le bègue de liège

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« Le bègue de Liège »
J'aime le goût des mots, cette façon qu'ils ont de s'associer pour former
une idée, défendre une cause, déclarer sa flamme....
A ce jeu de l'écriture j'avoue devoir perpétuer cette tradition de
l'agencement des mots par affection pour Jean. Aujourd'hui Jean s'en est
allé vers d'autres cieux offrir cet autre commandement. Il y a tant à faire.
Sur terre, Jean a donné à notre commune un rayonnement local très
apprécié. L'école du verbe disait-il une arme absolue capable
d'enflammer des peuples entiers, de désamorcer des tensions de toute
sortes . A cette école disait il encore on soigne les maux par les mots.
La fonction livresque, qui consiste à emprisonner une idée dans une
construction grammaticale pose un véritable problème.
L'usage habile des mots, leurs sens, les structures qui les assemblent, qui
les soutiennent, qui les confondent ou les opposent posent toujours un
véritable problème d'équilibre. Un ajustement s'impose, le style.
Je ne remercierai jamais assez Jean de ce magistral cadeaux pour notre
commune et cette impulsion si bien entretenue.
J'ai été le premier inscrit à cette activité et me voici doyen à présent. Nous
comptons une vingtaine d'adhérents.
De mon coté j'ai pour ambition d'aller bien au delà de la commune,
touchez toutes les communes limitrophes. Je veux être éditeurs d'histoires
de terroirs, promouvoir les effervescences de chaque adhérent, attiser
leur curiosité, les laisser fabuler à loisirs, conter des histoires
invraisemblables de sens.
« No limit for the writter » pourait-on dire à l'américaine ou encore l'écris
« les cris » de la nature à l'amérindienne.
Toutes ces histoires vécues ou imaginées empruntées à l'homme pour
l'homme me comblent d'oxygène. Je suis comme enivré.
Je suis convaincu de mon choix mais il me reste à rencontrer l'idée,
l'auteur et l'histoire atypique. Il me manque également le sous pour
m'établir et cela pose un véritable problème.
Pour le moment ma tâche consiste à conduire le projet de Jean, cette
tradition locale de l'écriture.
Jean serait ravi de voir les quelques transformations que j'ai ajouté à son
atelier. En effet j'ai équipé toutes les tables d'une machine à écrire
REMINGTON dénichées à une vente aux enchères et financer par la ville.
Mes adhérents, écrivains en herbe, aiment se donner l'impression d'écrire
comme dans les années trente.
Après quelques minutes de mises au point sur les machines, découverte
du clavier, installation du ruban les voilà toutes voiles déployées de
l'index gauche comme de l'index droit jouer les dactylographes. Une
ambiance sonore infernale.
Pour une heure hebdomadaire d'écritures 15 minutes sont consacrées
aux idées à développer et à quelques mises au point puis c'est la
débandade, la course instinctive à la création : le capharnaüm des
érudits potentiels. Le bruit des machines cadences les productions
littéraires de mes licenciés du club « En vie d'écrire ».
Cette première journée fût je l'avoue presque insupportable avec ces
nouvelles machines ancestrales 45 minutes durant. Mais on se fait au
bruit ambiant lorsque l'histoire que l'on conte compte plus que tout. Je
suis de nature patiente. Je mesurerais la valeur ajoutée de ces acquisitions
si bien négociées sur le bilan de fin d'année.
Bien des séances se sont écoulées aux cotés de mes bleus écrivains et des
mes REMINGTON. J'ai la sensation de tenir une imprimerie, un centre de
rédaction.
Aujourd'hui que tout le monde tourne mécaniquement, le bruit autrefois
ambiant devint comme une oeuvre orchestrale. Chacun jouant de sa
machine, de sa sensibilité de son style. Moi, en tant que modeste chef
d'orchestre, je sais à l'oreille deviner qui écrit et la passion déversée dans
le texte dactylographié. Les mots saisis par la cadence, la nuance de
pression sur les touches, les pauses et accélérations affectent à chaque
écrivains en herbe une signature mélodique.
