Le caoutchouc

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

Le caoutchouc


Aujourd'hui c'est dimanche. Toute la famille termine son repas de midi, Henri, le père, Yvonne, la mère qui a pris tant de soins à le préparer et qui jouit de la dégustation partagée avec ses sept enfants chéris, puis Octave, le père d’Yvonne. Henri n'est pas très sensible aux plaisirs de la table, tout comme Octave qu’Yvonne a recueilli depuis la disparition de sa mère. Vieilli par les ans et par cette solitude, il participe de moins en moins aux travaux de la ferme familiale. Il faut dire aussi que sa difficulté grandissante à marcher l'oblige à utiliser une canne qui ne lui laisse qu'une main libre.
- Bon, les enfants, s’exclame tout d’un coup Henri, et si nous allions à la fête du bourg. Vous pourriez faire quelques tours de manège ?
- Oh oui Papa. Chouette ! Dis, on y va en autocar ?
- D’accord. Grand-père, vous venez avec nous ? Vous verrez vos petits-enfants prendre du plaisir à tourner sur les manèges.
- Ce n'est plus de mon âge, mon beau fils.
- Allez Papa, profite de l’occasion, lui répond Yvonne. L’autocar vous prend sur la place du village. Tu n'auras pas beaucoup à marcher. Et puis au bourg, tu verras tes copains. Tu as tant de plaisir quand vous êtes ensemble. Bien sûr, tu feras attention à la boisson !
- Bon, j’y vais. Et c’est moi qui paie les distractions de mes petits chéris, même s’ils sont aussi nombreux, disons, plus que je ne l’aurais souhaité pour vous.
- Allons, Papa, tu ne vas pas remettre cela ! Nous, on les adore nos sept enfants. Et puis c’est la nature qui nous a guidés. Allez, profite bien de ton après-midi.
Il faut dire qu’Octave est un têtu. Il est impossible de lui faire évacuer une idée qu’il a dans la tête. Avec Marie, sa femme, il n’ont eu que trois enfants. Pour lui, c'était bien suffisant pour assurer la succession dans la ferme sans trop la diviser lors de l’héritage. Sept enfants, vous vous rendez compte ? Il faut les nourrir, avoir des lits, des grandes chambres, une grande maison ; il faudra les éduquer, leur trouver un autre travail qu’à la ferme qui ne sera plus assez grande pour tout ce monde. C’est une misère que d’en avoir autant !
On est en mai. Plus besoin de se couvrir maintenant. On est sûr d’avoir une belle après-midi. Et puis, il faut revenir avant six heures pour les travaux de la ferme. Au retour, la fraîcheur du soir ne sera pas encore tombée.
Henri accompagné d’Octave, suivis des sept enfants se dirigent vers la place du village. Cinq minutes leur suffisent pour se retrouver devant l’arrêt de l’autocar, tout juste avant son passage.
Le véhicule s’arrête et le chauffeur ouvre les portes.
Voyant cette famille nombreuse attendant pour monter, il leur signale que son autocar est déjà trop plein pour prendre tout le monde.
- Désolé, mais il ne reste que trois places. Mais si vous prenez les petits sur vos genoux, vous pouvez monter à six. Vous savez, aujourd’hui, tout le monde va à la fête du bourg !
- Bon, grand-père, vous montez avec les plus petits, et moi, je fais les deux kilomètres à pied avec mes deux grands.
- Il n’en est pas question ! c’est toute la famille ou personne !
- Mais Grand-père, profitez de l’autocar.
- J’ai dit non ! On y va tous à pied ! je suis encore capable de marcher avec ma canne !
Le chauffeur, surpris, referme les portes de l’autocar et reprend sa route vers le bourg, et la troupe familiale décide de faire le trajet à pied. Henri et Octave devant et les sept enfants à la suite.
Les enfants chantent en chœur des airs appris à l’école. Octave avance bien avec sa canne. Par facilité, il marche sur le macadam qui lui est plus aisé que la bordure herbeuse au sol inégal. Sa canne en bois produit un « tac » sonore à chaque pas, rythmant son avance. Octave aime bien ce son, comme un métronome, qui lui donne la cadence à tenir. Tac, tac, tac... Cela lui rappelle les souvenirs de l’armée, de bons moments passés avec des camarades de tous horizons, les marches dans la nature, pour lui qui adore cet environnement si familier. Tac, tac, une, deux, une, deux. Il ferait des kilomètres à ce rythme. Il est heureux d’avoir refusé de monter dans l’autocar et d’entrainer ses petits-enfants qui chantent joyeusement dans son dos. Heureux aussi d’être dans la nature.
