Le canapé rose

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Ecrire encore et toujours, s'abandonner à ce plaisir de jouer avec les mots, de faire et défaire des histoires. Tel est mon désir, ni plus ni moins. Poésie, Nouvelle, Texte court qu'importe le  [+]

Ma femme m’a plaqué pas plus tard qu’hier. Une sombre embrouille sur la couleur d’un canapé. J’ai fait la même bêtise qu’un écrivain célèbre, J’ai zappé un meuble, plus qu’un meuble, un mur porteur de notre couple sur lequel un accord physique s’est confirmé. Deux peaux qui se touchent ça donne parfois un miracle. Les nôtres se sont frottées si souvent sur ce deux places en cuir « roche bobois ».
A force de faire l’amour dessus, j’ai oublié que Viviane l’a changé la semaine dernière.
Le noir a laissé place à un rose bonbon aussi fragile. Ce détail m’a échappé, trop concentré sans doute sur l’acte et l’application qu’il demande.
Et pourtant j’aurais dû tiquer, m’alarmer, m’indigner aussi.
Car Alice m’avait prévenu sur cette éventualité et la signification qu’elle contenait.
Si je tombe amoureuse d’une femme, je prends un canapé rose.
Or sur Alice et sur le canapé en même temps, j’ai aperçu rapidement un rose pâle se confondre avec la couleur de ses hanches, puis embrassant tendrement ma compagne j’ai remarqué un coussin teinture fille barbapapa. Deux signes picturaux gravissimes. Ils n’ont pas troublé le fonctionnement de mes hormones.
Le male en rut –moi- en état minimaliste d’analyse : une sorte de JFK du sexe, de Napoléon du coït ou l’amour se résume à une pastille sensuelle de 10 minutes. Et je compte la douche avec....Après c’est partie en sucette.
- Elle m’a dit : tu m’as fait l’amour mécaniquement
- Moi : comment ça ?
- J’ai eu l’impression d’être une poupée gonflable
- Mais pas du tout
- Arrêtes tu veux. Ne nous voilons pas la face. Je suis devenue un élément du décor, un meuble. Tu ne remarques plus rien.
- Mais c’est faux !
- Prouve-moi le contraire ?
- Chiche vas y
- Tiens, quelle est la couleur du canapé ?
- Facile, il est noir.
- Non, il est rose. Je l’ai changé hier.
- Denis
- Oui Viviane
- J’aime une femme. Je suis devenue lesbienne. Tout est fini entre nous.
J’ai fait mes valises le soir même.
Je pense à cet écrivain.. Lui comme moi, on s’est fait larguer à cause d’un canapé. Je me suis moqué de lui quand j’ai lu son histoire. Ça sentait trop la fiction. Je me suis trompé sur toute la ligne.
Ces choses-là arrivent vraiment.


Je couche à l’hôtel quelques jours. J’occupe une chambre aux cloisons étroites. Aussi ai-je tout entendu des agissements de ma voisine congolaise –une intermittente du plaisir- . Une véritable stakhanoviste du sexe.
Sait-elle ce que c’est qu’aimer, à part une succession de postions et de mots crus ? J’en doute. Mais il y trouve son compte.
Elle descend prendre son petit déjeuner à 9h. C’est la dernière arrivée avant la fin du service. J’achève mon deuxième café et je la regarde s’attabler. Pas une once de classe, des seins refaits à peine cachés sous un pull en v noir, des lèvres pulpeuses étrangement naturelles, des yeux noisettes protégés de la lumière par des faux cils. C’est amusant, on dirait des stores venitiens.
Elle sort son iphone 10 et consulte son agenda. Il est surement plein.
Cette femme-là n’est pas du genre à s’attacher. Elle ne se pourrit pas la vie avec des scènes de ménage. Je suis certain que chez elle, il n’y a pas de canapé, seulement un clic clac.
J’ai eu envie de l’aborder. Je me suis avancé vers elle. Quand j’ai voulu lui dire bonjour, mon portable a sonné. Ma mère au bout de la ligne. Alors j’ai tourné le dos à la congolaise.
Mettre son smartphone sur vibreur est le seul moyen de ne pas gâcher une belle aventure qui se présente.
Imaginez un coup de foudre, j’aurais dû résilier mon abonnement.
















