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Le cadeau

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Marlène

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J-30 :
Mon cher journal, cette année, je m’y prends assez tôt. Tu n’es pas sans savoir que dans un mois maintenant, c’est l’anniversaire de Jules. Il va avoir 40 ans... 40 ans, tu te rends compte ? 40 ans que j’ai mis ce petit bébé au monde !!
Oui, je sais, ce n’est plus un bébé, ni un garçon, c’est un homme maintenant, il me le répète assez souvent... Bref, il faut absolument que je trouve LE cadeau parfait.


J-29 :
Je vais aller flâner sur le net pour trouver un cadeau sympa, original et personnalisé. Oui, tu vois, je veux que ce soit son cadeau, à lui, pour lui et pour personne d’autre. Je me suis rendu compte que ces dernières années, je lui avais toujours offert un cadeau de couple : un plateau petit déjeuner pour 2 avec mugs, café et thé ( « mais on en a plein des tasses » ), une box pour un week-end en amoureux ( « Et qui va garder les enfants » ? bin moi, j’aurais pu...), un duo de pyjama pour se blottir l’un contre l’autre («  bonjour la séduction !! ») Et la liste n’est pas exhaustive... Bref, à chaque fois j’ai cru tenir la bonne idée, et à chaque fois, je suis tombée à coté. Alors cette année, je pense à mon fils un point c’est tout.


J-28 :
Pff... on pense gagner du temps grâce à Internet, tu parles !! Au bout de 3heures de recherches intensives je n’ai rien trouvé. Enfin si, des tabliers de cuisine à son nom avec des slogans ringards ( ici, le chef, c’est moi !), des serviettes avec de gros biscotos imprimés dessus, même du papier toilette personnalisé ( toujours avec toi...) Ce n’est pas vraiment le message que j’ai envie de lui faire passer... Je n’arrive pas à croire que des gens achètent ces bêtises, ou alors, ils ne doivent pas beaucoup aimer ceux à qui ils les offrent !!!


J-27 :
Je l’ai appelé aujourd’hui, pour prendre des nouvelles...La conversation a du durer... une bonne minute et demi : oui, ça va, je vais bien, oui Marie aussi, oui les enfants aussi, oui le travail est fatigant, oui l’école aussi, oui il nous reste des bocaux... Maman je dois te laisser, je vais voir ce qu’ils font pour hurler comme ça... oui à très vite.
J’ai raccroché plus déprimée qu’auparavant. Il est où le temps où l’on pouvait discuter des heures ensemble ? Où tu n’attendais pas que je te pose des questions pour me raconter ta journée ? Où toi aussi tu t’intéressais à moi ? Que s’est-il passé ? A quel moment a-t-on basculé ?
Je me souviens de toi petit garçon, tu devais avoir tout juste 2 ans. Au petit matin, on entendait tip tap tip dans le couloir, tu ouvrais la porte de la cuisine à toute volée et lançais un MAMAN enthousiaste quand tu m’apercevais. J’avais alors tout juste le temps de m’accroupir et tu te jetais dans mes bras, sans aucune retenue. Tu me serrais très fort, tellement heureux de me retrouver après une longue nuit de séparation... Et moi, moi, je souriais en te berçant, te caressais les cheveux, te respirais. Une bulle d’amour se formait autour de nous, sous le regard attendri de ton père... Je savais déjà que ces moments là étaient précieux.

Toi, tu ne t’en souviens pas, mais moi...
On dit que vos enfants restent vos enfants même quand ils sont vieux. C’est faux. Une maman sera toujours une maman mais ses enfants grandissent et finissent par devenir adulte.

J-26
Voilà, c’est ça le message que je veux lui faire passer : je serai toujours là pour toi, pour te protéger, te soutenir, et te guider, chaque fois que tu en auras besoin. Comme quand tu étais petit.
Je repense souvent à ces trajets, quand, de retour d’une journée à la plage, tout le monde somnolait dans la voiture. Je me sentais comme investie d'une grande mission, celle de vous ramener à bon port. Il faisait bon dans l’habitacle, la radio chantonnait doucement, et vous, vous dormiez paisiblement, me confiant votre vie sans aucune peur ni retenue. Je me sentais exactement à ma place. Combien de fois ai-je rallongé le trajet, juste pour profiter un peu plus de ce moment...
Bien sur, tout n’a pas toujours été toujours facile. Jules n’a pas fait ses nuits avant 18 mois par exemple. Mais curieusement, ça ne me dérangeait pas de me lever. Je lui chantais une berceuse ou juste lui murmurais : « Chut, je suis là ». Et il se rendormait. J’avais accompli ce pour quoi j’étais faite.
C’est fou l’impact qu’une parole ou une caresse peuvent avoir sur un bébé. C’est magique. C’est ça, tu m’as rendu magique.

