Le bourgeon

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La ruelle était toujours aussi sombre quand Sven Arlous rentra chez lui ce soir-là. Pourtant, il se refusa à monter les sept étages qui le mèneraient chez lui ; dans son appartement trois pièces, où il se servirait probablement un double scotch, sans glace, comme chaque soir depuis trois ans. Il eut envie de flâner un peu... comme si quelque chose était différent.
Sven Arlous ne se considérait pas comme alcoolique. Il était juste blasé. Certainement à cause de sa situation qui n’a pas évolué en trois ans. Il avait commencé comme technicien informatique dans un petit laboratoire spécialisé en clonage végétal. Ce travail lui plaisait beaucoup. Sa tâche principale n’avait rien à voir avec les plantes bien sûr – puisqu’il se contentait de réparer les ordinateurs, les microscopes électroniques et autres systèmes numériques – mais être dans un tel environnement de verdure lui apportait calme et sérénité.
C’était avant que le gouvernement prenne le contrôle de la végétation. Ils en étaient arrivés à tout avoir. Ils avaient commencé par mettre la main sur les parcs, les jardins d’écoles, puis sur les arbres qui bordaient les routes, des bosquets décoratifs jusqu’aux jardins de particuliers. Ils sont passés partout. A poser des barrières de plastique autour de chaque plante, à barricader la moindre petite parcelle de verdure. Comme si chaque être végétal devait être protégé. Mais de quoi ? Qu’est ce qui effrayait tant les autorités ? Pourquoi le gouvernement avait agi en secret et si rapidement ? Sven ne le savait pas, et il ne se posait même plus la question à vrai dire. Il était juste en colère contre ceux qui ont fait fermer l’entreprise qui l’embauchait, pour des prestations aléatoires, et qui de fait, le laissait passer du temps au milieux de quelques plantes, de diverses espèces, et aux senteurs différentes.
Il s’était pourtant fait à l’idée ; la vie devait bien continuer. Il s’était donc arrangé pour retrouver un travail tranquille, dans une petite société d’audit financière, comme responsable du service informatique. Ses journées étaient beaucoup moins trépidantes, il le savait, mais au moins il avait un emploi et la sécurité pécuniaire allant avec. Il n’avait pourtant pas voulu changer d’appartement, pour un plus luxueux. Du haut de ses 33ans, Sven était véritablement ce qu’on pouvait appeler un homme simple. Il était seulement rentré dans une sorte de routine.
Rien ne permettait d’expliquer ce qui le fit attendre avant de grimper les étages de son immeuble aux treize étages, le soir du 7 mars 2067.



Chapitre 1. La découverte

Sven n’en revenait pas : quelle chance il avait eu... Qu’est-ce qui l’avait poussé à ne pas rentrer directement chez lui ? Il ne le saurait probablement jamais. Mais ce qu’il a découvert ce soir-là a sans aucun doute changé sa vie. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’une si petite chose puisse avoir autant d’incidence. Son pas nonchalant lui a permis de trébucher sur une vieille boite de conserve, qui avait dû tomber du conteneur. Il se retrouva en moins de deux secondes, la face contre terre. Il eut juste le temps de protéger son visage avec ses mains. Il n’a dû perdre connaissance juste quelques secondes, mais lorsqu’il reprit ses esprits, il lui paraissait avoir dormi des heures.
Rester allongé sur le béton lui faisait du bien. Il resta donc étendu là, à quelques minutes à peine de son lit, et en profita pour réfléchir un peu. Sa méditation terminée il se releva en trois temps. Ce n’est que quand il fut à quatre pattes qu’il remarqua la merveille. Il ne put s’en saisir immédiatement. C’était la première fois depuis 3 ans qu’il voyait un bourgeon. 3 ans qui lui semblait en fait une éternité. Il le prit au creux de ses mains, avec une délicatesse qu’il ne se connaissait pas. Son premier réflexe fut de le sentir, mais il se sentit automatiquement très bête... Il avait même oublié que les bourgeons n’ont pas d’odeur. D’un coup, il se leva, le bourgeon précieusement posé entre ses mains et fila dans son appartement, en grimpant les marches quatre à quatre. Il ne pensa même pas à se servir un whisky.
Que faisait ce bourgeon à côté des poubelles de l’immeuble, dans la petite ruelle de Thuilerond, alors que plus aucune végétation n’existait sur la terre depuis trois longues années ?
Il se concentra de toutes ses forces, essayant de se rappeler de ses cours de biologie. Lui au moins avait eu la chance d’en avoir. Il se souvient qu’un bourgeon nait automatiquement grâce à des racines. Les anciens du moins. Aujourd’hui, le gouvernement a sans doute trouvé le moyen d’en créer sans même que les spores et les sporanges s’en mêlent... Mais bon, c’était loin tout ça pour lui, et il se trompait sans doute sur les intitulés. En tous cas, il avait un bourgeon, et il n’était que pour lui seul. Sven était passionné par la nature, pour lui rien n’avait plus de sens dans le cycle de la vie. C’est pour cela que la disparition de toute trace végétale a autant influé sur son moral. Les autres ont eu l’air de s’habituer, du moins de passer au-dessus. Pour lui, ça a été un coup de poing dans le cœur, il n’a pas su s’acclimater au nouvel environnement de la terre. Il se résumait d’ailleurs à ne plus appeler sa planète comme cela. Le bourgeon lui fit penser à avant : il réfléchissait à ce qui avait provoqué la situation.
Chapitre 2. Les puissants

