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Pourtant, il n’avait pas rêvé.

Irruption de l’impensable. Il avait bien lu que Damien serait inhumé lundi. Damien Boutin, le turbulent copain de ses jeunes années.
L’Hexagone accompagnait sa nécrologie de la même photo de dandy que quelques mois plus tôt. Le journal annonçait alors la publication de son roman, Fleurs de Mimosas. C’est à cette période qu’ils avaient vraiment repris contact après de brèves et fortuites rencontres au fils des ans.

C’était quelques mois avant le choc d’hier...
Et après tant d’années, Richard entendait à nouveau sa voix... le félicitait. Il avait évidemment lu son roman ; l’avait lu sans doute en cherchant sa personnalité entre les lignes. Il avait trouvé ce récit extraordinaire. Quelle distanciation ! Le travail du temps bien sûr. Il se déclarerait fort surpris de ce que Damien avait pu écrire. Cette fascinante préoccupation de l’autre intimement mêlée à une forme de narcissisme.
Damien se montra ravi qu’il ait cherché à le revoir. Sensible aussi à ses louanges : « Oui, oui, un coup de maître pour un coup d’essai... succès assuré et ce n’est pas moi qui le dit... Je suis tombé sur le bon filon. »

Il habitait maintenant dans un immeuble cossu, Place de la Madeleine. Il fallait absolument que Richard lui rende visite. Il tenait à le voir, dans un mois, à leur retour de Cannes.
Ce fut chose faite et Damien s’y montra plus enjôleur que jamais.
« Mais ça me fait vraiment plaisir de te revoir. J’imagine que d’ici un mois je n’aurai plus guère de temps... Série de cocktails, séances de dédicaces... et l’éditeur qui me voit déjà avec un prix... J’essaierai tout de même de te contacter »

***

Une semaine plus tard, Damien l’appelait, confirmant l’attribution de son prix : le prix Echo. Le Prix ? Tout à fait normal, absolument mérité, mais un tel succès ne pouvait s’enliser là. Non, il fallait que cela débouchât sur une version cinématographique... Il allait donner une réception. A nouveau, il tenait absolument à sa présence.
A nouveau Richard avait dit oui.

***

Il s’était senti un peu déplacé dans ce milieu et se persuada qu’il était investi de la mission de rendre compte de l’événement.

La réception s’abritait dans les sous-sols d’un grand hôtel parisien, un vaste caveau voûté, aux murs tendus de pierres et ouverts de tableaux éclairés. On ne risquait pas de voir s’échapper la gloire naissante.

Un long plateau, déguisé d’une nappe blanche semée de fleurs de laurier coupées, déroulait un paysage gourmand. Des amoncellements de toasts.
Le saumon fumé flanquait un caviar plus parcimonieux. Les foies gras bavaient un reliquat de graisse jaune. Une pyramide de feuilletés salés à l’une des extrémités de la table, équilibrait les bouchées pâtissières gavées de crème sous leur glaçage. Entre les deux, un porcelet, escorté d’une escadrille de cailles huppées, en chaud-froid, exhibait un derrière joufflu, nappé de gelée.
En ordre dispersé, une armada de merrines et de terrines, charbonnées de truffes ou olivées de pistache, se laissaient caresser par les longues plumes d’un couple de faisans. Par douzaine, les corolles des flûtes, perchées sur de hautes tiges fines, attendaient en silence la pétillante averse du champagne.
Et puis il y avait du homard en mousseline et des dames en satin, l’air pincé. Des smokings soulignant d’une papillote austère les visages burinés d’un peloton d’écrivains recrutés par l’éditeur. La plupart n’avaient rencontré Damien qu’une ou deux fois, fugitivement, ce qui leur valait l’honneur d’être en service commandé.

Fort heureusement, tout était prévu pour le bavardage des papilles et en moins d’une demi-heure, les toasts au foie gras et au caviar n’étaient plus qu’un souvenir. Ils laissaient sur la table l’oblongue clairière des plats napperonnés de papier doré.
Le bataillon serré des flûtes se trouvait égaillé et toutes plus ou moins au stade du remplissage.
Un serveur disséquait le porcelet, un autre décapitait cailles et faisans et l’ennui fondait à vue d’œil, au même rythme que le plateau de feuilletés.
Les smokings perdaient leur amidon. Les trios et les quadrilles se faisaient et se défaisaient au gré d’une chorégraphie gustative. Les dames flûtaient discrètement tandis que les messieurs barytonaient, s’extasiant sur la qualité du saumon, sur les vertus du caviar.