Pardon ! Permettez que je me présente plus précieusement.
Je m'appelle FERNAND ajusteur fraiseur, je passe le plus clair de mon
temps en bleu de travail à former des pièces métalliques. Je façonne la
matière avec une précision au 100ème de millimètre. Le va et vient
incessant de mon étau-limeur accompagne lentement le déroulement de
la journée. C'est un métier porteur, éprouvant que je mène depuis plus de
trente ans. À l'époque je tenais une certaine distance avec les livres.
J'ai beaucoup changé à présent. Je continue certes à façonner la matière
mécaniquement pour assurer mes besoins alimentaires et j'avoue
m'amuser le reste du temps à compresser, dilater les mots jusque dans
leur limite linguistique et même parfois au delà. J'aime cet exercice...
Les jours s'écoulent ainsi sans grand intérêt pour le quidam que je suis
mais cela me suffit. Je fais si peu de plans sur la comète mais j'aime
l'imaginer passer avec moi pour seul habitant à bord . J'ai toujours eu ce
désir d'évasion, d'isolement depuis ma première victoire sur l'ovule,
l'éclosion vitale qui m'a donné ce prénom FERNAND.
Je suis de mon père mineur que je vois très peu et de ma mère femme de
ménage que je croise occasionnellement. Je ne rechigne pas devant le
travail à accomplir quel qui soit. Je tiens brillamment et proprement ma
bicoque de vieux célibataire endurcis. Mon père fut sauver in extremis
d'une rafle allemande qui conduisait les moins chanceux vers le camp de
concentration assigné à la ville. Oublié dans un puits, sauvé par un léger
coup de grisou. Je ne m'étalerai pas sur le sujet car j'aime aller de l'avant.
Je suis un conquérant moderne, un conquistador. J'aime comprendre que
l'échec n'est pas une sanction mais au contraire un point d'ajustement, de
correction de trajectoire. S'en est assez de la présentation poursuivons la
nouvelle.
Au de la séance le secrétaire de centre vint m'annoncer une nouvelle
recrue que je pouvais rencontrer maintenant. J'étais ravi et descendis
rapidement les quelques escaliers qui me sépare de la salle des hôtes. Ce
fut une étrange rencontre mais j'aime l'idée de perpétuer la traditionnelle
dynamique initié par Jean. L'amour de l'écriture pour tous. Un pour tous
et tous pour un....
A notre première rencontre, J.Michel fut accompagné de sa mère. Durant
notre première rencontre nous fîmes une mise au point sur les modalités
d'inscriptions, l'horaire hebdomadaire consacré, les conditions
d'utilisation de la machine à écrire Remington au poste d'affectation.
Il se tenait distant, le regard figé sur sa mère. Il buvait toutes mes
remarques par un geste de balancier vertical continu de la tête sans
m'accorder la moindre attention. Je devinais l'approbation.
« C'est sur la machine Numéro 7 que tu composera. Prend
progressivement ton rythme d'écriture. Ne t'attaches pas pour le moment
aux exigences que je manifeste à l'égard des autres élèves. N'hésite pas à
demander de l'aide » ;
J.Michel opinait du chef avec un léger sourire toujours en quête d'un
consentement de sa mère. Je libérai mon interlocutrice et demie et les
invitais à se présenter légèrement en avance la semaine prochaine. Je
revins dans la salle repris mes habitudes, remontais les rangs, rassurais
puis laissais le champ libre à mes créateurs. J'abandonnais au passage à
chacun de mes bleus écrivains le même crédo « Détend toi, libère les
sens et laisse venir... »
Sur ma propre machine à écrire, piégée entre le tambour et le ruban à
encre trônait une page vierge accueillant seulement un titre évocateur,
ma ligne de conduite. « Le bègue de Liège » suivi de points de
suspension....
L'amorce de cette histoire se tenait là figée sur ce format papier. Pourtant
je tenais la verve bien alimentée de toutes sortes de repères. J'avais pour
l'histoire parcouru bon nombre de ruelles, observé toutes sortes
d'architecture, parc, analysé tous les passants en quête d'un profil qui
siérait à mon personnage.
