle s'accroche à cette sensation d'exister.
Tout aussi soudainement, l'eau s'arrête, à nouveau une brève clarté et le calme qui revient. La guêpe, peu à peu, retrouve ses esprits et s'interroge :
Mais d'où venait cette lumière ? Ai-je rêvé ?
Elle sait qu'il va falloir trouver le courage pour sortir de sa cachette et oser s'aventurer hors de l'évier. Elle comprend que cette lumière vient de là-bas, de ce lieu tant désiré. Timidement, elle sort la tête, puis le corps de dessous la soucoupe et, tout en pataugeant, comme la coccinelle, elle escalade le manche de la louche. Une fois en haut, la vision devient plus large, plus compréhensible. La tâche claire à l'opposé, c'est la fenêtre où l'attendent ses compagnons. En face d'elle la table, sur sa gauche le buffet qui sent si bon la cire et à côté, dans un renfoncement, un rectangle sombre.
Pourtant, pense-t-elle, je suis sûre que la lumière venait d'ici.
Interloquée, abasourdie par tous ces événements, elle décide de tout raconter à ses compagnons. D'une traite elle retraverse la pièce et atterrit au milieu d'eux.
Impatients ils l'entourent et attendent ses explications :
— J'ai suivi la coccinelle et j'ai pu me nourrir d'une chose aussi bonne que ton miel, dit-elle en regardant l'abeille, pour toi la mouche, il y a du jambon, pour toi la libellule de l'eau t'attend, et pour toi le moustique un « être » que tu apprécies pour sa peau, est venu.
Tous sont silencieux, perplexes, peut-on être bien ici, alors que dehors le soleil resplendit ?
— Au fait, où est le faux-bourdon ?
Le moustique répond fataliste :
— Il a voulu recommencer. Le choc a été terrible, mais depuis, il n'est plus remonté. Mais dis-nous comment fait « l'autre » pour aller et venir à sa guise.
— Je ne sais pas, tout ce que je sais, c'est qu'il y a une autre lumière, qui ne vient pas de cette fenêtre. Si on reste ici, on ne peut pas la voir.
Chacun est dubitatif, rien n'est plus évident que ce qu'ils ont devant les yeux. Mais s'il y a une autre lumière, il y a peut-être un autre passage ? Il est difficile de quitter un terrain connu pour une incertitude. Reconnaître que tous ces efforts doivent être abandonnés, tourner le dos à leur rêve, tout recommencer, tout reconsidérer, admettre être dans l'erreur leur parait des montagnes à franchir.
Ils acceptent, cependant, de suivre leur héroïne dans l'unique but de s'alimenter, mais aucun n'ose faire le premier battement d'ailes. La libellule se décide et décolle en tête. Les autres ne voulant pas paraître plus craintifs qu'une demoiselle s'intègrent tour à tour dans la petite escadrille. Peu à peu la confiance s'installe, la peur s'éloigne et ce qui paraissait insurmontable devient presque évident. Du coup, la formation commence à se disloquer chacun allant vers ce qui l'attire le plus. L'abeille profite goulûment de la confiture, le moustique essaie de piquer le jambon, la libellule est déjà dans l'évier et s'interroge sur la dimension de la soucoupe. Quant à la mouche, elle va partout, sur la table, par terre, dans la panière, sur le jambon...
La guêpe attend que tous soient repus et constate que la difficulté à quitter le carreau résidait uniquement dans l'idée qu'ils s'en faisaient.


