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Lorsque Caroline, 29 ans, monta dans le wagon du rapide Lyon-Lausanne, elle savait déjà que les voyageurs y seraient peu nombreux, surtout à cette heure de la journée... et ce n’était pas pour lui déplaire. Il était à peine 15h30 et les employés transfrontaliers qui utilisaient cette ligne d’ordinaire étaient encore au travail. C’est donc le plus tranquillement du monde qu’elle traversa la rame déserte afin de rejoindre sa place réservée. Celle-ci était située en plein milieu du wagon, dans cette zone étrange où les places orientées dans le sens de la marche se retrouvaient « nez à nez » avec celles orientées en sens inverse, une table pliante faisant office de ligne de démarcation : le genre d’endroit parfait pour une voyageuse solitaire souhaitant pouvoir étendre ses jambes sans se sentir coincée par un quelconque dossier devant elle. Et, comme elle l’avait prévu en choisissant cet horaire de mi-journée, le siège en face était inoccupé. Elle soupira de satisfaction et contempla le reste du wagon telle une reine en son royaume.

Une fois confortablement installée, elle put enfin se laisser aller à inspecter son environnement proche : la fenêtre et ses rideaux, le radiateur climatiseur, les sièges confortables (ou pas)... et même la poubelle sous la table. C’est ainsi qu’elle les remarqua : un carnet et un stylo, posés l’un contre l’autre dans un angle mort du siège en face. Les deux objets, probablement oubliés par un voyageur pressé, étaient comme deux enfants sages qui attendaient sur un banc qu’on vienne les chercher. Par pitié autant que par curiosité, Caroline prit l’initiative de les sortir de leur cachette, d’autant plus que le train démarrait et qu’il y avait maintenant peu de chance que quelqu’un surgisse pour les récupérer. Le carnet était un Moleskine format A5 au style à la fois sobre et élégant, avec une reliure cuir qui semblait faite pour résister à tous les voyages, à toutes les aventures. Le stylo, quant à lui, était un simple stylo à bille bas de gamme.

La jeune femme s’amusa de cette différence et se mit alors à leur faire jouer une petite pantomime sur le thème du choc des classes sociales. Elle leur imagina même une conversation à base de grognements et borborygmes, comme s’ils venaient, pour l’un, d’un milieu bourgeois un peu rigide et pour l’autre d’un quartier populaire. La Belle et le Clochard version papier-crayon en somme. Bien évidement, c’est le moment que choisit un nouveau passager pour débarquer juste derrière elle. Il la salua vaguement puis alla s’asseoir un peu plus loin, l’air de rien. Caroline ne sut dire s’il avait remarqué ses gesticulations car il eut la délicatesse de n’en rien montrer. Elle sourit et se réfugia ensuite dans la contemplation hypnotique du paysage défilant derrière la vitre. Néanmoins, sa main continua à caresser discrètement la surface veloutée du carnet posé sur la table.

La petite danse du carnet et du stylo n’avait évidement pas échappé à Georges, 70 ans, ancien professeur de Lettres à la retraite. Mais il garda cette vision pour lui. Non pas qu’il s’en fichât. Il était en réalité plutôt ravi de voyager en si bonne compagnie, celle d’une jolie jeune femme, et ne tenait donc pas à l’effaroucher par quoi que ce soit qui pût faire penser à de la moquerie ou de l’irrespect. Ainsi qu’il sied à un homme de son âge, il rangea très lentement ses affaires, puis, une fois assis, il chaussa ses lunettes et déplia un journal d’actualités qu’il lut pour se donner une contenance. Ce n’est qu’ensuite qu’il s’autorisa à espionner discrètement sa voisine.

La voyant toujours avec son carnet et son stylo, Georges se demanda : « Voilà une jeune femme qui n’écrit pas sur un ordinateur ou un smartphone. Cela devient rare à notre époque. Qui sait à quoi ce simple stylo peut bien donner naissance ? Des notes d’étudiant ? Une liste de courses ? Une idée de roman ? » Peut-être était-il en présence d’un auteur en devenir, une nouvelle Duras ou une nouvelle Yourcenar... Allez savoir. Même s’il était à peu près sûr que ces deux dernières n’avaient jamais cherché l’inspiration dans un train, il n’était pas interdit d’imaginer que la nouvelle génération y arrivât. Et justement, il se surprit à trouver à Caroline des faux airs de Romy Schneider, l’inoubliable interprète du film Le train avec Jean louis Trintignant. Inspiré d’un roman de Simenon, ce film avait su capter l’instant de grâce qui peut saisir deux êtres normalement pas destinés à se rencontrer, mais qui, à la faveur d’un trajet ferroviaire (et accessoirement de l’exode de 1940) avaient vécu ensemble une très belle histoire. Il songea d’ailleurs qu’il avait découvert le film avant de lire le roman : un comble pour un professeur de littérature aussi sérieux que lui !

Caroline, de son côté, avait fini par ouvrir le carnet et en faisait défiler les pages vierges. Très vite, elle comprit que le vieil homme la regardait en douce et elle décida de jouer le jeu pour faire passer le temps. Adoptant une attitude un brin provocatrice, elle commença par mordiller le stylo. Puis, elle fit semblant de commencer à écrire. Elle leva sa tête alternativement vers la fenêtre et le plafond, mimant la concentration de quelqu’un qui cherche l’inspiration. Puis, enfin, elle se décida à approcher le plus lentement possible le stylo du papier... avant de suspendre cruellement son geste et de replonger à nouveau dans ses pensées. Elle joua ce petit manège avec délectation durant de longues minutes.

