Le brouillard et les hautes lumières

il y a
4 min
582
lectures
31
Qualifié

Il est un village où vivent les histoires, où elles se racontent les unes aux autres et partent parfois en quête de nouvelles aventures....Je le cherche depuis toute petite et j'espère le trouve  [+]

Image de Hiver 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

C’est Hakan. Au village, on s’inquiète. On s’inquiète tant et si bien qu’on a fait venir Saga, la sorcière guérisseuse des corps et des cœurs troubles.

Hakan est un beau jeune homme pourtant, affuté comme un lynx, élancé comme une flèche. Il pourrait faire rouler n’importe quel garçon du village dans la poussière, se laisser aller aux œillades chatouilleuses des belles, le soir, au coin du feu, ou encore se perdre dans des récits de fer et de feu, d’amour et de guerre.

Mais non.

Ni d’amis, ni d’amantes, ni de mots. Hakan va seul. À peine une ombre, qui se glisse hors du village dans la lumière blanche du matin pour revenir, rougeoyante, au crépuscule.

Entre temps, que fait-il ? Seul le soleil le sait, qui suit ses pas dans les sentiers escarpés. Et même lui, le soleil, perd de vue Hakan quand il disparait dans les fougères brumeuses de la forêt, dans la bouche noircie des grottes, ou dans l’obscurité profonde du lac. Hakan fouille les entrailles de la Terre comme un vautour, une carcasse. Mais lui n’est jamais repu… Le soir, à l’heure où l’on rit, jacasse, badine autour du feu, Hakan bouche tue, mine sombre, œil vague, fouille encore d’une brindille les cendres du foyer. Lointain au milieu des siens.

Au village, on s’inquiète. Il faut lui délier la langue, tuer le vers vicieux qui ronge le fil qui attache le corps à l’âme et Hakan aux Hommes. Alors, on fait venir Saga, et Saga arrive dans ses habits de peaux et de plumes, de scintillements et de clochettes, avec son rire de sage et ses silences de folles. Saga écoute, observe et sourit.

Elle sourit, car elle revient du village de l’autre versant de la montagne. Là-bas, on l’a fait venir pour Nami, Nami-La-Muette, Nami-Moitié-de-Femme, Nami-Ventre-Creux. C’est une jeune femme aussi bien faite qu’une autre, pourtant. Mais à l’âge où l’on porte son premier enfant, Nami reste de glace aux promesses, aux tendresses, aux caresses. Quand là, on s’enlace, on s’embrasse, on berce, Nami, silencieuse, tisse.

Lorsque, enfin, elle pose son ouvrage, c’est pour s’assoir au pied des acacias, bienveillante et sereine comme un chat qui veille. Elle observe. Quoi ? Le frissonnement des feuilles, le sommeil des pierres, la danse de la poussière dans le soleil, et quand ses yeux fatiguent, les taches de lumières sous ses paupières. Qu’on l’interrompe pour un jeu, une tâche, un bavardage, elle hausse les épaules et murmure simplement « Je suis occupée ». Elle détourne le visage comme pour reposer sa joue tout contre la peau du monde.

C’est pour cela que Saga sourit. Elle sait de toute sa sagesse que Hakan et Nami sont faits de même chair et de même os, qu’ils appartiennent au même monde et que l’un est le remède de l’autre. D’un versant à l’autre de la montagne, Saga parle de Hakan à Nami et de Nami à Hakan.

