Le Baiser

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Personnage tantôt énigmatique et exubérant, timide qui se soigne, accro à son matou, jamais vue sans sa casquette et son carnet à dessin, je suis une étudiante de 19 ans et j'écris à mes  [+]

Ah elle est un mystère, comme toute fille d’ailleurs ! Cette beauté altière et hiératique n’a que fait apparaître davantage à mes yeux depuis le premier jour où je l’ai vue. A ce moment, je la trouvais simplement jolie, mais sa physionomie déjà m’intriguait vaguement, son être dégageait quelque chose sur lequel j’étais incapable de poser un mot. C’est ce qui fait son charme sans doute, ce qui à mes yeux la rend plus que jolie, plus que belle. Je trouve son regard délicieux, il est à la fois doux, intelligent et a quelque chose de perpétuellement intrigué, c’est tout à fait charmant. Il est indéniable que son visage est beau, et il n’est pas simplement symétrique comme celui des jolies filles dans les publicités : elle a un visage de reine. Son profil se détache dans l’air comme si partout où elle allait le monde se subordonnait volontairement à elle et se faisait fond de sa figure exquise. Si ça ne tenait qu’à moi, je l’aurais fait frapper sur toutes les pièces de monnaie. Trêve de plaisanterie. Cette jeune personne fut celle qui apparut dans mon rêve et, dans un instant magique qui me hanta au réveil, vint gracier ma tempe d’un baiser doux, extrêmement doux : le plus doux baiser du monde. J’essayais de dormir, les yeux fermés, lorsqu’elle se pencha doucement vers moi. De ces dispositions spéciales qu’on a pendant les rêves, je la percevais et la voyais s’approcher malgré mes yeux clos. Il me semblait flotter dans les limbes d’un temps autre, d’avoir retrouvé mon cœur pur et je fus immensément bouleversée lorsqu’elle déposa ce baiser de tendresse entière sur ma peau palpitante. Puis elle s'en alla doucement, sans faire de bruit. Je restai là, rêveuse, transfigurée, les yeux clos, le cœur battant, avec la conscience sourde que quelque chose d’extraordinaire venait de se passer.

L’arrivée du matin fut brutale. Quoi ?! Ça n'était qu'un rêve ? Je ne pouvais l'accepter. La sensation de ce baiser était encore si pénétrante, si étourdissante, que l'idée qu'il n'avait existé que dans ma tête m'était insupportable. J'étais seule dans mon lit, les cheveux ébouriffés, et j'observais d'un air incrédule le paysage familier de ma chambre. Je fermai les yeux et tentai de m’imprégner à nouveau de l’atmosphère du rêve, qui s'évapore toujours si vite. Tout pouvait partir, les évènements périphériques, sûrement, sombreraient dans les tréfonds de l’oubli à mesure que la lumière du jour, crue, embrasserait tout ce qui touche à l’œil ; mais ce baiser seulement persisterait, j’en étais sûre. Dès lors, mon obsession fut d’en renouveler l’expérience.

C'était forcément un signe ! pensai-je, le front plissé, alors que je l’observais du fond de la classe. Sérieuse, je ne la voyais jamais faire autre chose en classe contrairement à moi, qui très souvent griffonnait dans mes cahiers et me laissait tenter par mon téléphone. Elle prenait ses notes, scrupuleuse, et, absorbée, j’abîmais mes yeux sur sa nuque, son dos. Ce rêve avait changé mon regard sur elle. Elle qui était avant pour moi une fille comme les autres, certes agréable aux yeux, mais comme les autres, ne cessait à présent de revenir dans mes pensées. Si je voulais parvenir à mes fins, il fallait d’abord que je devienne son amie. En effet, depuis le début de l’année, nous ne nous étions que rarement parlé. Je n’étais sûrement pas le genre de personne avec laquelle elle serait spontanément allée sympathiser, mais j’étais décidée à faire un effort.

Après les cours, je m’arrangeai pour arriver en même temps qu’elle à l’arrêt de bus. Qu’est-ce qu’elle était belle ! Dire que cette fille aux traits délicats, au port aristocratique, m’avait embrassée dans mon rêve ! Quel secret portait-elle en elle ? Que voulait dire ce baiser onirique déposé à mon insu sur ma peau ? Déjà réalité et rêve se mêlaient et je dus inspirer profondément pour chasser la confusion de mon esprit et me concentrer sur mon objectif.
« - Salut Hélène, prononçai-je, et déjà, je maudissais ma peau pâle qui ne filtrait aucune rougeur et faisait de moi un livre ouvert.
Surprise, arrachée à ses pensées, elle répondit sobrement à mon salut. Je ne m’en étonnai pas. Elle avait toujours l’air sur la réserve. Toute en retenue, une vraie reine, je vous dis. C’était à moi de faire le premier pas.
- En fait, je me demandais si... Enfin, j’ai vu tes dessins sur ta page instagram et je les trouve très beaux, tu es vraiment douée.
Un léger sourire, à peine perceptible, passa comme un ange sur ses lèvres et je crus voir ses joues, malgré sa peau mate, discrètement rosir de plaisir, mais peut-être n’était-ce que mon incorrigible imagination !
Encouragée par l’effet qu’avait eu mon compliment, je repris avec un peu plus d’assurance :
- Je me demandais si ça t’intéresserait d’illustrer une histoire que j’écris.
Et c’est ainsi que débuta notre amitié.