Le gouvernement s’intéressait beaucoup à la vie. A toute forme de vie. C’est ce qui a étonné Sven d’ailleurs. Comment les dirigeants, pourtant si concernés par la biologie, ont pu avoir envie de tout contrôler ? Certainement à cause des dérives du clonage. Elles ont provoqué des luttes internes certes, et divisé les puissants. Sven s’en souvenait, il s’y intéressait beaucoup dans le temps. Les hautes sphères étatiques étaient divisées en deux. Les conservateurs souhaitaient garder la planète intacte, en vertu des valeurs chrétiennes : ils prônaient un respect de la Création du Tout Puissant. Les autres, qui ont réussi à s’imposer étaient favorables à la recherche constante : pour un progrès toujours plus avancé. Leurs projets visaient carrément la conquête spatiale. « C’est sûr qu’avec ce genre de vues, des clones humains auraient pu leur être utiles, se disait Sven. Au siècle dernier ils avaient des esclaves, faut bien qu’ils évoluent aussi ! » Le progrès n’avait pas de limite ; ils cherchaient même à cloner la mémoire, par les cerveaux.
Ce qui avait posé le plus de problèmes à Sven, c’était les essais cliniques sur animaux. Ils respectaient les humains, ça oui. Mais soit disant que les animaux n’ont pas de conscience... ne souffrent pas. Sven Arlous ne se sentait pas véritablement attiré par la religion. Mais il aimait la nature, ça oui. Et tous les êtres vivants en général. Il craignait donc les soucis que causeraient le clonage d’humain, et les conditions de réalisation du clonage animal. Plus que de la crainte, il était révolté. Le pire, c’est que la propagande des puissants les avait tous poussés à croire que c’était une bonne chose, de cloner des animaux ; que c’était une réponse à la disparition des espèces... « Tu parles, les derniers tigres à dents de sabre doivent bien rire de là-haut. S’il y a un là-haut d’ailleurs. »
Beaucoup avaient tenté de se révolter au début : les partisans de l’authenticité. C’est vrai que quand on y pense, avoir un double, ça remet un peu en cause la valeur de la chose. Et puis toutes les polémiques que ça créerait... Sven y avait beaucoup pensé. Lorsqu’ils ont annoncé leur projet de clone humain : si on pense que l’original a plus de valeur que le clone humain, théoriquement, ça ferait du clone une sous race exploitable non ? Et dans ce cas-là, où est la limite ? Y’aurait donc pas de respect à avoir pour les clones ?... Sven y avait effectivement BEAUCOUP réfléchi. Mais maintenant il n’y pensait plus. Le whisky le faisait généralement penser à autre chose.
Les risques sont partout, mais doit-on sacrifier tous nos moments de bonheur pour autant ? Rien qu’en dégustant un hot dog, on peut attraper mille maladies et autres conneries du genre » Se disait Sven. Il se surprenait lui-même à être si vulgaire lorsque ses pensées lui rappelaient le passé. Pourquoi le gouvernement avait pris peur ? Les changements ont été si rapides... C’est bien eux qui étaient les instigateurs des réformes biologiques. Peut-être était-ce la rapidité de la chose qui les avait effrayés... il est vrai que le clonage a pris une ampleur considérable... Ils en ont fait du chemin depuis Dolly. Mais tout de même, les plantes. « On ne peut pas vivre sans végétation » se remit il à penser. Pour Sven, il n’était rien de plus puissant que les plantes. Les souvenirs se bousculaient dans sa tête. C’était passé sur le journal du soir : soit disant que la culture végétale devenait dangereuse, que des espèces clonées étaient devenues hors de contrôle. Que le gouvernement agissait pour protéger la population. Voilà qu’ils mettaient ça sur le compte du devoir étatique.
C’est pour ça que Sven chérissait ce moment, il le savait mémorable : il n’avait pas vu de bourgeon depuis trois longues années.



