L'Autre

il y a
4 min
4
lectures
0
Image de Été 2020

Arnaud regarda la pomme une nouvelle fois et fut, une nouvelle fois, prit d’un profond sentiment de désespoir. Cela faisait maintenant 12 heures qu’il n’avait pas mangé et que la pomme était posée sur la table. Il tendit la main pour s’en saisir, pensant, une nouvelle fois, y arriver et pouvoir enfin manger. La pomme l’attirait, elle le narguait et chaque seconde passée la rendait encore plus alléchante, encore plus rassasiante. Elle semblait plus brillante que la lampe pendue au plafond, plus lisse que le carrelage du sol. Elle semblait parfaite.

La main d’Arnaud n’était plus qu’à quelques centimètres du fruit et, n’ayant jamais été aussi proche de lui, un semblant d’espoir naquit chez le jeune homme de 24 ans. Sa main tremblait, il allait enfin pouvoir saisir le fruit et le mordre à pleine dent. Il ressentait déjà la sensation du jus dans sa bouche et le gout sucré et acide se répandre sur sa langue jusque dans son gosier.

« Retire ta main » dit calmement l’Autre.
Arnaud arrêta son mouvement, il pouvait presque saisir la pomme maintenant, il ne lui manquait plus que quelques millimètres.
« Retire ta main, répéta l’Autre, tu sais que tu ne dois pas prendre cette pomme ».
Le désespoir saisit une fois de plus Arnaud, et des larmes de détresse se mirent à couler sur ses joues.
« Mais pourquoi, dit-il d’une voix tremblante.
¬–C’est ta punition pour avoir torturé le chiot répondit toujours aussi calmement l’Autre.
–Mais c’est toi qui m’as ordonné de lui faire du mal, à ce chiot.
–Je n’ai fait que parler, toi tu as commis le geste »
Arnaud fixait toujours du regard le fruit, mais à la place du goût acide et sucrée, c’est le sel de ses larmes qu’il ressentait sur sa langue. Il recula et se recroquevilla dans un coin de la pièce, mis sa tête dans ses épaules et se mis à gémir doucement des paroles inaudibles.

Cela faisait maintenant douze heures que l’Autre l’empêchait de prendre cette pomme, douze longues heures de détresse sous la pression de l’Autre ; mais ce dernier était apparu bien avant dans sa vie. Il ne se souvenait plus depuis quand exactement, juste que l’Autre avait commencé à le harceler alors qu’Arnaud n’était encore qu’un enfant en début d’adolescence. Au début il lui parlait juste de choses sans intérêt, mais avec le temps il avait commencé à avoir une réelle emprise sur Arnaud et l’obligeait à faire des choses de plus en plus horribles, comme récemment torturer ce chiot. Arnaud pouvait de moins en moins lui résister et son libre arbitre s’effaçait de plus en plus face aux ordres de l’Autre.
Il avait bien essayé de ne pas lui obéir, mais à chaque fois qu’il tentait de s’affranchir de l’Autre, celui-ci resserrait encore plus fermement son emprise sur le jeune homme, qui malgré lui, avait fini par ne plus résister. Il ne savait pas pourquoi il était obligé de lui obéir, il y était contraint par une force mystérieuse qui émanait de l’Autre. Arnaud ne pouvait qu’obéir à l’Autre, il lui appartenait presque totalement. Il était devenu l’outils de l’Autre, mais un outil doté d’une conscience et qui savait que ce qu’il pouvait faire sous les ordres de l’Autre, n’était parfois que pure méchanceté. Jusqu’à se faire du mal à soi-même, comme dans cette pièce où l’Autre lui interdisait de se nourrir.

Arnaud releva doucement la tête. Il vit la pomme sur la table, toujours aussi brillante et parfaite. Il vit la seule fenêtre de la pièce, opaque et froide. Enfin, il vit l’Autre, qui ne l’avait pas quitté des yeux depuis le début. Il restait toujours aussi serein, et le regard, presque rassurant, qu’il portait à Arnaud semblait vouloir dire « C’est pour toi que je fais ça, Arnaud ».
Et, comme à chaque fois qu’il croisait ce regard, Arnaud dit : « Mais pourquoi, pourquoi vous me faites ça à moi ? »
L’Autre sourit mais ne répondit rien. Son sourire semblait tellement compatissant, tellement vrai qu’Arnaud crut, durant un instant, que l’Autre faisait vraiment tout cela pour l’aider. Il tourna à nouveau son regard sur la pomme, et la faim qu’il avait réussi à écarter s’empara de lui encore plus violement qu’avant, ce qui le fit convulser légèrement.