***

Damien passait d’un groupe à l’autre pour les forcer à un intermède culturisé, jetant dans les ébats gastronomiques ses Fleurs de Mimosas.
Son visage rayonnait tandis qu’il avalait avec délectation les compliments émiettés, les félicitations sur toasts, les gorgées d’amabilité ; « Un roman savoureux !... style pétillant... une pointe d’amertume aussi... quelques passages subtilement épicés... scènes exquises... fines tranches de psychologie... digne d’un millésime exceptionnel... Quels étaient ses projets... Ah ! L’histoire d’un jeune enfant dont l’ami se trouve emmené lors de la rafle du Vel d’Hiv... Quelle idée savoureuse... Que d’originalité... Allait-il passer à La Grande Librairie... ? » Damien répondait que oui, très certainement. Hélas, Apostrophe n’existait plus disait-il, avant de pivoter et d’aller grappiller ailleurs, plus près du buffet où s’était plantée une gerbe d’auteurs déjà lourdement fleuris.

***

L’équarrisseur en avait terminé avec le porcelet et s’apprêtait à disperser ses tranches sur les assiettes empilées près de lui. La volaille avait perdu ses ailes.

Damien tanguait d’orgueil : « Chers maîtres, quel plaisir vous me faites par votre présence... »
« Tout le plaisir est pour nous, » dit l’un d’eux non sans avoir tenté d’éclaircir au champagne sa voix chevrotante. « Permettez-moi de vous dire tout le bien que je pense de votre ouvrage. La scène du bazar est d’une rare vérité. » Damien tenta, en vain, de se souvenir de cet épisode. Mais peut-être...

Avant que la première assiette ne soit offerte aux convives, Damien entreprit de remercier encore tous ceux qui lui faisaient l’amitié, l’honneur, de croire en lui.
« Mes amis, mes amis... »
Richard croyait encore entendre son improvisation ; elle était d’une affligeante prétention. Il fut frappé par la gestuelle emphatique qui l’accompagnait.
« Mes amis... mes amis... » sur une large ouverture des bras comme s’il serrait tous les invités... « Vous ne saurez jamais combien je suis touché de vous voir si nombreux ici et combien je suis sensible à ces témoignages d’admiration... »
Visage crispé en caricature de film muet. Courbette de comédie et...
« Je remercie tout particulièrement les confrères qui, en m’honorant de leur présence, me font prendre conscience de la qualité de ce que j’offre au public... »

Un des chers confrères, penché sur son voisin, versait à son oreille quelques gouttes fielleuses si le frémissement sarcastique de son regard ne mentait pas...

« C’est un profond respect que je souhaite exprimer à tous les représentants des Belles Lettres que je distingue dans cette salle mais j’ajouterai cependant... j’ajouterai cependant... que j’ai la conviction profonde que mon roman tourne un page ; il tourne une page, si j’ose dire, en s’écartant résolument des sentiers battus qui font les délices de tant de romanciers. Sans fausse modestie..., oui..., sans fausse modestie, et sans les reprendre à mon compte, je me contenterai de rappeler les judicieuses remarques du jury pour lequel jamais Prix Echo ne fut mieux mérité ; pour le jury, ce roman ouvre de nouvelles perspectives et dépoussière la langue... J’ajouterai pour finir... je ne voudrais pas affadir cette réception d’un discours marathon... j’ajouterai que j’ai, personnellement, le grand espoir de voir mon récit porté à l’écran ; il possède toutes les qualités requises pour une traduction visuelle sans être sacrifié. Monsieur Espérade, ici présent, ne me démentira pas ; il m’a fait le plaisir, il y a quelques instants, d’accéder favorablement à ma demande et m’a assuré qu’il allait se mettre à l’ouvrage...
Encore un mot, le dernier... promis... à propos de l’avenir. Je veux vous assurer que vous ne serez pas déçu et que le nom de Boutin s’inscrira à l’avenir en lettres indélébiles. Les prochains romans ne pourront que le confirmer. J’ai un filon... pas inépuisable, mais qui me promet d’autres succès. Ma certitude est totale quant à ma capacité de faire pousser d’autres Fleurs de Mimosas. Mes amis... je lève mon verre à la très grande littérature à laquelle on ne rognera jamais les ailes contrairement à ce que l’on fait pour ces délicieux volatiles que je vous invite à goûter. »

Les « chers confrères » figeaient leur visage d’un même sourire, ponctuant ces paroles de quelques applaudissements discrets. Au fond de la salle, un groupe plus champagnisé battait les mains avec une vigueur et une chaleur suspectes. Puis les conversations mâchonnées reprirent pour se poursuivre jusqu’à ce que la longue table soit transformée en désert.