De l'insolite disais-je, de la singularité. Je souhaitai isoler le lecteur,
l'enfermer dans un milieu atypique, une ambiance, une atmosphère
particulière.
Pour laisser filer le scénario de mon histoire sans contraintes je m'entêtais
à écouter le bruit des machines à écrire, puis à les désigner , machine 1
puis machine 3. Chacune des machines transpirait de style par ce jeu de
la mécanique animée. J'avais développé l'oreille absolue ; je pouvais
déceler le style, les cadences, les nuances.... Je connaissais mes bleus
écrivains parfaitement.
Je pouvais à l'occasion désamorcer un élève lorsque la machine butait
cherchait ses mots. J'avais hérité progressivement de la faculté de Jean le
doyen et j'en étais particulièrement fier.
Comme d'habitude l'heure de composition fila à vive allure.
Je fis de ce week-end de repos quelques balades le long des quai de la
Meuse laissant les sensations ressenties au cours de mon atelier
d'écritures prendre les commandes. L'esprit était occupé pleinement alors
que le corps vaquait machinalement, respirait le grand air, éliminait la
fatigue cumulée de ma semaine de travail à l'atelier de mécanique.
Je préparais les remarques constructives que je devais distribuer à
chacun de mes écrivains en herbe. Comme cela j'avais toute la semaine
pour les nuancer. Elles devaient être stimulantes, encourageantes
adaptées aux sensibilités de chacun. Je pratiquais le renforcement positif.
J'avoue à la lecture des compositions de mes élèves que je m'enrichissais
de style, de simplicité et de scénarios originaux.
Pierre à la 1 boucla l'histoire d'une mégère pas très agréable à côtoyer
« Amandine tais-toi », Nicole fit d'un Nabot et d'un chapeau melon une
unité de renseignement efficace, Jérôme à la 3 prenait en pitié un sapin
dont la parure ne pouvait satisfaire le noël prochain, Madeleine à la 5
courait la rencontre entre un boxeur et deux adversaire de coeur, Nicolas
à la 11 écrivit un conte engagé « la plume, le nègre, la princesse et
l'autiste », Marie à la 13 remontais à son premier jour de naissance avec
beaucoup d'humour. Émerite à la 17 donnait de la grâce à un jeune
adolescent frappé d'obésité « le tutu du gros gros » ; Farid à la 19 traitait
d'un chasseur de statistique. Tous avaient à présent compris l'optique
attendue dans mon atelier d'écriture. Une thérapie efficace « soigner les
maux par les mots ».
J'avais désigner ces machines par un numéro emprunté aux nombres
premiers pour leur singularité. Mes bleus pantins devaient se distinguer
de la lignée des écrivains en cours. Ils devaient déplacer les champs
d'investigations actuellement en usage.
Cinq séances étaient accordées pour convertir une page vierge en
nouvelles. Seule contrainte pratiquée depuis la création du club par Jean.
Nos élèves devaient conclure à la fin des cinq séances. Ainsi nos inscrits
pouvaient se renouveler rapidement. Le goût du changement allégeait
l'inspiration.
Séance 1
En ce vendredi 3 février alors que les Blaises étaient à leur tour fêtés, la
salle fut enfin comble ; toutes les machines Remington étaient occupées.
La numéro sept venait d'inviter J.Michel. Toutes l'équipe l'avait déjà
adopté et moi je le considérai déjà comme un habitué. Il était ainsi
rapidement opérationnel ; à l'aise pour la nouvelle mission proposée.
Cinq séances pour faire vivre cinq sens au travers quelques nouvelles
fictions...
Comme d'habitude je répandis quelques conseils à la volée, encourageait
d'une tape sur les épaules les écrivains en herbe puis je m'installa au fond
de la salle sur mon propre bureau et m'effaça discrètement.
J'avais la faculté de pouvoir distinctement tenir une progression
personnelle sans abandonner la moindre attention aux manifestations
quelconques des participants de mon atelier.