Petit à petit, j’en sus plus sur elle. Elle avait un petit frère, aimait les animes japonais (je m’en étonnai!), avait un certain genre d’humour sec et noir qui me faisait mourir de rire. Nous passions les samedis après-midis ensemble, chez moi, elle penchée sur ses dessins, moi faisant mine de pianoter sur mon ordinateur. Car pour être honnête avec vous, je passais davantage de temps à l’observer, rêveuse, qu’à travailler sur mon recueil de nouvelles. Tout en admirant sa chevelure sombre et ondoyante fédérée en un émouvant chignon, la courbe de son nez altier et l’ombre de ses cils, je me demandais comment atteindre mon secret (et honteux!) objectif. Fallait-il recréer les conditions du baiser ? L'inviter à dormir et attendre que la magie se fasse, telle une belle au bois dormant ? Fallait-il lui avouer mes sentiments, en espérant que cela provoque chez elle un déclic ? Je déglutis à cette idée. D'ailleurs, de quels sentiments parlais-je ? Elle n’était qu’une amie, et je souhaitais simplement revivre une expérience sensorielle intéressante, cette fois dans le monde réel. Ou alors, simplement lui demander ? Non ! Ça ferait bien trop bizarre ! Je regardai Hélène. La pauvre ne se doutait de rien. Elle leva les yeux et me sourit. Je sentis mon cœur se tordre douloureusement.

Le soir, je m’endormais en me rappelant encore et encore le baiser, fermant fort mes paupières, m’efforçant de ressentir la caresse de sa respiration, sa mèche de cheveux tombant sur ma joue, ses lèvres, bouleversants papillons, tels que je les avais ressentis dans mon rêve. Mais je n’arrivais jamais à retrouver l’émotion initiale et chaque soir me laissait davantage frustrée. Mes rêves étaient désespéramment absurdes et cocasses, totalement dénués de cette essence de songe, frémissante comme un voile que le vent fait trembler. Les jours passaient et je me languissais. Mon amitié avec Hélène, pourtant, fleurissait, et elle semblait même s’attacher à moi, elle qui pouvait avoir l’air si distante et froide. Les moments avec elle étaient délicieux, bien sûr, mais je me torturais à la voir parler, rire et agir comme si de rien était. Des fois, je lui lançais de longs regards douloureux que je voulais signifiants, la suppliant de comprendre, de se souvenir. Mais, gênée sans doute par ces émotions bizarres qu’elle percevait mais ne s’expliquait pas, elle rétorquait invariablement par une boutade piquante ou par un de ces haussements de sourcil dont elle avait le secret. Elle était comme ça, Hélène. Face à ma torpeur où je m’enlisais de plus en plus, je me révoltai. Allez, reprend toi en main, ma petite ! Fini de chouiner, m’exhortai-je mentalement.

Juste au moment où je m’apprêtai à agir, Hélène me proposa, en toute innocence, de venir dormir chez elle, vendredi prochain. Ses parents ne seraient pas là, précisa t-elle, et je crus défaillir sous le poids de ses prunelles mélodieuses qui s’impatientaient. Ah ! Elle ne savait pas ce que cela représentait pour moi ! La semaine passa dans une lenteur agonisante, chaque seconde pesait une tonne sur mon cœur et je ne trouvais pas le sommeil la nuit, occupée à monter dans mon esprit mille stratagèmes, mille petites choses compliquées, que je rejetais une par une.

