Le boulanger

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J'aime lire, depuis toujours, pour le plaisir. Et pour le plaisir, je me suis mise à écrire. Voici quelques textes, selon l'inspiration du moment et l'humeur du jour... Vous pouvez me retrouve  [+]

Image de Eté 2016
Il marchait dans le décor d’un mauvais polar. La rue était déserte, rongée par l’obscurité. Le froid de février avait gelé la lueur des lampadaires en de faibles auras qui n’éclairaient qu’elles-mêmes. Le son de ses pas ricochait un instant sur les murs des maisons puis se perdait dans le noir. Pierre aimait ces heures sombres qui tranchaient avec l’agitation matinale du magasin. Il habitait à quelques rues de la boutique. Ça ne le gênait pas. Il aimait veiller alors que le monde dormait. Il prenait l’air et mettait de l’ordre dans ses idées. Et des idées, il en avait. Elles s’agitaient dans son esprit, se multipliant par association, passant du coq à l’âne, et de l’âne à l’étable toute entière. Ce foisonnement le réveillait parfois dans l’après-midi, écourtant ses moments de repos et le laissant fébrile. Il courait alors consulter sa vieille encyclopédie, à la recherche de la trouvaille géniale qui lui ferait gagner le concours.
Deux longues années qu’il travaillait sans relâche, sacrifiant ses soirées et ses jours de congés, les cumulant à ses nuits de labeur. Devenir MOF, Meilleur Ouvrier de France, arborer le col tricolore, prouver à tous qu’il n’était pas qu’un simple boulanger de quartier. C’était un rêve de gosse. Il avait testé toutes les recettes, roulé des centaines de baguettes, planché sur le moelleux de la mie et le croustillant de la croûte. Il ne pensait qu’à ces mélanges savants, la juste dose de sel ou de levure. Il avait sélectionné les meilleures farines, enchaîné toutes les cuissons possibles, affinant la procédure à la minute et au degré près. Pierre était confiant. Tant de préparation, tous les détails avaient été examinés, les problèmes solutionnés.
Il ne restait qu’à trouver l’idée pour son chef d’œuvre, réaliser le parfait décor de pain et de viennoiserie. Celui que personne n’avait jamais tenté et qui laisserait sans voix juges et concurrents. Il avait songé aux scénarios les plus fous, imaginant les sept merveilles du monde, pyramides briochées, phare d’Alexandrie en croûte de sucre ou jardins suspendus aux fleurs de chouquettes. Mais il fallait trouver le bon compromis entre éblouissement et contraintes techniques.
Alors l’idée juste, il la cherchait toujours.
Pierre venait d’arriver à la boutique. Le grincement dérangeant de la grille de protection acheva de lui remettre les pieds sur terre. Il avait devant lui une longue nuit de travail. Peut-être prendrait-il une pause de quelques minutes pour rêver de nouveau à son projet.
Il avait entamé le pétrissage des pains de campagne lorsqu’il entendit une porte claquer. Celle de l’arrière-cour, montée sur ressorts, qui se rabattait violemment quand on la laissait échapper. Pierre se figea, filtrant les sons de la boulangerie pour mieux guetter les alentours.
— Qui va là ? appela-t-il.
Il s’avança vers le fond de la pièce.
— La bourse ou la vie ! dit une voix rauque.
— Mais enfin mon pauvre vieux ! La bourse ou la vie ? C’est d’un ringard ! Tu viens de quelle époque ?
Pierre avait reconnu le Vagabond, ce curieux SDF qui depuis peu hantait le quartier. Une nuit plus glacée que les autres, il lui avait offert un sandwich ainsi qu’un moment au chaud dans l’atelier. Au fil des nuits, le sans-abri et lui avaient sympathisé. Un peu de distraction, quelques mots échangés, des plaisanteries sans cesse renouvelées.
— Quoi ? grogna l’intrus. T’as pas d’humour. Tu bosses trop.
— Allez, arrête de râler et viens donc manger un morceau.
Pierre avait pris goût à ces heures partagées. Il malaxait les pâtes et roulait les croissants tandis que le Vagabond lui racontait les histoires insolites de la rue.
Mais ce soir-là, Pierre restait préoccupé. Le concours, l’idée, le décor de pain. S’il avait abandonné les sept merveilles, il fallait quand même que son projet fût spectaculaire. Il ruminait et le Vagabond lui jetait des regards perplexes.