VII

De plus en plus, la confiance s'installe et les rescapés s'enhardissent dans la découverte de cet intérieur. Ils commencent à apprécier et à profiter de ce qu'il peut leur donner. Tous s'aperçoivent qu'ils peuvent se sentir bien et profitent de ce qu'ils trouvent. Ce n'est pas sans mal que la guêpe parvient à les regrouper afin d'évoquer la recherche du passage.
— Et maintenant, qu'allons-nous faire ?
— Comment ça ?
— Eh bien ! Pour trouver le passage, pour aller dehors.
— Mais je suis bien là, répond la mouche, il y a de tout.
—  Moi aussi, enchaîne le moustique, si un être rentre je serai comblé.
Pour des raisons très différentes, la libellule et l'abeille ne sont pas de cet avis. L'une ne s'imagine pas en loopings amoureux avec si peu d'espace d'autant plus qu'elle est seule. L'autre, comme la guêpe, se sent inutile et n'aime pas sa solitude.
Toutes les trois se retrouvent pour se concerter sur la manière de trouver le passage. Après une longue discussion, elles arrêtent un plan. L'abeille se positionne sur l'angle du buffet, la libellule sur le coin de la table et la guêpe sur le manche de louche. L'objectif est d'attendre et d'observer l'apparition de la lumière.
Attendre semble encore plus difficile que de lutter, même dans l'erreur. Vouloir être prêt au bon moment demande une attention soutenue et crispante. Chaque jour la porte s'ouvre, chaque jour elles se font surprendre. Elles n'ont qu'une certitude, c'est l'origine de la clarté. Mais celle-ci est trop rapide pour la rejoindre. Cette fois, ce n'est pas la peur qui les arrête, mais leur attitude. Cette volonté de vouloir forcer les événements, cette tension rendent chaque instant lourd et pénible. Les jours passent et les tentatives échouent, elles arrivent toujours trop tard. La libellule, dans une réaction d'impatience veut forcer le passage et se fait écraser entre la porte et son chambranle. Les deux complices regardent la scène avec effarement. Elles comprennent que, de cette façon, leur projet est utopique.
— Et si nous restions en vol stationnaire en attendant une opportunité, suggère la guêpe.
— Pour tomber de fatigue au bon moment, certainement pas, tu imagines l'épreuve et l'épuisement.
— Alors ?
— Alors, il faut que cette clarté soit plus longue pour que l'on ait le temps de passer, suffisamment longue pour traverser en toute sécurité.
— Tout cela est bien joli, mais comment savoir si tu ne te feras pas écraser ?
— Je crois qu'un jour, nous le comprendrons. En attendant il faut profiter de ce que l'on a et savourer le fait d'être encore en vie. Viens, je te propose un peu de confiture à la myrtille.
Les deux cousines abandonnent leur poste et partent, soulagées de ne plus subir les obligations et les contraintes qu'elles s'étaient imposées.


VIII

Les deux cousines profitent du temps qui passe et apprennent à ne plus rien vouloir. Elles savourent simplement le plaisir d'exister, d'être. Elles ont le simple souhait de découvrir, un jour peut-être, la connaissance de ce monde extérieur.
Une nuit, retentit le bourdonnement du sphinx. De son vol puissant, il traverse la pièce montrant, sa tête de mort à ceux qui le regardent. Cette même nuit, la guêpe ne dort pas et voit le présage.
Doucement, l'aube s'installe, doucement, tout prend forme et semble avoir sa raison d'être.
— Tu viens ? j'ai trouvé du miel, lui propose l'abeille.
— Non merci, je me sens fatiguée, répond la guêpe d'un ton las.
— Tu veux que je t'en apporte ?
— Non merci, ce n'est pas la peine, et après un moment de silence, ce n'est plus la peine.
L'abeille comprend.
Attentive, elle reste à côté de sa compagne. Peu à peu elle observe la rigidité s'installer. D'abord les ailes, puis les pattes qui se replient et se figent. Avant que les antennes s'immobilisent définitivement elle l'entend pour la dernière fois :
— Aies confiance.
Comme tétanisée, l'abeille regarde son amie, ce corps devenu inerte. Elle ressent un étrange malaise, comme une émotion à la regarder. Tant de chemins parcourus, tant d'heures passées ensemble pour trouver le passage, tout ce courage qu'elle a montré, sans réussir à connaître la vie sous le soleil.
Une immense impression de solitude envahit l'abeille qui ne se nourrit plus que du mot : confiance. Elle vole au hasard, ne sachant plus que faire, n'ayant plus de but. Elle erre d'un endroit à l'autre, d'un meuble à l'autre, uniquement aidée par la dernière parole de son amie.
C'est alors qu'apparaît la clarté. Une lumière qui persiste. L'être est ressorti sans refermer la porte.
— C'est le moment ou jamais, pense-t-elle.
De toute son énergie où se mélange désespoir et confiance, l'abeille dans un élan ultime, se jette littéralement dehors.
L'aveuglement est alors total.