Octave ne perçoit pas que son rythme n’est pas en phase avec les mélopées des enfants. Pour lui, le bruit répétitif de sa canne est comme le tic-tac de l’horloge : présent sans vraiment se percevoir. Mais on remarquerait son absence.
Henri, lui, est agacé par ce tac tac infini qui l’empêche de se concentrer sur ses pensées. Tac, tac, tac, tac...
- Ah, mais pourquoi ne marche-t-il pas dans l’herbe, se dit-il. On l’entendrait moins. C’est énervant à la fin ! Et on n’en n’est pas encore à la moitié du chemin !
Tac - il pleut il pleut – tac - bergère, rentre tes- tac - blancs moutons - tac....
- Dites, grand-père, vous avez essayé de marcher sans canne ? se risque Henri.
- Comment sans canne, vous voudriez que je me fatigue pour rien, mon beau-fils ?
- Non, ce n’est pas ce que je veux dire, mais cela vous oblige à la porter, et vous n’êtes pas libre de votre main !
- Quand vous aurez mon âge et mes difficultés, vous comprendrez.
Manifestement, Henri ne sait pas comment aborder son beau-père pour lui faire comprendre que le bruit de sa canne sur le macadam est agaçant.
Promenons-nous – tac - dans les bois, pendant – tac - que le loup - tac - n’y est pas – tac - si le loup y – tac – était, il nous – tac - mangerait...
- Mais grand-père, si vous marchiez sur l’herbe, votre canne ferait moins de bruit.
- Décidément, Henri, vous faites une obsession sur ma canne ! Et marcher sur le macadam est plus facile pour moi. Je le sais quand tous les jours je marche dans les champs pour vous aider dans votre ferme, qui était la mienne d’ailleurs !
Henri se sent désappointé par les réponses de son beau-père. Mais il retente sa chance :
- N’entendez-vous pas le bruit de votre canne quand elle frappe le sol ?
- C’est une canne. Rien de plus normal.
- Bien sûr, mais ce bruit répétitif ne vous gêne pas ?
- Non, je ne l’entends même pas.
- Pourtant, moi, je l’entends bien.
- Et alors ?
- Alors, c’est toujours le même bruit.
- Et puis ?
- Et puis j’ai du mal à entendre les enfants chanter.
- Moi, je les entends bien. Je ne suis pas gêné.
Le pauvre Henri ne sait vraiment pas comment exprimer son agacement à son beau-père.
- Cela ne vous gêne pas si je m’arrête pour une pause pipi ?
- Non, on vous attendra.
- Ne vous faites pas de souci, je vous rattraperai au bourg.
- Vous voulez faire le chemin sans nous ? Vous voulez nous fuir ?
- Non, mais j’ai une envie pressante, et je ne veux pas vous retarder.
- Eh bien, j’en profiterai pour me reposer un peu pendant cette halte que vous m’imposez.
- Je ne vous l’impose pas...
- Non, vous me la suggérez.
- Alors, excusez-moi, je passe derrière le bosquet.
Le prétexte d’Henri n’a pas fonctionné, mais il lui a fallu simuler son envie d’uriner derrière le bosquet. Revenu avec les siens, tout le monde reprend le rythme de la marche. Les enfants reprennent leurs chants :
Un kilomètre à – tac- pied, ça use, ça use, un – tac – kilomètre à pied – tac – ça use les – tac - souliers. Deux – tac - kilomètres à pied...
N’en pouvant plus, Henri se lance :
- Mais enfin, Grand-père, vous ne trouvez pas que le bruit de votre canne est énervant ?
- Moi non, je vous le répète, je ne l’entends pas.
- Alors, pourquoi je l’entends,... moi ?
- Bon sang, mais fichez moi la paix avec cette canne. C’est la mienne, elle me convient parfaitement, et je n’ai pas l’intention d’en changer !!!
- Mais alors, pourquoi vous n’y mettez-vous pas un caoutchouc au bout pour ne plus l’entendre ?
- Mon beau-fils, si vous aviez mis un caoutchouc là où je pense, nous serions dans l’autocar et nous n’aurions pas cette conversation !
Voilà qui était dit....
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