Le bouquiniste

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Bonjour, après des années dans la communication, je me suis reconvertie comme "instit" et mon métier me comble. C'est dans le cadre d'un atelier d'écriture que j'ai rédigé ces quelques  [+]

Une brume monte de la Seine et s’épaissit. Mathieu frissonne, remonte son col et resserre son écharpe. A peine dix heures. La journée promet d’être longue. Par ce temps là, les passants ne s’arrêtent pas, trop pressés de se réfugier au chaud dans un café.
Ne devrait-il pas rentrer chez lui et classer les ouvrages qu’il a glanés à la Foire internationale du livre ancien à Vienne, la semaine dernière ? s’interroge-t-il en son for intérieur. Non, au contraire, beaucoup de ses confrères sont absents aujourd’hui. Ce temps, c’est peut être une aubaine pour lui. Il ouvre donc sa boîte, installe ses ouvrages en plaçant les éditions rares sur le devant : Candide de Voltaire dans une édition de 1762 en maroquin rouge aux armes du duc de Choiseul, l’un des 36 volumes de l’histoire naturelle de Buffon, édité en 1754, l’oraison funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche par Bossuet ainsi qu’une demi douzaine d’ouvrages aux ex libris de grands personnages.

Dix ans plus tôt, il avait obtenu la concession d’un vieux bouquiniste, quai des Grands Augustins, qui avait arpenté le parapet pendant plus de 46 ans. Mort un matin d’hiver d’une crise cardiaque, il avait libéré son emplacement. Mathieu avait eu de la chance. Après des années d’attente à vivre d’expédients, de cours particuliers de latin et de grec, de remplacements ici ou là, il n’y croyait plus. La liste d’attente au service des concessions de la Mairie de Paris était impressionnante.

Ce métier, Mathieu l’avait découvert en chinant pendant des années sur les quais. Les bouquins, ça avait toujours été sa passion. Aîné de trois enfants, avant deux filles, il s’était d’abord évadé dans les bandes dessinées, puis les policiers et enfin la littérature. Après une maîtrise de lettres classiques, il cherchait encore sa voie à 27 ans passés. Les classes surpeuplées des lycées de banlieue, ce n’était pas pour lui. Que faire alors avec la littérature comme seul bagage ?

Au cours de ses recherches, il s’était lié d’amitié avec les bouquinistes qui partageaient la même passion que lui pour les ouvrages de 17 et 18ème siècles. A l’occasion, lorsque l’un ou l’autre était souffrant, il le dépannait. Parfois même, il passait la demi journée avec lui. Sans le savoir, il apprenait son métier. Petit à petit, l’idée lui était venue de faire sa lettre de motivation à la Mairie de Paris et de s’armer de patience.

Un septuagénaire, petit et trapu, vient interrompre ses méditations.
- bonjour Monsieur, je recherche la traduction en latin des œuvres de St Cyrille par un moine bénédictin de la Congrégation de St Maur dont j'ai oublié le nom. Il serait apparenté à ma famille.
- Pouvez-vous m’en dire plus sur l’ouvrage au moins ?
- Oui, bien sûr. La traduction a été édité en 1720. Mon fils qui a fait une recherche sur Internet m’a parlé d’une réédition à Amsterdam en 1754. Pourriez-vous vous la procurer ?
- Je vais voir ce que je peux faire ; Je reviens d’une foire de livres anciens à Vienne. J’y ai pris des contacts. J’ai d’ailleurs un confrère hollandais que je vais appeler dès demain. Où puis-je vous contacter ?
- Je suis de passage à Paris et je loge chez ma fille. Voici sa carte de visite.

Mathieu est content. Ce qu’il aime dans ce métier, c’est surtout les recherches. Avec Internet et la messagerie électronique, c’est devenu plus facile et plus rapide mais cela demeure toujours très excitant. La journée s’étire. N’y tenant plus, n’ayant rien vendu, il ferme sa boîte dès 17 heures, pressé de commencer son investigation. A peine rentré chez lui, dans un deux pièces envahi par des livres et magazines de toutes sortes, rue de la Montagne Ste Geneviève, il envoie un mail à Franz, son contact hollandais. Il consulte aussi les sites Internet spécialisés dans les livres anciens pour voir s’il ne trouverait pas d’autres informations sur l’édition que son client lui a demandée ou même d’autres rééditions.