Georges n’en perdit pas une miette. Cela paraissait trop beau pour être vrai. Il aurait aimé être une mouche voletant au dessus de l’épaule de la jeune femme et ainsi être son tout premier lecteur (bien qu’on imagine mal une mouche sachant lire). Frustré par son incapacité à savoir ce qui allait être couché sur papier, il se posa mille questions. Allait-elle écrire sur le thème du voyage ? D’ailleurs, le train faisait-il encore rêver les jeunes générations ? Avait-elle entendu parler de l’Orient Express et d’Agatha Christie ? De Zola et sa Bête humaine ? Et pourquoi pas des convois de la mort nazis ? Ou bien le train était-il uniquement synonyme pour elle de retards et de grèves ? Il se sentait hélas trop âgé pour deviner vraiment ce qui pouvait bien trotter dans la tête des jeunes filles, et ce, même en l’observant sa voisine du mieux qu’il le put. De guerre lasse, il se résolut alors à simplement apprécier la beauté de la jeune femme. Après tout, lorsque on avait en tête comme lui les grands figures féminines décrites par Hugo, Mérimée ou Zola, les gestes et expressions de celle-ci, sa fraîcheur même, étaient en eux-mêmes presque un roman.

Caroline avait fini par se lasser de son petit jeu. Elle repoussa le carnet sans y avoir rien noté, au grand dam de notre sexagénaire. L’instant de grâce était-il terminé ? N’avait-il jamais existé ailleurs que dans sa tête de vieil homme? Refusant obstinément cette idée, Georges continua à observer la jeune femme, jeune femme qui se contentait à présent de faire tourner le stylo entre ses doigts. Lui ne respirait presque plus, figé dans l’attente d’un miracle littéraire qui ne demandait qu’à avoir lieu, là, sous ses yeux. Tout n’était pas perdu tant qu’elle tenait encore ce fichu stylo... Et comme pour le mettre encore un peu plus au supplice, elle se mit alors à se recoiffer. Elle défit méticuleusement ses longs cheveux blonds avant de les rassembler petit à petit en chignon.

Puis elle prit le stylo pour le piquer dedans. C’était terminé.

Georges respira enfin. Il se mit à sourire. Presque à rire. La vie lui avait finalement fait un très beau cadeau ce jour-là, même si ce n’était pas exactement celui qu’il attendait. Car si ce simple stylo abandonné n’avait finalement pas donné naissance à une œuvre éternelle, ce qu’il regrettait fort... il trônait maintenant sur la tête d’une muse.

PRIX

Image de Été 2019
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Cano Pée · il y a
Tout joli, tout léger...se déguste sans faim
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Laurence GDN · il y a
Un beau moment de lecture ! Merci !
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Zouzou · il y a
J'adore les voyages en train où la passivité nous transporte dans l'ailleurs, merci
En lice ' Vagues à l'âtre ' et ' Chez toi' ' si vous aimez

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Mod · il y a
Ce sont des instantanés comme il
en existe dans les trains. Ce sont des moments propices à la rêverie comme vous avez si bien su le dire avec humour

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Kaleïdocoloroscope · il y a
Un bel instantané montrant à quel point l’imagination peut nous emporter loin de la réalité, quand on interprète d’une façon ou d’une autre les indices qui nous sont données. J’apprécie tout particulièrement la mise en abîme entre la mise en scène imaginée par Caroline et le professeur de lettres qui l’observe et laisse à son tour travailler son esprit...le tout dans un univers ferroviaire que j’adore et qui m’inspire beaucoup, pour avoir baigné dedans depuis ma plus tendre enfance (fille de cheminot oblige..). Les références à d’autres œuvres littéraires sont fort bien placées, La bête humaine était une de mes oeuvres préférées de Zola. Je ne connaissais pas le film “Le train”, j’irai le découvrir. Si vous êtes intéressés de lire un autre texte autour du grincement des essieux et du choc de la locomotive sur les rails, je vous invite à découvrir Existence ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/existence-dapres-letude-tableau-op-39-no-5-de-rachmaninoff
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Marcello C. Jones · il y a
Un beau moment bien amené.
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Samia.mbodong · il y a
Un joli moment de flânerie, très agréable et si aimablement raconté
Bravo à vos deux seconds rôles, carnet et stylo, qui donnent l’intrigue et la saveur de votre texte.
Bravo et merci je soutiens.

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Mireille.bosq · il y a
j'ai toujours aimé les trains et les gares et même les salles d'attente! quels délicieux lieux d'observation...Avec rien en somme vous avez déroulé une histoire qui campe bien une situation et des personnages. je vote
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JACB · il y a
émaillé de jolies références ce voyage en train tout en miroir est un délicieux défi à l'inspiration, un agréable écho à points de vue. Bien construit! Bonne chance pour l'été Francis.
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Guy Bellinger · il y a
Un texte qui a la grâce. Ce moment suspendu est évoqué avec finesse, humour et émotion. Et merci d'avoir cité "Le Train", ce beau film de Granier-Deferre que les exégètes ne citent jamais. Trintignant-Schneider - le train de l'exode - la musique envoûtante de Philippe Sarde.
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