Je pris une vielle carte postale de liège de 1902 qui traînait sur mon
bureau et m'imaginait flâner auprès de ces badauds, le jour de Foire, sur
le boulevard de la Sauvenière. Ce boulevard très ventilé ou cheminait
habituellement tramway et voitures avait été réservé aux piétons pour
l'occasion. Toute la société y était représentée. Tous grouillait de curiosité.
La terrasse de chez MAX proposait sa spécialité de beignets aux pommes
avec succès sous la surveillance de la tour de la basilique pastorale Saint
Martin. Comme le temps passe rapidement lorsque l'on déambule y
compris à travers une carte postale.
Mon attention discrète fut particulièrement ce jour attachée à J.Michel. Je
me mis à écouter la cadence l'harmonie musicale générées par quelques
frappes sporadiques. Je distinguais comme une répétition occasionnelle
de temps à autre. Le cliquetis transmis continuellement de la touche vers
le levier, du levier vers le rubans souffraient d'hésitations, d'angoisse, de
répétitions. Je restais distant, discret. Sans attirer l'attention de J.Michel je
m'accrochais à sa signature mélodique tant elle était particulière. Cette
focalisation sur la Remington 7 et ses temps d'hésitation me conduisis
rapidement à la fin de la séance. L'heure s'écoula aussi vite qu'elle avait
commencé.
L'Horloge murale et son sobre meuble de noyer, carillonait près de la
porte d'entrée. 19h sonnait la fin de l'activité alors que le pendule
continuais à faire ces incessants mouvements de balanciers tel un
métronome de musique donnant la cadence.
Je fus surpris que l'heure de baptême pour J. Michel fut si rapidement
écoulée.
Tous mes licenciés quittèrent derechef la salle avec un « au revoir maître
à la semaine prochaine » à la volée.
Le silence s'imposa dans les lieux dès que les touches, leviers, rubans de
la Remongton cessèrent leurs tintamarres.
Je détachais minutieusement chaque copie et les empilais au fur et à
mesure que je progressais dans la salle. Ramassées dans un dossier, je les
glissait dans ma sacoche de cuir élimée, puis je désertais à mon tour les
lieux.
Par pure habitude je me dirigeais vers le pont Albert 1er , traversais la
Meuse, remontait la rue du parc en quête d'un endroit tranquille en
pleine verdure, non loin d'un réverbère. Assis sur un banc je lisais
innocemment chacune des compositions. J'y apposait précieusement
quelques notes encourageantes.
30 minutes à peine en tant normal me suffisaient pour parcourir les
essais de mes élèves, annoter quelques remarques constructives puis
retournait, besace sur l'épaule à mon domicile non loin de là Quai
Mativa.
Mais ce jour là je fus surpris par la production de J.Michel.
Seul le titre trônait en tête de page. Plus bas quelques lignes hébergeais
tout juste une lettre en majuscule. Comme si la première lettre occultait
toutes les autres.
Je n'étais pas dupe, la séance d'écriture faisait planer de la machine de
J.Michel une musique curieuse. Quelques pressions sur les touches ici et
là puis le silence pesant frappé d'un point d'orgue. Chaque lettres de
début pouvaient en invité d'autres comme l'impact d'un caillou à la
surface d 'une eau calme invite les ondes à gagner la berge. La longueur
d'onde que s'était fixé J.Michel m'échappais. En voici un aperçu :
« Le bègue de Liège »
J
TI
NVI
Je fus surpris par le titre ; étonnamment surprenant. Pour cause c'était le
titre sur lequel j'échafaudais depuis quelques semaines ma propre
histoire.
Pourtant, personne n'a jamais eu vue sur ma feuille de composition, pas
même sur le sujet qui me tracassait, à peine déroulée par manque
d'inspiration.
Il avait sur moi quelques lettres d'avance ainsi que le mystère textuel
qu'elle renfermaient. Je résolus de taire cette curiosité, de faire comme si
de rien n'était. Pourtant je ne pouvais être indifférent à cette coïncidence
qui m'engageait plus que tout. Peut être attendait-il ma participation. Je
pris l'audace discrète de parier sur la suite, ajoutait quelques lettres.