Chapitre 3. Juliette

Impossible de savoir si la découverte du bourgeon a provoqué cela, mais il se mit ensuite à penser à Juliette. Il pourrait la qualifier de copine sans doute, mais il ne savait pas bien si elle serait d’accord avec cette appellation. Ils se voyaient de temps en temps, mais ne se comportaient pas complétement comme un couple. Avant le chamboulement du monde par les Puissants, ils s’entendaient à merveille, le passage au nouveau monde n’a pas été facile mais, au début, ils y trouvaient leur compte : ils critiquaient, et se chamaillaient en ré écrivant le tout. Mais la routine dans laquelle s’est installé Sven a mis une certaine distance entre les amants. Juliette ne comprenait pas la vie dans laquelle Sven s’était terré. Elle aussi avait été malheureuse à l’arrivée des Puissants, mais la vie suivait son cours de toute manière... Elle préférait continuer à vivre la sienne en en étant actrice. Au début, elle avait essayé de tirer Sven vers le haut, mais elle a vite compris qu’elle n’y arriverait pas. C’était un mélancolique, elle le savait, et c’est bien pour ça qu’elle l’aimait. Leur relation avait changé, et même si leurs sentiments aussi, elle était certaine de son amour.
Sven avait horreur des pensées toutes faites, des phrases énoncées comme des dictons de gâteaux chinois. « L’homme n’est rien par rapport aux rouages de la société », « Le temps nous rattrape toujours...» Pourtant, il en aimait une, digne d’un cookie de la fortune : La terre n’est pas un don de nos parents, ce sont nos enfants qui nous la prêtent. Elle était d’un auteur du siècle précédent. Il l’aimait, et pourtant, elle lui faisait un peu mal au creux du cœur, chaque fois qu’il la récitait. Si un jour il se décidait à avoir des enfants, il aimerait ne pas avoir honte en leur parlant de la terre. Dans sa jeunesse, il avait eu la chance d’entendre, sur ce qu’ils appelaient des MP3, une très vieille musique, d’un chanteur qui se faisait appeler Mickey 3D ; il avait intitulé sa chanson « Respire », et dedans, il racontait ça : l’histoire d’un enfant qui demande à son père pourquoi il a deux yeux au milieu du front, et pourquoi lui n’en a qu’un. Sven se mit alors à fredonner les paroles qui lui restaient en tête : « Tu leur raconteras l’époque où tu pouvais, manger des fruits dans l’herbe, allongé dans les prés. Y’avait des animaux partout dans la forêt, au début du printemps, les oiseaux revenaient. »
Il se mit à sourire. C’était un drôle de sentiment : il se trouvait bête, et son sourire béat accentuait la chose... Mais il était heureux. Il avait un bourgeon. Alors, ce soir-là, il grimpa les escaliers de son immeuble quatre à quatre, le bourgeon coincé entre ses mains, et souriait toujours quand il passa la porte. Il ne pensa même pas au whisky. C’est dire s’il était heureux.