IX

Elle ne voit rien, mais elle ressent une brise douce et parfumée qui la porte et l'emporte. Elle est dans un vertige enivrant qui la saoule d'infini. Peu à peu, elle s'habitue à la lumière, tout prend forme, tout devient merveilleux. Envoûtée par une symphonie composée de couleurs, d'odeurs et de vent, elle ressent une joie profonde, une symphonie achevée où rien ne la choque et où, tout est perfection et harmonie.
La chance lui sourit, une fleur de trèfle l'attire. Le suc qu'elle en extrait est délicieux. Mais que faire de toutes ces sensations, de toute cette richesse ? L'abeille se sent bien, elle a tout ce qu'elle veut, mais sa solitude lui pèse, personne n'est là pour partager son bien-être.
— Bonjour !
L'abeille lève la tête et aperçoit la coccinelle accrochée à la tige d'une herbe.
— Ah ! Bonjour, tu es là ?
— Comme tu vois ! Alors, où sont les autres ?
— Je suis la seule à être sortie.
— C'est bien, tu as pu quitter ton carreau, tu l'as brisé à ta façon. Quand on sait accepter les choses, les événements, les solutions sont plus évidentes.
— Peut-être, mais la solitude me pèse.
— Tu as pu acquérir une expérience, et si maintenant tu en faisais profiter les autres ?
— Comment ça ?
— Dirige-toi en direction du soleil, là-bas tu rencontreras plein d'autres abeilles. Elles vivent en communauté. Va et présente-toi à leur reine.
Contente d'avoir un objectif, de pouvoir rompre sa solitude, l'abeille remercie et s'envole vers un autre destin.
Longtemps après, elle rencontre une autre abeille, puis une autre. Bientôt, une vibration sonore emplit l'atmosphère. Elles sont par centaines à s'activer autour d'une ruche. Étonnée, elle les regarde accomplir leur tâche de façon précise, ordonnée, cohérente. Chacune semble être en harmonie avec les autres, la nature, elle-même, car chacune accomplit sa mission, sa vocation. De voir cette agitation se dérouler dans la perfection émeut la voyageuse.
À l'entrée de la ruche, elle se fait arrêter par une gardienne.
— Qui es-tu toi ? Tu ne fais pas partie de notre communauté.
— Je suis de nulle part et je viens voir ta reine.
La gardienne l'observe et se demande comment on peut être de nulle part, elle hésite puis finalement lui propose de la suivre. La ruche est en effervescence, les larves, le miel, la cire nécessitent de multiples tâches spécialisées.
La reine semble immense, elle daigne, entre deux pontes interroger la visiteuse.
— Que veux-tu ?
— Rester ici et participer à la vie commune.
— Que sais-tu faire ?
L'abeille reste sans réponse, elle réalise qu'elle n'en sait rien
— Tu ne réponds pas ? D'où viens-tu comme ça ?
— De nulle part, ou plus exactement de l'univers de l'être.
— Et tu en es revenue ? Rares sont celles qui lui échappent.
— Oui, j'y suis arrivée.
— Comment as-tu réussi ?
— J'ai appris la patience.
Dans ce cas, tu iras l'apprendre aux autres. Repose-toi, repars trouver tes congénères en difficulté et guide les pour les ramener jusqu'ici.
L'abeille remercie, s'incline et comprend qu'elle a trouvé sa vocation. Un immense bonheur l'envahit. Quitter le carreau, faire confiance, avoir de la patience lui a permis de trouver sa raison d'exister, de vivre.

Le monde a retrouvé une abeille heureuse.

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