Je ne devais à aucun moment restreindre sa perspective, je devais initier
large . Je proposais de mêler le singulier comme le pluriel. Ses lettres
s'alignaient verticalement comment les pronoms personnels d'une
conjugaison, sans que le temps y soit figé. Je pris la décision avec soin de
taper les lettres suivantes :
« Le bègue de Liège »
Je
Tu
Il Nous
Vous
Ils
Comment mon propre titre avait pu échouer sur sa propre feuille ?
Malgré le plaisir partagé avec mes inscrits, cette semaine éreintante sous
la casquette d'ajusteur en mécanique me cloua au lit le Weekend durant.
Je fis quand même une visite courtisane auprès de Élise. Laissez moi vous
présenter Élise.
Élise vit deux rues plus loin et opère comme dactylographe dans la même
société que moi. Je commençais à 6heures du matin alors qu'Élise prenait
ses fonction à 8h30. Je bénéficiais d'une pause casse-croûte de 45
minutes peu après 9 heures 30 et d'une pause méridienne de 2 heures
pour manger puis laisser le corps épuisé se reconstruire. Élise m'a
beaucoup inspiré notamment au cours de nos retour en commun le
lundi, mardi, mercredi et jeudi. Je l'abandonnais au pied et de mon
immeuble et elle, filait quelques rues plus loin. J'ai sur le bureau une pile
pour chaque jour partagés auprès d'elle. Un paquet de lettres à Élise dont
elle ignorait l'existence.
Nous sommes l'un et l'autre « livresquement » renfermés. Je me nourris de
Polar, Élise de romans historiques.
Élise se voit dans l'édition et rêvent de servir de tremplin aux auteurs
abandonnés de la bien pensante critique littéraire.
Elle me rappelle souvent les conseils proférés par ses parents l'un ouvrier,
l'autre couturière. Nous avons confiance en toi. Fait de l'ombre à Zola.
« compte sur nous pour te conseiller comme premiers lecteurs mais il te
faudra financièrement te construire seule ».
Je partageais avec Élise sur nos trajets de retour quelques anecdotes sur la
journée parcourue lorsqu'elle en valait la peine. Elle attendais avec
impatience le lundi soir le compte rendu de ma séance d'écriture. Toutes
oreilles déployées elle me demandait de reprendre le cours de l'histoire
quand une nuance lui échappait. Elle se nourrissait de mes ateliers
d'écritures comme la chambre noir d'un appareil photo captant la
variétés de lumières pour aboutir à un cliché le plus précis possible de 60
minutes d'écritures.
Séance 2 – Voilà une semaine que Blaise fut fêté. Arnaud pris la relève en
ce vendredi 10 février 1922.
Je guettais discrètement le moindre geste, la moindre attitude suspecte de
J.Michel, à l'idée d'avoir répandu quelques lettres fertiles sur sa copie.
Pourtant tout avait minutieusement été remis en place. Le Papier, la ligne
d'écriture, l'orientation de la machine. Mis à part ces quelques lettres rien
ne laissait manifester une quelconque intervention de l'extérieur.
A l'évidence J.M ne fus pas surpris et conduisais avec toujours la même
hésitation la Remington 7.
Cette heure du vendredi par son intensité brillait le temps d'un souffle.,
comme une accélération du temps craignant à son tour d'être apprivoisé.
L'horloge dans son habitude marqua la fin de la séance et ce flots
d'écrivains à toute hâte quittaient la salle avec toujours la même
expression : Bon week-end Monsieur, à la semaine prochaine. Cette
heure d'écriture était tellement bien rodée que les élèves pouvaient se
passer de moi tant ils étaient d'une autonomie surprenante et respectaient
les lieux.
Mais je ne pouvait me passer d'oxygène et puis pour des raisons de
sécurité la présence d'un adulte était indispensable.
Lorsque le derniers des auteurs quitta la salle de composition je repris
moi aussi ma gymnastique habituelle. Parcourant chacune des
compositions j'y apposais un nouveau souffle, renforçait l'encouragement.
À ma grande satisfaction les élans créateurs de mes écrivains en herbe
prenaient de l'audace, le contenu devenait solide et détaillé.