Chapitre 4. La cannette

Sven repensa à la période de transition. Les puissants n’avaient pourtant pas tout gâché. La ville était bien plus propre maintenant, plus de papiers par terre, plus d’odeurs nauséabonde d’égouts qui débordent : ils avaient bel et bien fait régner l’ordre. Seuls quelques vieux graffitis perduraient. Mais leur tentative de remplacer les espaces verts par des plantes en plastique avait été un fiasco : les gens avaient bien compris qu’on les prenait pour des cons. Et voilà qu’il recommençait à être vulgaire. Il prit une importante décision ce soir-là ; il allait se bouger. Et comme s’il devait sa nouvelle prise de conscience à la découverte de ce bourgeon, il décida d’en prendre soin. Trébucher sur cette canette était la plus belle chose qui lui était arrivée en trois ans... Et puis, c’était un beau bourgeon. Il lui rappelait un peu de vieilles images qu’il avait vues il y a longtemps : elles montraient la floraison des cerisiers japonais. Il n’en avait jamais vu, et ne savait pas du tout ce que voulait dire « japonais », mais il avait intériorisé ces images comme s’il avait été là au moment de la photographie. Quelqu’un lui avait alors dit que la floraison du premier bourgeon du cerisier japonais était sacrée, et que tout le monde voulait y assister, c’était un moment de fête pour le pays. « Ah oui, c’est ça, le Japon est un pays » se dit Sven. Il frissonna un coup, tendit ses bras très haut au-dessus de sa tête comme pour sortir de sa torpeur, et décida de se mettre au travail. Il allait faire éclore ce bourgeon coûte que coûte. Il chercha le coin le plus sec de son appartement, et pris soin de ne pas le placer dans l’angle de vue de la fenêtre, au cas où les autorités s’amuseraient encore à faire leurs rondes d’hélicoptères-lumineuses, comme il les appelait. Il n’y avait aucune raison qu’on fouille son appartement, mais Sven avait appris à être prudent. Il fabriqua une sorte de serre en libérant sa table de chevet. Par chance, elle était faite en plastique aéré, le top du top du design. La lumière allait pouvoir passer. Il découpa des gros ronds dans le dessus de la table pour être quand même certain que le bourgeon pourrait respirer.
Maintenant que la question de la serre était réglée, la question cruciale de la terre venait à se poser.  
Chapitre 5. La chasse au trésor

Sven essaya de rassembler toutes les connaissances scolaires qui auraient pu lui servir, mais cela remontait à beaucoup trop loin. Où allait-il bien pouvoir trouver de la terre véritable maintenant que tout n’était que béton, briques et plastique ? Il tenta de se rappeler ses promenades, voir s’il n’en avait pas aperçu un petit lopin, mais il se dit bien vite que c’était peine perdue. Il se souvint alors de l’atelier de clonage végétal. Il avait fermé, certes, mais peut-être qu’il en resterait un peu, quelque part dans le coin... Après une longue réflexion, Sven chassa cette éventualité. Il n’avait pas envie d’être découvert en train de flâner, au pied de l’ancien établissement qui suscitait tant de controverses. Il regarda sa montre : « De toute façon, l’heure du couvre-feu a déjà sonné » se dit-il. Il se risqua pourtant à redescendre en bas de chez lui, pour essayer de découvrir quelque chose. Il n’oublia pas de scruter le ciel avant pour voir si les hélicoptères n’étaient pas dans le ciel.
Il s’était toujours demandé comment un tel climat de peur avait fait pour s’imposer. Les anciens disaient que c’était pour éviter les révoltes, la prise du pouvoir par une minorité, ou encore la dictature. Mais Sven savait bien qu’avec la mise en place du couvre-feu, et les contrôles de plus en plus fréquents à domicile ou bien dans la rue, leur régime ressemblait bien plus à une dictature que ce qu’ils voulaient leur faire croire. Etrangement, ce dont il se souvenait mieux de ses cours concernait les fascismes et dictatures du XXème siècle. Il se rappelait du nom d’Hitler, Mussolini, Staline... et avait plusieurs fois fait le rapprochement entre ces différents chefs, et Les Puissants. La seule différence pour lui, tenait au fait que Les Puissants ont réussi à s’imposer au sommet en tant que groupe, fort de son unité, alors que les dictateurs du XXème siècle ont dominé tout seul. De toute façon, Sven savait que toute comparaison était fortuite : le Xème siècle n’a pas connu les mêmes avancées techniques que le XXIème. Pour lui, le clonage avait apporté la peur ; la peur de ne pas contrôler sans doutes, que le phénomène prenne une telle ampleur, qu’on ne pourrait plus déceler l’original du cloner. Les choses perdraient ainsi de leur valeur... « De là à tout supprimer, ou bien à tout garder sous contrôle, quand même, ils abusent » pensa Sven.
Soudain, ses yeux glissèrent sur ce qui le fit sortir de ses réflexions : il avait trouvé de la terre.