J-25
Allez, assez de nostalgie, il faut prendre les choses en main : le cadeau, trouver le cadeau qui lui exprimera mes sentiments. Je sais !! Je vais appeler Caroline à l’aide. Elle est toujours de bons conseils.

J-25 bis :
Caroline est injoignable : en vacances avec ses petits enfants à la montagne. Elle rentre dans 3 semaines... 3 semaines avec ses petits enfants...

J-20 :
Oui, je sais, je n’ai pas écrit depuis quelques jours, mais j’étais en prospection. J’y étais presque !! J’ai pensé à un téléphone portable. Pour le coup, il aurait pu me joindre quand il voulait, et vice versa. Et s’il avait un souci quelconque, il pouvait appeler les secours de n’importe où ! Du coup, je me suis lancée à la recherche d’un téléphone, mais je n’y comprenais rien : 3G, 4G, MMS, SMS, 4 gigas abonnement, forfait... On ne parlait pas le même langage avec le vendeur. Je voulais juste un téléphone pour téléphoner. J’ai fini par appeler mes petits-fils à l’aide. Ils ont bien essayé de m’expliquer, mais quand ils ont compris que c’était pour leur père : oh, laisse tomber mamie, maman vient de lui offrir le tout dernier smart phone !
C’est quoi un smart phone ?

J-18 :
Caroline est la meilleure : elle m’a rappelée !! D’après elle, si je veux lui faire un cadeau vraiment personnalisé, il faut que je le fasse moi-même ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? C’est vrai que Jules adorait ça enfant : les tee-shirts sur lesquels je dessinais des petites voitures ou des soleils, les gâteaux d’anniversaire en forme de bateau pirate pour épater ses copains, et même les pulls avec ses initiales brodées pour que personne ne lui « emprunte » à l’école !!! Oui, voilà ! Un pull !! Je dois bien avoir assez de laines avec toutes mes pelotes dépareillées pour lui faire un joli pull bigarré comme avant, mais taille 42 !! Je suis très enthousiaste !!! Par contre, il ne va pas falloir perdre de temps, moins de 3 semaines, ça va être court ! Alors, désolée mon cher journal, mais je te laisse !!! Youpi !

J-17 :
Bon, il faut que je me rende à l’évidence, je n’ai plus la dextérité ni les yeux d’autrefois. Je n’ai réussi à tricoter qu’une dizaine de centimètres en une journée... Je te le dis, ce n’est pas beau de vieillir...
Mes yeux se fatiguent plus vite, j’ai besoin de lunettes pour voir de près, d’autres pour voir de loin. Je ne peux plus coudre ( enfiler le fil dans le chat de l’aiguille relève de l’exploit). Rappelle-toi quand je pouvais passer une nuit entière, accrochée à mon Robin Hood ou Stephen King, me disant, « allez un chapitre et j’éteins, » tout en sachant que oui, j’éteindrai mais à la fin du livre !! Et aujourd’hui, au bout d’un quart d’heure à peine ma vue se brouille....Bientôt je vais devoir passer aux livres audio.. Quelle horreur ! Et je ne te parle même pas d’aller à la piscine.... Tout ce qui me plaisait m’est insidieusement retiré petit à petit...
Mais je ne m’avoue pas vaincue, je vais transformer ce pull en bonnet !! Deux semaines pour un bonnet, c’est largement faisable !! Et je pourrai même rajouter une écharpe qui sait !

J-13 :
Mon cher journal, tu peux être fier de moi : ça y est, j’ai fini le bonnet !!! Si tu pouvais le voir, tu t’extasierais !! Il est magnifique, avec des rayures multicolores chatoyantes. Et, le détail qui fait toute la différence : 40 ANS en lettres noires sur le devant !!!! Bon, je reconnais que ça a été plus difficile que je ne pensais. Je n’ai presque pas dormi depuis 3 jours. J’ai du le défaire une bonne dizaine de fois ( une maille qui saute et c’est tout un rang qui est fichu !). Mais non, rien de rien, non, je ne regrette rien !
Encore une dizaine de jours à attendre avant de pouvoir l’offrir à mon Jules...