Je finis la revue par la machine N°7 avec appréhension.
Du premier coup d'oeil et à ma grande surprise JM avait ajouté à son
texte encore quelques lettres curieusement agencées.
« Le bègue de Liège »
Je je je me....
Tu ne ne neeeee comp...
Il p p p paaaaarait...
Nous ne ne nous ve ve ve ve vvo voyons....
Vous m'avvvv vez pou pour tant.....
Ils pppèsent lourds ddd....
Je compris immédiatement cette ritournelle, ce refrain, cette répétition de
lettres. Dorénavant la mélodie émanant de la Remington 7 n'avait plus de
mystère, à l'évidence J.M bégayais par écris.
L'émotion fût vive mais très vite apaisée. Dans ma tête une foule de
questions venaient chercher réponses : Comment puis-je le libérer de ces
angoisses manuscrites ? Dois-je poursuivre mes injections verbales ou le
laisser extirper seul la totalité de ses idées. Les quelques points de
suspension abandonnés à chaque fin de phrase à l'évidence m'invitais à
poursuivre l'expérience. Ce que je fis avec beaucoup de réserve.
« Le bègue de Liège »
Je je je me bbb bas....
Tu ne ne neeeee comp comp comprends...
Il p p p paaaaarait qe que.....
Nous ne ne nous ve ve ve ve vvo voyons bbb bien.....
Vous m'avvvv vez pou pour tant se sa su.....
Ils pppèsent lourds ddd dans le le le ffffff......
Séance 3 - En ce vendredi 17 Alexis est à l'honneur. Bonne fête Alexis !
Toujours avec la même indifférence J.M s'installa devant la Remington 7
et repris comme si de rien n'étais ; étonnamment il écrivit sur le champ.
Je professais avec la même habitude, distillais les mêmes conseils
appréciées je l'avoue.
Pas de signes visibles d'inquiétude, l'atelier roulait de lui même comme
une machine bien huilée.
Je n'échappais pas aux habitudes : l'horloge, les aux revoirs Mr et cette
attention particulière sur la copie de la Remington 7.
« Le bègue de Liège »
Je je je me bbb bas ss sans....
Tu ne ne neeeee comp comp comprends ddonc...
Il p p p paaaaarait qe que lllllles
Nous ne ne nous ve ve ve ve vvo voyons bbb bien en en ensemble....
Vous m'avvvv vez pou pour tant se sa su m'ins pi pi rer....
Ils pppèsent lourds ddd dans le le le ffffff fond de de laaaa gorge....
Je pris cette fois la décision de passer de l'injection de la lettre à quelques
mots. La complicité je pense au bout de trois séances commençais à ce
confirmer. Toujours ces points de suspensions, toujours cette invitation
m'invitaient à poursuivre.
La tentation est grande d'aider ; je fis le pari contraire cette fois, sentant
comme une maîtrise à peine perceptible de la locution.
Plus j'écoutais le refrain qu'expirait la Remington 7 et plus je devinais le
sens de la chanson. Comme une litanie qui cherche oreilles à convaincre.
Séance 4 - Modestie à part. En ce vendredi 24 février Modeste devenais
Saint et était fêté par ses intimes.
On aurait pu à deux séances de la fin deviner un léger vent de panique
mais au contraire tous voguaient à pleine voile. Je ne m'inquiétais donc
pas plus que cela. Il s'était établi une relation de confiance.
La capitaine que je pouvais être pouvait aller faire la sieste dans la soute
du bateau, le navire tenait le cap.
Tous tenaient fermement le cap de l'écriture, la production léttrés aussi
liés que l'étoile du nord à la grande ours.
Le calme régnait et les bruits confondus des Rémington sollicitées
formaient une symphonie joyeuse de dynamisme et d'entrain.
De fatigue, j'eu une absence d'esprit, mais Élise me rappela à l'ordre,
m'injectant l'énergie suffisante à poursuivre. Je l'en remercie vivement les
nouvelles ont une fin assurément mais pas encore pour celle-ci.