Si excité par sa découverte, il se jeta à genoux et approcha son visage de ce qu’il avait cru être de la terre : c’était si petit ! Il porta son indexe à sa bouche et l’humecta un peu, puis il l’approcha du petit tas marron pour en récupérer un tout petit peu, et le reporta à sa bouche. Sa réaction fut immédiate : « De la terre. De la TERRE. Sous mon immeuble depuis tout ce temps... Bon, ça doit représenter à peine un gramme de terre, mais au moins c’en est ».


Chapitre 6. Le projet

Même si la dernière remontait à quatre mois, Sven continuait d’avoir peur des fouilles aléatoires qu’orchestrait le gouvernement. C’était un peu comme ce qui s’appelait légalement, dans le temps, des « perquisitions ». Sauf que maintenant, il leur arrivait de débarquer, n’importe quand, sans aucune autorisation écrite, et sous prétexte que quelqu’un vous avait entendu parler plus tôt de tel ou tel sujet illégal. Sven y avait réfléchi : tout était devenu plus ou moins illégal de toute façon. Alors bon, s’ils voulaient se faire une petite visite chez vous, ils trouveraient bien quelque chose. La dernière fois qu’ils avaient débarqué chez Sven, c’était assez tard dans la soirée, le couvre-feu était passé et Sven commençait sa nuit. Il entendit un chœur de voix rauques : « Arlous, ouvrez ! ». C’était un ordre sans appel. Il s’était levé d’un bond, et avait accueilli les quatre policiers en caleçon. Ils avaient d’abord fait mine de chercher de la drogue un peu partout dans la maison, puis ils l’ont questionné sur ses activités, depuis la fermeture du laboratoire. Ils devaient le suspecter d’être encore en lien avec certains employés qui avaient continué le clonage dans un laboratoire secret. Quand elle avait éclaté, cette histoire avait fait un bruit d’enfer. Quoi qu’il en soit, Sven n’était pas de mèche avec eux. Pas que ça lui aurait déplu, mais il n’avait simplement pas été mis au courant de cette entreprise clandestine. Aujourd’hui, il était plutôt ravi : personne n’avait de raison de le suspecter.
Sven Arlous pouvait effectivement se considérer comme discret. C’était une personne simple, qui avait appris à ne plus faire de projets. Parfois, Juliette lui en voulait un peu, elle considérait qu’il se laissait vivre. Il avait un jour répondu à ses remarques par ces mots : « je te propose de ne pas faire de projets avec moi... On peut bien être heureux comme ça. » Elle lui avait répondu par un sourire suivi d’un lancer de chaussure spectaculaire, en direction de son visage. Sven pensait souvent à Juliette : « Elle incarne tout ce que mon cœur désire » ; c’était selon lui, la femme de sa vie. Seulement parfois, il oubliait de le lui montrer. Et il sentait qu’il la rendait un peu malheureuse. Par chance, ce soir, il avait trouvé un bourgeon, il allait bientôt découvrir quelle sorte de fleur se cachait sous les pétales verts et clos. Et il allait lui offrir. Il avait enfin l’occasion de l’épater : il se voyait déjà, avec sa plus belle chemise, et son nœud papillon des grands soirs, assorti à son pantalon rouge, arborant son plus beau sourire, et sonnant à sa porte, la main tendue vers elle, avec la plus belle fleur du monde au bout de ses doigts. Une fleur authentique pour sa Juliette : ça allait lui plaire se disait-il. Et là, plus question de le trouver acariâtre et morose.