Arnaud se recroquevilla encore plus, on aurait pu le confondre avec un sac s’il n’y avait pas eu les tremblements et les gémissements, flot ininterrompu de sons incompréhensibles. Arnaud mit dix bonnes minutes à se calmer, et pu à nouveau lever la tête sans trembler.
Il vit encore une fois la pomme, le même combat qui durait depuis plus de douze heures s'intensifiait dans l’esprit du jeune homme, à chaque nouvelle minute, sa faim grandissait.
Or cela faisait tellement longtemps qu’il ressentait cette faim, que les pulsions animales les plus sauvages se réveillèrent chez le jeune homme. Son visage ressemblait maintenant à celui d’une créature tout droit sortie de la forêt la plus profonde, ne laissant rien paraître du garçon jovial et optimiste qu’il avait pu être. Ces pulsions réveillèrent la seule chose qui reste à un homme totalement brisé : l’instinct. Il surgit chez Arnaud de manière foudroyante et totalement imprévisible et balaya la peur comme si elle n’avait été qu’un brin de paille dans le vent.
Arnaud se leva, s’approcha de la table, se saisit de la pomme et croqua dedans à pleine dents. Le goût sucré et acide tant convoité se répandit dans sa bouche jusque dans son estomac. Il finit tout et mangea même les pépins. Il ne resta rien de la pomme.
Il l'avait dévoré tellement vite que durant les quelques minutes qui suivirent, il réussit à assouvir sa faim, ce qui fit disparaitre l’instinct, et avec lui les pulsions animales. Arnaud se mit alors à avoir peur, peur des représailles de l’Autre, et de ce qu’il allait lui faire subir. Il releva doucement la tête, regarda en direction de l’Autre, et se remis à trembler. Le visage de l’Autre n’avait pas changé, mais Arnaud savait parfaitement ce que cela voulait dire. Il ne savait pas exactement quelle serait sa punition, mais ce qu’il savait c’est que ce serait terrible. Il n’avait plus son instinct pour le forcer à désobéir, il n’avait plus aucun rempart contre l’Autre. Il baissa la tête et attendit docilement les instructions de l’Autre. Il se soumettait totalement à lui, comme cela lui arrivait chaque fois qu’il essayait de défier l’Autre, ce qui ne s’était pas produit depuis longtemps.
La voix de l’Autre ne tarda pas à se faire entendre : « Lève-toi et place toi face au mur ».
Arnaud s’exécuta, la tête basse, et son visage semblait être celui d’un homme qu’on envoie à l’échafaud ; qui accepte son sort, fatigué de s’être trop battu contre lui.
« Maintenant, frappe-toi la tête contre le mur », ordonna l’Autre.
Et ayant abandonné toute résistance, Arnaud se frappa la tête contre le mur.
« Encore » dit l’Autre, encore, encore...
Et Arnaud se frappait la tête, encore et encore, et des larmes, se mêlant au sang de son front, ruisselaient sur son visage, puis tombaient par terre, véritable cascade de peine et de souffrance.
Deux hommes entrèrent, se saisirent de lui pour l’empêcher de se frapper encore la tête, et le sortirent de la pièce où il était enfermé depuis plus d’une demi-journée.


Derrière la fenêtre à la vitre opaque se tenaient un homme et une femme en blouse blanche, qui avaient tout regardé depuis le début.
« C’est un cas grave dit l’homme.
–Oui, répondit la femme, je ne pense pas que l’on pourra le soigner »
Elle tenait un calepin où l’on pouvait lire : ARNAUD DELERBE, sexe : masculin, 24 ans, atteint de schizophrénie. Elle rajouta en dessous un seul mot : incurable.
Puis elle regarda la pièce où Arnaud s’était tenu, seul, durant douze heures, et soupira.

0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,