J-12 :
J’ai ressorti l’album photo hier soir. Je le feuilletais distraitement en laissant les souvenirs remonter... J’ai marqué un temps d’arrêt devant sa photo de classe de 4ème. C’est l’année où il a fait partie d’une « bande de copains ». Je me souviens que je n’arrêtais pas de me demander : Que font-ils en ce moment ? Où sont-ils ? Est-ce que ce sont des garçons biens ? Ne vont-ils pas forcer Jules à faire des bêtises ? Fumer, boire, se droguer, pire se tatouer ? En particulier le fils du boucher qui portait un blouson en cuir et avait déjà un percing à l’oreille... Et je retournais la situation dans ma tête. Que pouvais-je faire ? Que devais-je faire ? Valait-il mieux lui interdire de les fréquenter, au risque qu’il continue de les voir en cachette ? Ou bien les inviter à la maison, histoire de les avoir sous les yeux ? Mais cela équivaudrait à une approbation de ma part, alors que ça non, je n’approuvais pas du tout ses « amis » !
Quel dilemme... On veut toujours le meilleur pour ses enfants, mais il n’y a pas de mode d’emploi, et ce qui est le meilleur pour nous est-il le meilleur pour eux ?

J-11 :
Comme tous les premiers dimanches du mois Jules et sa famille sont venus déjeuner, et comme les premiers dimanches du mois, ils sont repartis immédiatement après le déjeuner... Un jour par mois à consacrer à sa maman, ce n’est pas trop demander si ? ! Après tous ces après midis à t’accompagner à tes matchs de foot, toutes ces nuits blanches à attendre que tu rentres entier de ta super fiesta, tous ces matins où je t’amenais à pied l’école malgré le vent et la pluie, pour faire plaisir à monsieur... Et aujourd’hui... une visite par mois, de quelques heures et «  on ne va pas tarder, faut qu’on rentre parce que blabla bla »Je n’écoute même plus ses excuses. Tous les enfants sont-ils aussi ingrats avec leurs parents ?
Ai-je été aussi ingrate ?

J-11 un peu plus tard...
Je reviens vers toi pour m’excuser.. J’ai été injuste envers Jules et je te dois la vérité...enfin je me dois la vérité, parce que si je mens dans un journal intime, où cela va-t-il me mener...
Si je suis si déçue par cette journée, c’est parce qu’à la fin du repas, les loustics ont voulu regarder l’album photo que j’avais laissé sur le buffet. On y voit Jules à chaque moment important de sa vie : anniversaires, premier Noël, première dent de lait qui pousse puis qui tombe, première balade à vélo, première balade à moto... Les enfants se moquaient gentiment des coupes de cheveux de leur père quand Marie a dit : « Et on ne parle même pas de tes goûts vestimentaires, non mais regarde ce pull !!! » Ce à quoi Jules répond : « Je reconnais, que là, j’ai fait fort ! Mais à ma décharge, je ne choisissais pas mes habits, je les subissais ! ». Voilà que tout le monde éclate de rire, moi y compris, jusqu’à ce que je m’aperçoive que ce fameux pull, c’était moi qui l’avais tricoté...
Le bonnet est allé rejoindre l’album photo, tout au fond du placard....

J-10 :
Retour à la case départ mais il me reste moins de 2 semaines à présent... Que le temps passe vite...
Réfléchissons... un cadeau personnalisé d’une mère pour son fils et dont il n’aura pas à avoir honte dans une vingtaine d’année...Réfléchis, allez, réfléchis... Pff, c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à me concentrer, je pense toujours à l’album...
Mais oui, les photos, c’est ça l’idée !!!
Voilà : ma photo préférée : Jules, 5 ans, assis sur le fauteuil en osier dans la véranda et moi debout derrière lui, les mains sur ses épaules, souriants à l’objectif. Un instantané de bonheur...Je vais le pousser discrètement à reprendre la même pose pour une même photo, 35 ans plus tard ! Je pourrai rajouter une légende du style : mère et fils unis pour la vie, ou : les années qui passent n’entament pas l’amour d’une mère et de son fils...
Je vais faire retirer et agrandir l’ancienne photo pour lui offrir les 2 !
Il ne reste plus qu’à trouver un prétexte pour le faire venir avant le mois prochain.

J-9 :
Ca y est, je suis passée chez le photographe. J’aurai l’agrandissement dans 5 jours ! Juste à temps ! Et il m’a affirmé qu’avec les technologies actuelles, le résultat devrait me surprendre, j’ai hâte !
En parallèle j’ai prétexté un problème avec mon appareil photo : Jules doit venir cette après midi pour y jeter un œil, j’en profiterai pour le photographier à ce moment là ! Je suis diabolique J