Chapitre 7. L’attente

L’histoire de Sven connaissait un rebondissement. Il repensa à son père qui lui disait en permanence de ne jamais baisser les bras, et se remit à sourire. Il scruta de nouveau le ciel à la recherche d’hélicoptères, puis rabaissa ses yeux vers son trésor, en se disant de toute façon qu’ils les entendraient venir. Voilà une chose à laquelle les puissants n’ont pas pensé : supprimer le bruit de leurs engins d’espionnage ; ils y arriveraient beaucoup mieux. Enfin, ce n’était pas le moment de penser à ça, et en un sens, il était bien heureux qu’ils n’aient pas encore eu cette idée. Il n’aurait pas pu mener sa mission à bien. Il plongea sa main vers le sol, et se mit à ramasser la terre, en faisant attention à ne pas en perdre. La quantité trouvée tenait –par chance- au creux de sa paume. Il ne savait pas si ça allait suffire mais pourrait toujours aller en rechercher après. Il grimpa les escaliers rapidement, mais tout de même moins vite que lorsqu’il avait trouvé le bourgeon. Il avait cette fois, très peur de perdre l’équilibre, de se rattraper avec ses deux mains, et de laisser s’éparpiller la terre partout dans les escaliers. Son sourire n’avait pas quitté son visage lorsqu’il passa la porte de chez lui. Il posa la terre sur la table du salon puis se dirigea vers la serre qu’il avait fabriquée. Il entrouvrit délicatement la porte et inspecta le bourgeon. Rien n’avait changé bien sûr. Il le souleva et le posa sur le dessus de l’ancienne table de nuit. Le bourgeon failli tomber dans un des trous que Sven avait créés pour laisser la future plante respirer. Il le ramassa in extremis pour le placer tout doucement en lieu sûr. Il plaça ensuite la terre dans un petit bocal qu’il trouva dans son armoire, et le mit au centre de la petite armoire. La lumière allait bien pouvoir passer par les trous, et il allait vérifier demain. Il ne pouvait plus rien faire de nuit de toute façon. Il alla se coucher, sans même se servir de whisky, et était plutôt satisfait de lui-même.








Chapitre 8. L’éclosion

Sven avait fait en sorte au long de ces semaines que les mauvaises pensées disparaissent. Il ne lui restait en tête que les jolis rêves. Il rêvait chaque nuit de son bourgeon. Il en avait pris soin, chaque matin, au réveil. Et chaque soir, après le travail, il se précipitait à sa table de chevet transformé en serre. Il était heureux de suivre l’évolution de son bourgeon. Non pas que le fait de posséder quelque chose l’excitait, il était simplement heureux de voir ce qu’il avait accompli depuis ce fameux soir du 7 mars 2067. Pour enfin, découvrir seize jours plus tard, une merveilleuse fleur, qui ressemblait étrangement à une renoncule, mais avec une taille de pétale légèrement plus grande. Un peu comme une rose en fait. Elle était d’une belle couleur rose très pâle. Sven Arlous souriait à pleine dent. Il avait réussi. Sans même que les puissants ne le découvrent. Lui, du haut de ses trente-trois ans, avait réussi à défier l’ordre. Il avait fait éclore dans le plus grand secret le bourgeon qu’il avait trouvé par hasard, en trébuchant sur une vieille cannette.
Il ne se préoccupa pas du couvre-feu cette nuit-là, quand il sortit de chez lui, son sac sur le dos, avec à l’intérieur son plus grand trésor. Il fonça directement chez sa Juliette, avec la bonne intention de réaliser ce qu’il s’était promis le soir de la découverte.
Il avait offert la première de ses fleurs à la personne qu’il aimait le plus au monde, et lorsqu’il vit le sourire de celle-ci, à la simple vue de cette minuscule plante, il se fixa un nouvel objectif : découvrir d’autres bourgeons, dans le but de faire sourire le plus grand nombre de personnes. « Sans verdure la ville suffoque » se dit-il. Il allait tenter de remédier à ça.
Et, en y pensant tranquillement, cette perspective le rendait déjà heureux.
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