Je décidais d'être plus patient plus vigilant. Cette excitation d'occuper
occasionnellement les copies s'imposait d'elle même.
Et pourtant cet échange avec mon supérieur au travail refis surface.
Qu'allais-je répondre demain à la première heure à mon supérieur sur
cette promotion qui me conduirais loin de l'atelier, d'Élise. Proposition
alléchante : changement de grade au titre de chef d'équipe pour le travail
accompli depuis douze ans, avec une valorisation non négligeable de mon
salaires. Seul hic il fallait sauter sur l'occasion et prendre le poste dès
8h30 sonnante le 06 mars. Un jour de premier quartier de lune ou les
Colette étaient à la une.
Je repris mes esprits et filait sur le banc des soupirs au bord de la Meuse
apprécier la progression de mes écrivains potentiels. Tous menaient avec
brio le cours de leur nouvelle.
J.M prenait de l'assurance et boucla plus tôt que prevu ses six lignes
écorchées.
J'étais à la fois déboussolé par le contenu et ravi de voir mon intervention
à présent limité à la lecture seulement. En voici le contenu
« Le bègue de Liège »
Je je je me bbb bas ss sans cesse a av avec lllllles mmmmots
Tu ne ne neeeee comp comp comprends ddonc pas que jjjjjjjjje
souffre
Il p p p paaaaarait qe que l'écriture guérit
Nous ne ne nous ve ve ve ve vvo voyons bbb bien en en ensemble
que ceeeeeeeelà ffffonc fonctionne dif difficile difficilement.
Vous m'avvvv vez pou pour tant se sa su m'inssssspi pirer con con
fifi ance et libbbbberer mmmmes ai aia ailes.
Ils pppèsent lourds ddd dans le le le ffffff fond de la gorge cocom
me u unnne ang gue goisse bbbien ab ab bri tée.
Le pari avait fonctionné. Emu sans pareil sans toute fois être surpris, je
voyais bien que J.Michel menait une bataille avec lui même. Je ne pouvais
que disparaître.
Je me senti comme reposé et tenait encore à profiter de nos intimes
balades avec Élise. Je n'avais pas le courage de lui dire.
Jeudi, oui jeudi, je lui annoncerait au pied de mon immeuble, sur le
chemin de retour, mon intention de quitter Liège.
Ce fut notre dernière balade de 18h00. Tous deux ayant assurés
respectivement notre travail professionnel. J'informai Élise de la situation
précipité ; je devais bouclé valise et être au poste dans un nouvel atelier.
J'y gagnais en confort sur les horaires et était habiller d'une distinction de
contremaître. Avec à la clé une substantielle augmentation financière.
Elle compris. Cette déclaration si difficile ne fut même pas perturbé par le
passant qui venait à contre-sens sur ce trottoir étroit. Je n'ai pas eu le
temps de m'effacer, il me passa au travers sans que je sente la moindre
bousculade.
Séance 5 - En ce vendredi 3 Mars Guénolé, prénom peu commun se
voyait paré de considération pour la journée seule.
Je fis la déclaration suivante avec émotion.
Votre nouvelle doit aujourd'hui trouver sa chute et conclure. Ce sera pour
vous et moi la dernière séance mais l'atelier continu. La semaine
prochaine Élise prendra la relève. Elle saura être plus qu'à la hauteur.
Vous avez déjà bien progressé et vous êtes restés fidèles au principe
fondamentale qui conduit notre atelier. En vie d'écrire....
Pour ma part muté hélas sur Bruxelles et opérationnel dès lundi je dois
vous dire que vous m'avez comblé de bonnes heures de lectures. Je vous
félicite. Reprenez vos activités et concluez à présent. Pensez à parapher
au bas la feuille votre oeuvre.
Je fis comme à l'accoutumé une tape amicale sur chacune des épaules et
distribuaient équitablement un «« Détend toi, libère les sens et laisse
venir.... les mots soignent les maux.
Je me retirai sur le champ et repris cette carte postale de Liège de 1922 ;
La foire y était encore active et le mélange de saveurs toujours présent.
J'avais sur le bout de la langue un goût de pomme enrobé de pâte
savamment cuite.