***

Damien paradait, faisant la leçon aux « chers confrères ». L’un d’eux, visage fané d’âge, veiné de rides, rutilante calvitie cernée d’un rempart grisonnant au-dessus de la nuque et sur les tempes, avait écouté sans mot dire, mais visiblement agacé, ce monologue disert sur la littérature moderne.
« Mon jeune ami, vous avez beaucoup de temps devant vous et je ne doute point que vous découvriez que la fonction de littérateur porte en elle un enseignement de modestie. » Sur quoi, il avait tourné les talons.
Damien s’était immédiatement défoulé sur sa compagne : « Tu as entendu Légaret ? Pour qui se prend-il celui-là avec ses grands airs de monument déplumé. Tout le monde sait qu’il est déserté par l’imagination et que son style en est réduit à balbutier. »

***

Richard se souvenais parfaitement de toute cette soirée qu’il avait passée comme en coulisse. Damien l’avait à peine salué. Il avait trouvé la compagnie morose d’un pédicure, égaré comme lui dans un coin discret du caveau, mal à l’aise, comme lui, dans son smoking de fripier. Invité là, allez savoir pourquoi, pour avoir la semaine précédente, traité un cor. Il était venu, sans autre titre qu’une invitation de son client exalté. Il était venu par curiosité, par faiblesse. Fleurs de Mimosas ? Il ne l’avait pas lu, ne le lirait probablement pas. Le roman ? Pour lui, comme il le dit dans son unique saillie humoristique de la soirée, c’était pas le pied.

***

Et le choc d’hier. Apprendre que Damien s’était suicidé.
Richard n’avait pas encore tout compris ce qui s’était passé. Le directeur du journal avait été alerté par une jeune fille. Elle criait au vol, au plagiat. Elle avait reconnu l’écriture de son père décédé. Elle se souvenait clairement de passages qu’il lui avait lus.

Damien aurait trouvé une vieille valise en brocante. Il semble que l’on en ait effectivement découvert une chez lui. Une valise provenant du coffre d’une voiture accidentée. Une vieille valise fatiguée, bourrée de paperasses dont le manuscrit de Fleurs de Mimosas, une autre histoire liée au Vel d’Hiv et d’autres choses encore. Elle avait appartenu, d’après l’étiquette presque effacée, à un certain René Pillet.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Bernard ! Je relis avec plaisir votre excellente nouvelle !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Kiki · il y a
Dans un commentaire j'ai vu que vous donniez l'adresse d'un autre lien. Je vais m'y précipiter; A bientot
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Kiki · il y a
un écrit qui nous met en appétit. Bien écrit. Dommage que je ne le découvre que maintenant.
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans la visite de cette cavité magique.
J'ai aimé je vous le fais savoir tout de même. Continuez à écrire et j'espère vous relire très vite sur SE

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Miraje · il y a
Délicieux passage. A boire et à manger, et une lecture agréable.
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Bernard Bobin · il y a
Grand merci à vous. Si vous le souhaitez vous pouvez lire "Le peintre" sur nouvelle-donne.net . Très différent.
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Utilisateur désactivé · il y a
Captivant ! L'écriture, magnifique. Le sujet, la vanité du personnage, et... la description du buffet : un délice !
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Bernard Bobin · il y a
Merci à vous. Et oui, vous avez bien compris une des pistes. La scène du bazar oubliée. Merci à vous pour avoir suivi le bon filon.
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Geny Montel · il y a
Un régal cette réception ! On comprend par la suite pourquoi Damien ne se souvenais pas de la scène du bazar... Une chute inattendue !
Un texte superbe.

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Camille G · il y a
Un régal de lecture devant cette noble assemblée et ce buffet, subtilement moqués. Plus quelques jeux de mots réjouissants (Pivoter, Pillet ...) Bref, un esprit sarcastique honoré d'une belle écriture- Bravo - Mon soutien
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Bernard Bobin · il y a
Merci, je suis ravi que cette épisode éminemment sarcastique vous plaise. J'aime jouer avec les mots et les mettre en écho.
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Jean Calbrix · il y a
Un véritable régal de lecture. La description du buffet est succulente (sans jeu de mots !), les personnages sont bien campés, le discours vaut son pesant de cacahuètes et la chute avec René Pillet, est savoureuse. Bravo, Bernard ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur me triste sort d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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