Enfin, vendredi fut. Je pénétrai dans la chambre d’Hélène, anxieuse, comme on pénètre dans un temple. Les murs étaient couleur pêche, ornés de photos comme on en trouve dans les chambres de jeunes filles. Des amies, sa famille, son chien, la maison de sa grand-mère. Un vieux lapin défraîchi, qu’elle tenta de cacher dans un geste défiant, trônait sur son lit. Sa chambre et son bureau étaient ordonnés et propres, et je me dis qu’ils reflétaient bien en cela l’esprit étonnamment logique dont Hélène faisait preuve. La soirée passa vite. Nous discutâmes, regardâmes un film, collées ensemble dans son lit en se gorgeant de chips et de bonbons.
Je me tordais de rire en écoutant ses commentaires acides et pleins d'esprit, tournant en dérision les personnages et leur tourmente existentielle. Je sentais qu'elle était flattée et fière de me faire rire ainsi et je fus traversée par une onde de joie candide : je la rendais heureuse ! La proximité de son corps chaud me plongeait aussi dans une béatitude que je m'efforçais de ne pas laisser paraître. De quoi aurais-je l'air si elle surprenait un filet de bave bienheureux à mes lèvres ? J'imaginais déjà le retour cinglant que cela me vaudrait ! Mais là, tout était parfait. De temps en temps, elle se tournait vers moi pour me sourire, et je m’émouvais d’être la destinataire d’une de ses peu fréquentes manifestations d’émotion. Le gras des chips faisait briller le bout de ses longs doigts délicats. Tout près d'elle, je voyais le grain de sa peau dorée, si fin, si volatile, au point de diffuser autour de sa personne une aura brillante. Mon Dieu ! Qu'est-ce que je disais ?! Bien sûr que j'en étais amoureuse, de cette sacrée fille ! Comment avais-je pu penser qu'il en soit autrement ? Dans quel déni profond m'étais-je plongée ? Qui pense ainsi à une amie, qui trame ainsi de ridicules machinations afin qu'elle nous embrasse, sur la tempe ou ailleurs ? Frappée par cette révélation soudaine, je n’osais plus bouger.
« - ça va ? », me demanda Hélène, remarquant mon air bizarre.
D’une voix blanche, je répondis que tout allait bien.

Je ne pus dormir cette nuit. Elle, dormait comme un ange. Nul baiser ne vint troubler les longues heures agonisantes, rythmées par son souffle clair, qui me séparaient du matin. Je l’appelais, et comme elle ne répondait pas, je m’approchai de son lit et éclairai son visage de la lumière pâle et bleutée de mon portable. Elle était magnifique.

Lundi, ma résolution était prise. J’allais lui confesser mon amour. Après tout, ne me réservait-elle pas ses sourires, ses regards affectueux ? N’avait-elle pas passé de longs moments à croquer ma figure, me demandant de poser pour elle ? Ne m’avait-elle pas pris la main, une fois, et caressé mes cheveux ? Oui, elle m’aimait sûrement, sûrement qu’elle m’aimait aussi ! Sinon, pourquoi aurais-je fait ce rêve, si beau, si signifiant ? Ce baiser ne pouvait qu’être la marque d’un amour, un signe du destin. Je m’empêchais fermement d’entrebâiller la porte de mon esprit aux doutes, de peur que ma détermination ne flanche.

Je voulais la retrouver après les cours à l’arrêt de bus, mais je fus retenue par le professeur, qui se plaignait de mon manque d’attention. Je baissai la tête, prenant une mine contrite, lui promis de changer ma conduite, pressée d’en finir au plus vite. Dès qu’il me laissa partir, je courus trouver celle que j’aimais, le cœur battant, les tripes nouées, les veines palpitant d’adrénaline.

Ce que je vis me stoppa net, coupa mon souffle et brisa d’un même coup mon élan et mon cœur. Sous l’abribus, Hélène était lovée dans les bras d’un bellâtre, elle levait les yeux vers lui, elle lui souriait. Sous le choc, mes poumons se vidèrent, on m’étranglait, je ne trouvais plus d’air, j’étouffais. Mes jambes tremblèrent et mes genoux se cognèrent violemment. Les larmes jaillirent de mes yeux, ardentes, volcaniques, tempétueuses, je n’y voyais plus rien. Une colère sourde se mêla à la douleur immense où j’étouffais. Pourquoi m’avoir embrassée ainsi, allumant en moi un feu que je n’avais pas su éteindre, alors que je ne lui voulais rien ? Pourquoi me briser ainsi le cœur, après un acte d’amour si pur, si transparent ? Dans mon désespoir, je ne distinguais plus rêve et réalité. Folle de chagrin, je me sauvai, n’y voyant rien, n’y comprenant rien.

Hélène m’avait vue et avait couru à ma suite, inquiète. J’étais accroupie derrière le kiosque à journaux, à l’abri des regards pour pleurer. J’avais 16 ans et demi et je vivais mon premier chagrin d’amour. Elle me rejoint et s’accroupit près de moi, pleine de sollicitude.
Elle passa son bras autour de moi et me demanda d’une voix douce que je ne lui connaissais pas :
« - ba alors Lola, qu’est-ce que t’as, dis-moi Lola, qu’est-ce que t’as, Lola ? »
Mais je ne pouvais rien dire, étouffée par les vagues de sanglots qui me secouaient et ne voulaient pas s’arrêter.
« - Ma Lola, ma petite Lola, pleure pas, reprit-elle de sa voix douce, oh si douce, tellement douce, mais oui, pleure pas... Je serai toujours là pour toi. »
Et, se penchant vers moi, elle déposa sur ma tempe humide de larmes le plus doux baiser du monde.
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