Dîner dans un restaurant cheap avec mon frère avocat. C’est le rituel du Mardi. Je bénis le ciel d’avoir encore quelques tickets restaurant. Nous ne sommes pas encore la fin du mois. Je prends la formule du buffet
- T’es désespérant avec tes habitudes Denis. En parlant d’habitudes, comment vas Viviane ?
- Je n’en sais rien. Elle m’a foutu dehors la semaine dernière
- Comment ça ?
- C’est fini entre nous. Une sombre histoire de canapé. L’engueulade de trop.
- T’as bien fait de ne pas te marier. Le mariage c’est la plaie. Que des emmerdements !
- Pas pour tout le monde. Ces emmerdements te font vivre.
- Si tu crois que je m’amuse tous les jours à défendre des femmes trompées
- Epargne-moi ton cinéma Bruno. Ta fibre féministe je n’y crois pas
- Détrompe toi frangin
- Alors parlons d’Aline
- C’est un coup bas Denis
- C’est ma belle-sœur et accessoirement ton épouse
- Deuxième coup bas.
- Alors ce break entre vous deux c’est encore d’actualité ? Tu couches toujours à ton bureau ?
- Non plus maintenant. Je suis à l’hôtel
- Celui avec les volets verts tout proche du tabac ?
- Oui. Je vois que l’on fréquente le même quartier. C’est que l’appart’ de Viviane n’est pas loin. Au fait, toi tu couches ou maintenant ?
- Chez papa et maman
- Putain, mon pauvre. Quelle déchéance. Qu’est que tu as mon vieux, t’es tout pâle
- Surement un coup de pompe. J’ai besoin de sucre
- Tu viens de prendre une salade de pâtes et un plat de raviolis
- Ca c’est des sucres lents Bruno. Il me faut de sucre rapide.
- Attends Denis....
Je me suis levé rapidement. Je ne lui ai pas laissé le temps de me suivre. Fallait que je parte, que j’esquive cette conversation. Elle commence à me rendre malade. En vérité je ne couche pas chez nos parents. Je suis toujours à l’hôtel, celui aux volets verts
Je n’ai croisé jamais Bruno là-bas. Normal, nous ne vivons pas sur le même fuseau horaire. Je suis plus matinal que lui. C’est dire.

Au bureau j’arrive à 9 h30, presque toujours en jean parce que les collègues ont l’habitude de me voir comme ça. Il s’en amuse tellement que je ne veux pas les décevoir. Je suis le précurseur d’une mode vestimentaire. Je pratique le Monday until Thursday wear et le Friday clean. Je viens en costume le vendredi. J’ai le sens du contrepied.
Ca plait beaucoup à la direction que vante mon sens de l’innovation et plus particulièrement à Josiane alias money penny. La secrétaire du patron me fait les yeux doux. Je pourrais en profiter seulement c’est une mature version SICAV ou Emprunts Russes. On est loin du genre investissement d’avenir.
Je ne suis pas assez dépressif sexuellement parlant pour succomber à ses avances.
Dans la boîte je joue un rôle. On ne sait rien de moi en dehors du boulot. Je ne dévoile pas ma vie privée. Je suis le seul à ne pas avoir de fond d’écran perso sur mon pc, le seul à ne pas mettre quelques photos de proches à côté de ma souris. Je pousse le vice jusqu’à refuser les appels non professionnels. De 9h31 à 19h c’est le block out complet.
L’unique moyen de me joindre reste le sms.
Je me souviens des premiers textos de Viviane. Un sacré vocabulaire très explicite : je te kiffe mon petit chat, tu me manques.
A l’époque nous n’avions pas encore de canapé, juste un vieux futon que sa mère nous avait prêté.
Le dernier texto date de deux heures, presque une conversation whatsapp
- Denis tu as jusqu’à demain pour récupérer ta chemise à carreaux, sinon je la jette.
- La chemise à carreaux ? Elle est chez toi ?
- Oui
- Dieu soit loué. Je pensais qu’on me l’avait volée
- Personne ne vole un machin pareil. Passe demain en début d’aprém’
- Tu seras seule ?
- Denis, on n’a pas rancard
- Ok
- La bise Viviane
- Même pas en rêve Denis
Je vous laisse juge sur la terrible évolution du vocabulaire de notre relation.
Les sms passent. Les amours aussi.

J’ai sonné à son appartement. J’ai vu son œil bleu dans le judas de la porte. J’ai entendu le loquet s’ouvrir. J’ai vu la porte s’entre bailler. J’ai reçu la chemise à carreaux au visage. La porte s’est fermée. J’ai entendu la voix de quelqu’une demander : « c’était qui, Viviane ?
Et Viviane de répondre : Rien d’important. Juste un connard.
J’ai vécu 5 ans avec Viviane. J’ai tout partagé avec elle, même son odeur corporelle. Et jamais de ma vie, je n’avais pensé qu’un jour elle dise ça de moi.
Je me suis retrouvé avec ma chemise à carreaux, une boule à la gorge, incapable de sortir le moindre son jusqu’au petit matin.
Pour me remonter le moral j’ai écouté les doors en boucle. : this is the end my friend
Les débuts sont trop courts. La fin, on n’en voit jamais le bout.
Qu’est qui m’a pris de mettre cette chemise à carreaux, le lendemain, un vendredi ? La flemme, un certain abandon des bonnes habitudes, une démission devant ce qui faisait ma spécificité. Je me suis laissé aller. Je n’ai pas pris de douche, je ne me suis pas rasé. J’ai sauté dans un pantalon de survêtement et mis des converse bleues.
Direction l’entreprise. Fagoter comme l’as de pique. Dans le hall d’accueil j’ai croisé le DRH et le PDG. Mauvaise pioche. Deux heures plus tard, après avoir fait mes cartons j’ai pris mon solde de tout compte à la compta.
La fin, on n’en voit jamais le bout.
Je suis passé à l’hôtel aux volets verts. J’ai vu la congolaise payée sa note avec un grand sourire. Elle change de vie. Elle ne fera plus le tapin. Elle s’installe définitivement chez une amie dont elle est très amoureuse.
- La patronne de l’hôtel, très large d’esprit, lui demande : « C’est bien. Du moment que vous êtes heureuse. Dites-moi qu’est ce qui vous a plu chez votre amie ?
- La congolaise radieuse : son canapé rose
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