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Le cadet de ses soucis

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Korete

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« Gouzi gouzi gouzi. »
Elle est devenue gaga.
Elle ne l’aime plus.
Léo frotte sa joue encore brûlante tout en pressant Jeannot contre son cœur. Des larmes silencieuses, des larmes de dépit et de rage, transpercent ses yeux. Dans la pièce voisine, Maman déverse toujours un flot d’onomatopées papillonnantes, ignorant la douleur qui lui torpille le ventre.
« Gouzi gouzi gouzi. »
Léo n’en peut plus. Il se bouche les oreilles, laissant Jeannot tomber à ses pieds. Le monde se voile mais il ne cesse pourtant d’en percevoir la rumeur. Les « gouzi gouzi » parviennent à s’immiscer jusqu’à ses tympans, drapés dans des sonorités plus intimistes, plus douces. Les larmes redoublent. Léo se laisse glisser lentement au sol. Il penche la tête sur les genoux et se jette dans les bras de la colère.
Dans la pièce voisine, il imagine Maman _ mais ce n’est pas sa mère, ce n’est qu’une horrible sorcière qui l’a arraché à ses véritables parents pour en faire sa chose _ il imagine son visage redevenu radieux après l’avoir giflé et exilé, il imagine ses gestes enjoués, son bonheur éclatant qui se nourrit sans doute de sa propre souffrance. Il imagine... Ah ! Mais non ! Qu’est-ce qu’elle croit ? Elle croit qu’il ne se doute de rien ? Réellement, il n’imagine pas, il sait. Et la certitude de ce qui se passe derrière la porte accroit le volume de la boule qui lui obstrue la gorge.
Elle a ouvert son chemisier, son élégant chemisier imprégné de ce délicat parfum de vanille et elle offre sa poitrine indécente et nue. Elle offre cette poitrine sur laquelle lui-même n’a plus le droit de se reposer. C’est un grand garçon à présent. Qui va à l’école. Et à qui l’offre t-elle sa poitrine ?
A ce... A ce...
Sa langue se coince. Ses cordes vocales refusent de donner sens à cette réalité.
« Mais ce n’est pas possible ça ! Tu ne peux donc pas prononcer correctement ? »
Dans sa tête, les fracas exaspérés de la sorcière tournent et rebondissent jusqu’à l’étourdir. Tous ses efforts le bloquent. Il s’obstine.
A ce... A ce...
Il s’énerve.
A ce... A ce...
Sa voix intérieure dérape et bégaye en donnant forme au mot.
Lecas. Lecacas.
Un tonnerre assourdissant fait alors trembler ses neurones. Les dernières foudres de la sorcière qui le tyrannise jusque dans les replis les plus obscurs de son cerveau.
« Lucas. Ce n’est pas compliqué quand même. »
Lucas.
Lucas qui monopolise toutes les attentions, que l’on couvre de jouets, de tendresse et d’amour. Lucas qui le relègue au rang des proscrits, au statut de grand garçon qui va à l’école, maintenant.
Lucas. Le sort est jeté.
La porte s’ouvre. La sorcière traverse le couloir. Elle ne remarque même pas la présence de Léo, prostré contre le mur. Bien sûr il compte pour du beurre. Elle emporte avec elle les délicieux effluves de son parfum mêlés à la fragrance âcre du lait. Elle laisse négligemment tomber derrière elle quelques fragments d’une chanson douce murmurée au creux de l’oreille. Elle va coucher Lucas et profiter de cette accalmie éphémère pour faire une sieste de son côté. Peu à peu, la maison plonge dans le silence.
Léo attend encore. Longtemps. Ses membres s’ankylosent. Ses larmes sèchent, formant une trainée sur ses joues. Personne ne viendra le consoler. Il se relève enfin, reprend Jeannot dans ses bras, le seul qui est resté fidèle à ses côtés, le seul qui écoute avec empathie ses confidences. Oh ! Comme il la déteste cette sorcière. Et ce... Et ce... _ il s’énerve encore _ ce Lecacas. Comme il voudrait le pulvériser, lui faire mordre la poussière de toutes les dents qu’il n’a pas encore. Comme il voudrait le tuer _ tu entends ? et Jeannot hoche la tête , penche l’oreille en un signe de compréhension.
Léo secoue ses jambes endolories, s’essuie le nez du bout de la manche _ elle le disputerait encore la sorcière si elle voyait ça, il s’en fiche, elle n’est pas là. Il se dirige vers sa chambre, passe devant celle de Lucas, s’arrête.
La porte a été repeinte il y a à peine quelques mois, alors que la sorcière avait encore le ventre rond. Une belle peinture bleu ciel avec des nuages blancs et des oiseaux qui emportent des enfants au pays des rêves. Et une élégante écriture au centre de la porte. Léo ne sait pas encore lire. Il reconnait juste le L qui commence aussi son prénom. Est-ce qu’on a repeint sa porte à lui ? Non, sa porte à lui, elle est orange avec de ridicules feuilles de chêne vertes, sans aucune inscription.
Il entre dans la chambre. Il n’a pas le droit mais il est seul, personne ne peut le lui interdire.
Dans la pénombre, il entrevoit une véritable caverne d’Ali Baba, un monticule de peluches, un tapis de sol découpé comme les pièces d’un puzzle, des jouets aux formes extravagantes et colorées. Il en reconnait même qu’on lui a retiré sous prétexte qu’il était trop grand pour s’amuser encore avec. Au milieu de tous ces trésors, posé là comme un trône, le lit, un ilot de douceur dans une mer de tendresse avec ses barreaux protecteurs et au dessus le mobile où sautent des dauphins.
Léo s’approche. Le monstre dort, inoffensif. Il n’aurait même pas l’idée de se défendre en poussant les vagissements qui alerteraient la sorcière. Les mollets s’exhibent, potelés et vulnérables. Léo faufile son bras à travers les barreaux. Comme il aurait envie de... Il pince la chair entre ses doigts. Rien. Aucune réaction. Il pince plus fort.
Il crie, roule à terre, porte la main à sa joue.
« Léo, tu n’as pas honte ! »
La sorcière se dresse devant lui, puissante, cruelle, effroyablement grande. Puis elle se penche sur le berceau.
Des hurlements épouvantables s’échappent alors de sa bouche dans le flot épais d’un magma destructeur. Un torrent de larmes jaillit de ses yeux exorbités. Dans ses bras, Léo entrevoit la petite tête bleue s’agiter dans le mouvement désordonné qu’elle lui impulse.
Au sol, Léo se recroqueville, terrorisé par l’ampleur de la réaction. Il l’a juste pincé. Quelle punition va-t-elle lui infliger ?
Elle sort de la chambre, convulsée par la frénésie de ses hurlements. Sans un regard pour lui. Il n’est plus que le cadet de ses soucis.
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MissFree · il y a
dur dur la jalousie entre frères et sœurs, vous l'avez très bien retranscrit dans ce texte!
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Korete · il y a
Merci pour votre commentaire
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Chantal Sourire · il y a
Magnifique !J'ai voté des deux mains...j'adore la chute.
Quel destin pour ce petit Léo, j'en frémis...Bravo.

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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai aimé. C'est rude... mais la jalousie entre frères et sœurs est bien rude à vivre, il est vrai. Bien étudié et bien rendu : bravo !
En compétition, si le cœur vous dit, Korete : "le coq et l'oie".

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Korete · il y a
Jalousie d'autant plus difficile à vivre que le désir de mort qu'elle suscite est inavouable. Merci pour votre commentaire
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Joëlle Brethes · il y a
Très juste ! :-(
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