Toute l'heure la symphonie des Remington s'affinait, rendant le rythme
ternaire, la mélodie plus mélancolique. Un blues naissant.
L'horloge indifférente sonna 19h. Tous se joignirent autour de moi et
m'offrir un livre. Quelques feuilles imprimées agrafées maladroitement ;
tous avait bouclé leur nouvelle au cours de la séance 4. Tous avaient
simulés une séance productive de spleen et de joie mélangée. Je fus ému
aux larmes.
Seul J. M tentais de clore sa production. Le cliquetis de la Remington cessa
, le tambour déroula la feuille et J.M vint à son tour déposer sa feuille.
Du premier coup d'oeil je vis la prouesse. La feuille pris la forme
suivante :
Le J.Michel Bègue de liège.
Je je je me bbb bas ss sans cesse a av avec lllllles mmmmots
Tu ne ne neeeee comp comp comprends ddonc que jjjjjjjjje souffre
Il p p p paaaaarait qe que l'écriture guérit
Nous ne ne nous ve ve ve ve vvo voyons bbb bien.....en en ensemble
que ceeeeeeeelà ffffonc fonctionne.
Vous m'avvvv vez pou pour tant se sa su.....m'inssssspi pirer con con
fifi ance et libbbbberer mmmmes ai aia ailes.
Ils pppèsent lourds ddd dans le le le ffffff fond de la gorge cocom
me u unnne ang gue goisse bbbien ab ab bri tée.
Le Belge de liège.
Je me bas sans cesse avec les mots
Tu ne comprends donc que je souffre
Il parait que l'écriture guérit
Nous voyons bien ensemble que cela fonctionne.
Vous m'avez fait confiance et libérer mes ailes.
Ils pèsent lourds les mots dans le fond de la gorge comme une
angoisse bien abritée.
Il pousse dans ma tête une foule d'histoire que j'aimerai partagé et
j'ai hâte de pouvoir le faire.
Ce flot ininterrompu et incontrôlé d'histoires me pause un véritable
problème. Et ces mots qui jaillissent plus vite que ma pensée me
pose des difficultés à les conduire entier. Je les fragmente car je n'ai
pas le choix. Cette difficulté de conduire progressivement ma verve
vient d'une tension interne qui inquiète aujourd'hui encore certains
orthophoniste. Je vous remercie d'avoir ajouté à mes convulsions
quelques touches, des leviers, un ruban, un tambour et une feuille
de papier pour les emprisonner.
Ce bégaiement persistant, chronique caractérisé par ces répétitions
et prolongations involontaires de sons semblent à présent dompté.
Louis II le Bègue et Louis XIII en faisait autant.
Milles Mercis Fernand
J.Michel
Jeudi 02 mars 1922 journée des Françoise. Ce fut la dernière promenade
avec Fernand. C'est au pied de son immeuble que Fernand m'inspira pour
la dernière fois ; je pris congé de lui avec beaucoup de tristesse. Les voix
qui nous dictent les nouvelles s'épuisent.
21 juin 1922
La nouvelle est à présent éditée et c'est à ce moment précis que Fernand
pris congé de mon esprit.
Je publiais pour la première fois mon propre livre. Le bègue de Liège.
Le succès fût immédiat et les retombés financières plus que généreuses.
Je finis par m'installer à Bruxelles.
Aujourd'hui, lorsque je passe sur Liège je fais une halte au pied de
l'hypothétique immeuble de Fernand comme un pèlerinage. Je me sens
renforcée, dupliquée. Comme je lui dois beaucoup. !
Cet ami de quelques soirs par semaine, m'inspirait généreusement avec
cette faculté de disparaître instantanément devant un obstacle ou un
passant venant à contre-courant sur ce trottoir plus qu'étroit.
Fernand était le fruit de mon imagination et ce fut la plus belle rencontre
de ma vie! Elise ou la vraie vie, pensais-je!
Élise ou la vraie vie : Auteure de fictions et de nouvelles ; notamment le
Bègue de Liège qui eu en son temps un succès étonnant.
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