J-8 :
Jules et Marie sont passés hier. J’avais volontairement déréglé l’appareil sur « macro » au lieu d’ « automatique ». Du coup, toutes les photos étaient floues... Il n’a pas fallu longtemps à mon Jules pour comprendre d’où venait le souci... Je l’ai fait asseoir dans le fauteuil en osier pour « m’entraîner à prendre des photos » et pour « avoir une photo récente de lui » J’ai demandé à Marie de nous prendre en photo lui et moi, j’ai posé mes mains sur ses épaules, lui les siennes sur les miennes... J’ai cru un instant retrouver un petit garçon... Et nous voici partis pour une séance photo ratée : soit il gigotait, soit il ne regardait pas l’objectif, soit il grimaçait... Impossible d’avoir un beau portrait. Il commençait à s’agacer et moi, j’avais presque les larmes aux yeux. Je suis allée me moucher. Marie s’en est rendue compte, elle est allée se placer derrière Jules, l’a pris dans ses bras et a murmuré : allez, tu peux bien faire un effort pour ta mère. Alors ils ont pris la même position que nous deux plus de 30 ans auparavant. Jules avait un sourire radieux en serrant les mains de sa femme et moi...moi, j’ai appuyé sur le déclencheur.

J-7-6 :
Rien...

J-5 :
Le photographe m’a appelée. Je suis allée chercher l’agrandissement ce matin. Il avait raison : la photo est magnifique.
Je l’ai accrochée dans le placard de ma chambre.

J-4 :
A peine rentrée, Caroline m’a appelée pour savoir où j’en étais de mes recherches. On a bien failli se disputer au téléphone. Elle avait du mal à comprendre l’importance que cet anniversaire revêt à mes yeux. Pour elle, il s’agit juste de marquer le coup, et un parfum ou une nouvelle chemise feraient très bien l’affaire. Pourquoi est-ce que je me prends autant la tête m’a-t-elle reproché ! Je n’ai qu’à rajouter une carte avec Je t’aime écrit en gros en rose bonbon et le tour est joué !
Tout est facile pour Caroline, je l’envie.
Mais c’est vrai, pourquoi cet anniversaire est-il si important ? Peut être parce que c’est peut être le dernier ? Si je venais à mourir, je ne peux pas laisser à mon fils un simple parfum comme souvenir... Je veux lui témoigner, une fois encore, mes sentiments à travers un objet qui me survivra...
Je crois que Caroline a fini par comprendre. Elle m’a proposé de la retrouver au centre commercial demain matin vers 10heures pour une ultime chasse aux trésors.

J-3 :
Hip hip hip hourra !!! On peut dire que ça n’aura pas été facile mais nous avons réussi! Il était près de 17 heures quand fourbues d’avoir arpenté les allées toute la journée sans succès, nous nous apprêtions à rentrer. Et là, le ciel nous a fait un signe, un vrai signe ! A travers la verrière nous avons aperçu quelques gouttes de pluie qui crépitaient gentiment. Comme si la pluie frappait à la fenêtre pour nous dire : hou hou, je suis venue pour toi. Caroline et moi nous sommes arrêtées. Le temps s’était figé. Autour de nous les passants continuaient leurs achats mais on aurait dit qu’ils se déplaçaient au ralenti. Nous nous sommes retournées l’une vers l’autre et en même temps nous avons murmuré : un parapluie!
Et là, c’était comme dans les films, on s’est mises à parler en même temps, à finir les phrases commencées par l’autre : un parapluie bien sur, toujours là quand on en a besoin, il nous met à l’abri, il nous protège, il prend soin de nous comme notre maman autrefois... le cadeau parfait. J’avais envie de rire et de pleurer en même temps !
Je dois reconnaître que le bijoutier a fait une drôle de tête quand je lui ai demandé de graver les initiales de Jules Duprès sur le manche. Mais ce sera Son parapluie à lui et à personne d’autre !

Jour J :
Ce soir, c’est le grand soir, l’anniversaire de mon Jules. Je suis tellement heureuse de pouvoir y assister, de partager ce moment. Promis, je vais essayer de ne pas raconter une énième fois mon accouchement, la douleur de la péridurale qui ne fonctionna que d’un coté, la délivrance quand la sage femme l’a enfin sorti, la peur quand on a vu le cordon autour de son cou, le soulagement quand son petit doigt bleu s’est teinté en rose et le sentiment de plénitude quand posé sur ma poitrine, j’ai vu pour la première fois le grain de beauté sur son crane. Je me souviens avoir pensé : c’est ta marque de fabrique, un poinçon, tu es à moi, tu es mon fils et on ne pourra pas t’échanger contre un autre bébé !!!
Promis, ce soir, je ne serai pas nostalgique. Je vais essayer de profiter du moment présent. Je vais fêter l’anniversaire de Jules comme il se doit et lui offrir son cadeau.

J+1 :
Réaction de Jules: maman, tu as toujours de ces idées...

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