Le lendemain, devant le ciel bas et chargé, il décide de rester chez lui pour classer les ouvrages qu’il a rapportés de Vienne. Il doit en faire des fiches et en estimer le prix à la vente. Il souhaite aussi rester près de son ordinateur au cas où Franz répondrait à son mail. En fin de journée, ce dernier l’appelle pour lui donner les coordonnées d’un confrère à Amsterdam qui détiendrait l’ouvrage. Dans la foulée, Mathieu prend contact avec lui pour lui demander des informations sur l’état du livre, avec photo numérique à l’appui, ainsi qu’un prix de cession.

Le reste de la semaine s’écoule sans incident ni événement majeurs. Quelques ventes et quelques contacts. Le samedi, alors qu’il s’apprête à partir pour les quais, il reçoit une photo de la couverture et de certaines pages intérieures de l’édition hollandaise ainsi qu’un descriptif précis de son état. Le libraire hollandais en demande 360 euros, un prix raisonnable car le livre est bien abimé.

Mathieu contacte immédiatement son client. Il tombe sur sa fille qui lui annonce qu’il est reparti en Vendée. Elle lui communique son numéro de téléphone. Sans attendre, Mathieu décroche son combiné :
- bonjour Monsieur, Mathieu Derville, le bouquiniste du Quai des Grands Augustins.
- Bonjour Monsieur, alors vous avez des nouvelles ?
- Oui, oui. J’ai retrouvé l’édition de l’ouvrage que vous recherchiez. Elle est chez un libraire de Rotterdam.
- C’est merveilleux. Et dans quel état ?
- Pas fameux, je crains. La couverture en cuir est passablement piquée. La 4ème de couverture est décollée sur la moitié de la hauteur. Enfin, plusieurs pages présentent des mouillures, certaines sont même déchirées. Ce qui explique son prix, tout à fait raisonnable, 450 euros.
- En francs ça fait combien ?
- Environ 3000, sans compter les frais d’expédition et d’assurance pour l’envoi.
- Et pour la restauration, ca irait chercher dans les combien ?
- Ah ça, je ne sais pas. Il faut que je me renseigne. Je connais un excellent restaurateur de livres anciens. Voulez-vous que je lui demande un devis ?
- Oui, bien sûr. Merci.
- Je peux vous envoyer des photos de son état actuel, en attendant.
- Avec plaisir. Voici mon adresse.
- Parfait, ça part dès demain.

Mathieu appelle son ami Jérôme, restaurateur de livres anciens. Un type rongé par son métier. Ils se sont connus à un colloque de professionnels du livre ancien en Allemagne, à Potsdam, cinq ans plus tôt. Le courant était vite passé entre les deux hommes. Même parcours universitaire sans faute, même passion - même manque d’ambition, diraient certains. Depuis, ils s’épaulent l’un l’autre, sans s’associer pour autant. Ils tiennent trop à leur indépendance. Jérôme a plusieurs fois mis Mathieu sur la piste d’éditions rares chez des particuliers qui l’avaient fait venir pour expertiser leur bibliothèque, à l’occasion de successions ou lui demander un devis de restauration. Il navigue dans un milieu d’esthètes, de collectionneurs que Mathieu ne fréquente guère. Il lui ouvre les portes de propriétés privées, riches d’un patrimoine remarquable. A charge de revanche, Mathieu oriente ses clients vers Jérôme lorsqu’ils souhaitent faire restaurer un bel ouvrage. Sa technique est très sûre et ses prix tout à fait raisonnables.

Quelques jours plus tard, la fille de son client se présente Quai des Grands Augustins. Elle vient l’informer qu’elle souhaite avec ses frères offrir l'ouvrage à leurs parents pour leurs noces d’or. Devant le montant de l’ouvrage et le prix de la restauration, elle fait une grimace. Mathieu, touché par le geste des enfants et la passion des vieux livres dans cette famille, rogne sur sa marge.

Deux mois plus tard, il reçoit un mail accompagné d’une photo numérique où apparaissent au centre son client et sa femme, entourés de leurs enfants et petits-enfants. L’homme affiche un sourire radieux et brandit devant l’objectif l’édition rare des œuvres de St Cyrille, traduites par son aïeul.

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