Vers six heures, les préparations étaient faites. Pierre pouvait s’accorder un répit.
— Viens voir ici, dit-il à son compagnon, tu vas m’aider à trouver un truc génial.
— Ah ! Ton concours idiot ! Vanité ! Gâcher autant de bon pain pour grossir ton ego !
Pierre ignora le sarcasme et ouvrit l’encyclopédie. Il feuilleta les pages sur la Renaissance italienne. Michel Ange, Raphael, question artistique, ces gars-là avaient de l’imagination à revendre. Le Vagabond s’était approché, regardant par-dessus l’épaule de l’artisan.
— Ah ! Lui c’est un chef ! s’exclama-t-il en désignant une reproduction.
La Cène. Jésus rompant le pain et le distribuant à ses apôtres.
— Qui, lui ? Vinci ?
— Vinci ? Qui c’est ce Vinci ? Mais non, j’te parle de Jésus, là, au milieu. T’es vraiment qu’un inculte. Ce Jésus, c’est le meilleur boulanger de la terre. À côté de lui, tes MOF, c’est des BOF !
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu t’es approché trop près du four ?
— Le meilleur boulanger, que j’te dis ! T’as jamais entendu parler de la multiplication des pains ? Il attrape une baguette, un p’tit tour de passe-passe, et hop ! Du pain pour tout le village ! Et j’te parle même pas des cruches d’eau qui tournent en bon pinard. Je te l’dis, moi ! En ce temps-là, les SDF devaient être moins malheureux.
Pierre n’avait jamais vu les choses sous cet angle. Un peu tiré par les cheveux quand même.
— Allez, de toute façon, faut que je fasse la mise en place. Je vais devoir te mettre dehors. Prend un dernier croissant si tu veux.
Le Vagabond maugréa comme à son habitude mais remercia celui qui n’oubliait jamais d’être généreux.
Dans les semaines qui suivirent, Pierre redoubla d’efforts. Pour sa pièce artistique, il testa les sculptures de Michel Ange. Mais le marbre semblait plus simple à travailler que la pâte au levain, facétieuse, gonflant d’un côté, s’aplatissant de l’autre malgré tout le savoir-faire déployé. L’artisan s’enferma dans l’atelier ainsi que dans un mutisme concentré. Chaque jour il remplissait la boutique, mais, sitôt les commandes honorées, il se cloîtrait à nouveau. Sa famille s’inquiétait mais ne le dérangeait pas, sachant toute l’importance de l’enjeu.
Et le jour arriva. Pierre était épuisé, mais toujours déterminé. Il ne gagna ni titre ni col tricolore. Une histoire de croûte brunie, une erreur de débutant. Tout ça pour ça ! Un petit pain trop cuit, et voilà qu’étaient oubliés les senteurs croustillantes et les moelleux parfumés. Écartés les saveurs toastées, les douceurs fruitées, le velouté de mies salées ou sucrées.
Mais les clients de la boutique ne s’y trompaient pas, trouvant que les pains trop ronds étaient suspects. Ils faisaient craquer les croûtes et soufflaient les restes de farine, choisissaient cette baguette, là, dans le fond, celle trop cuite ou trop blanche, parce que c’est ainsi qu’ils l’aimaient. Ils se délectaient de ces faluches au goût de savoir-faire et aux effluves de labeur, reconnaissant la passion de leur boulanger. Sa renommée enfla, populaire et modeste, comme poussée au levain.
Pierre était serein. Finalement, la vie était là, dans sa boutique, dans le va-et-vient du jour et le travail nocturne. Il avait exposé sa pièce artistique dans la vitrine : une énorme corne d’abondance faite de brioche et de pain d’épices, dont les anneaux mordorés s’élargissaient en rondeurs gourmandes et odorantes. De l’ouverture béante s’échappaient des amoncellements de biscuits, galettes et craquelins, coulaient les madeleines, sablés, quatre-quarts aux raisins secs ou aux pépites de chocolat.
Chaque nuit la corne multipliait les pains et distribuait ses largesses avant le lever du soleil, attirant démunis et sans-abris, soulageant la détresse en emplissant les ventres. Lorsque le rideau de fer se levait, au petit jour, les anonymes avaient disparu, discrets et silencieux. La boutique était rendue à son commerce. Pierre souriait.
Le Vagabond, quant à lui, n’avait jamais reparu.

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