Au soir, Hakan et Nami cheminent l’un vers l’autre et à l’aube se trouvent sur la plaine. Nami s’avance vers Hakan, murmure, « C’est donc toi », s’assoit, sort de son sac du fil épais et se met à tisser. Hakan s’agenouille auprès d’elle, sort de son sac du pain et des fruits, et il observe. Quoi ? La ligne des sourcils de Nami, le pli de ses lèvres quand le fil résiste, le frémissement de ses narines à chaque respiration, le va-et-vient de ses mains.
Il sait.
Il sait qu’il restera là, avec Nami, sur cette plaine, en plein soleil, qu’ils bâtiront leurs vies dans ces hautes lumières, qu’il ne supportera plus aucune obscurité, que celle de la nuit sur leurs deux corps enlacés et que, oui, il retournera dans les profondeurs des forêts, des grottes, et des lacs, mais ce sera pour rapporter à Nami, la saveur des fruits juteux, l’éclat des pierres précieuses et la nacre des coquillages qu’il y a vus. Hakan aime. À la nuit tombée, il prend Nami dans ses bras pour dormir sur la natte qu’elle vient d’achever de tisser.

La plaine accueille leurs amours silencieuses pendant trois saisons. Bientôt, le ventre de Nami s’arrondit, Hakan tisse lui-même un berceau avec des herbes sèches. Un matin, les pleurs d’un nouveau-né font taire les criquets. Hakan et Nami, front contre front, observent ce petit d’homme qui gazouille et babille. C’est comme si toute la musique du monde sortait de cette bouche-là. La plaine accueille leurs amours riantes jusqu’aux premiers mots de l’enfant.

Mais le brouillard vient.

Un soir, Nami est réveillée par un frisson qui lui parcourt l’échine. L’enfant est contre son ventre, mais Hakan n’est pas là pour les envelopper de ses bras. Elle le trouve dehors, immobile, fixant un point au-delà de la montagne. Elle ne voit pas ce qu’il voit, mais ce qu’elle observe, sur le visage de son homme à peine éclairé par un rayon de lune, c’est quelque chose qu’elle n’a jamais vu : un voile dans son regard, une brume. Elle a peur. « Rentre Hakan ». Elle se serre tout contre lui, car il est comme glacé.

Le brouillard vient.

Il pointe d’abord au sommet de la montagne, descend dans la vallée puis s’étend sur la plaine. À mesure que le brouillard s’approche, Nami voit s’épaissir le voile dans le regard d’Hakan. Elle ignore dans quelle forêt brumeuse, dans quelle grotte profonde, dans quelles eaux obscures, il s’est perdu, mais ce qu’elle sait, c’est qu’il ne voit plus sa femme, c’est qu’il ne voit plus son fils.

Alors, elle aussi veut se perdre dans les brumes d’Hakan.
Elle embrasse son fils, saisit la main de son amant, et ferme les paupières pour ne plus rien voir non plus.

Hakan et Nami se laissent happer par l’obscurité.

Leurs silhouettes s’estompent dans le brouillard. Seul subsiste dans les airs, l’écho du murmure de Nami : « Nous ne sommes pas de ce monde… ».

Bientôt, le brouillard fauche tout. Les contours, les couleurs, les odeurs, la plaine, le ciel et l’horizon.

Au milieu de ces ténèbres blanches, l’enfant, seul, continue de courir, de rire et de chanter dans l’éclat des hautes lumières qu’il est le seul à voir, désormais.

Quand Saga, la guérisseuse, vient sur la plaine, le brouillard se dissipe. Elle trouve l’enfant, étendu dans l’herbe, les yeux rivés au ciel, les mains derrière la tête. Il fredonne.

On raconte que, ce jour-là, deux grands condors sont apparus dans la montagne, et qu’on peut les voir parfois tournoyer au-dessus de la vallée et se poser sur la plaine. On raconte. Qui raconte ? L’enfant a grandi, a continué de courir, de rire, de chanter. Surtout, il s’est mis à raconter.
Des histoires qui sortent des entrailles de la terre, des histoires qui caressent la peau du monde, des histoires de brouillard et de hautes lumières.
Et c’est comme si toute la musique du monde sortait de cette bouche-là.

__

D’après un conte indien d’Amérique du Nord.
31

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Un Jour de printemps

Flavie Pain

C'étaient les grattements de la chatte sur le bord de la couette qui l'avaient réveillée ce matin-là. Adèle avait bien essayé de camoufler son visage, en grognant, dans l'espoir de profite ... [+]