L'atelier fait sa rentrée !

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Des plumes pour chatouiller, des plumes à tremper dans un ruisseau, des plumes pour danser au bal, des plumes pour s'envoler dans le ciel bleu... Lecteur, le vent se lève, suivras-tu notre chemin de  [+]

Dernière rentrée
Daënor Sauvage
La salle de classe ressemblait à une forêt embrasée. Le vent s’engouffrait par les fenêtres éventrées, faisant voleter braises et feuilles de cours dans un tourbillon aux allures de fin du monde. Tables renversées, murs déstructurés, tableau décroché. Seul subsistait l’après-cours, l’après-vie. La grande faucheuse se tenait au centre de la pièce d’apprentissage dans son costume noir flambant neuf. Bras croisés, elle attendait paisiblement que son client se calme.
Écartant la larme qui lui piquait le coin de l’œil, le jeune rouquin serrait ses poings aussi forts qu’il le pût. Vêtu sobrement de sa tenue de lycéen japonais, Momiji se tenait prêt à livrer sa dernière bataille. Il avait envie de crier : ‘’NON !’’ En position de combat, dégaine de samouraï et regard vulpin, il allait affronter la mort comme un grand !
Sourire aux lèvres, poitrine bombée et cheveux dansant dans le vent, la belle fossoyeuse indiquait avec malice la bombonne de gaz, à Momiji, prête à exploser.
Fin du cours.


L’écrivain à succès
Bleuet Rouge
Impossible de se rappeler ce qui l’avait décidé à venir. À présent, il avait envie de crier : NON ! Quelle idée, cette rencontre !? Les contraintes étaient si nombreuses, l’enjeu à la fois ennuyeux et important... Il regardait ces têtes avides de savoir, les yeux brillants, tout admiratifs, et d’autres qui pensaient seulement à la récré de tout à l’heure. Ces enfants, minuscules, qui articulaient à peine, et qui attendaient, plus ou moins, que lui, l’auteur reconnu, leur délivre sa science.
« Bienvenue à notre cher intervenant extérieur, un écrivain de renom ! » avait clamé le maître en l’accueillant dans la classe. Et lui, jusqu’à cinq minutes auparavant, avait également dû trouver que c’était une excellente idée, que cette réunion officieuse était un éclair de génie, le coup fumant de sa carrière ; il était même inenvisageable qu’il en ait été autrement, car sinon, au lieu de se trouver là, au milieu de cette salle, confiné entre ces drôles de petits êtres, à devoir enseigner avec autodérision, compréhension et passion, bref avec le ton qu’il faut, le sens de ce qu’est un livre à succès, il aurait été au contraire mollement étendu dans son canapé récemment commandé sur internet, se délectant de son chocolat chaud préparé par maman, et lisant avec la réticence des meilleurs écrivains et critiques les premières lignes d’un nouveau roman, évidemment signé de sa plume, mais comme toujours concocté par Madame L., qui était (il l'admettait volontiers) son nègre littéraire préféré.


En fuite
Liam Azerio
Samuel s’ennuyait. C’était de l’ennui à l’encre de la nuit, du liquide noir qui inondait ses pages à copies doubles grands carreaux, du noir morose qui s’évadait dans ses pupilles rétrécies par les néons de cette salle à dormir assis.
Samuel s’ennuyait. Il recomptait les arrêtes de la boîte à élèves, où se diffusait une douce odeur de teenager, de quoi atteindre un nirvana bavard battant de l’aile sous le plafond blafard. Le prof les arrosait de quelques notes de bas de page, à combler une mer d’ennui avec encore des flots d’encre, encore un peu de sueur salée.
Samuel s’ennuyait. Il avait envie de crier : non ! La pendule molle, au-dessus de la porte fermée, annonçait la triste vérité : oui, il restait une éternité à tirer dans cette cloche à fromage, où les mouches tournaient carré et se collaient au mur.
Alors Samuel se résigna à l’attente. Il calcula des tangentes à prendre dehors, derrière la fenêtre, la pluie s’emmêlait avec les lignes de fuites. Samuel créa son horizon, à la pointe de son stylo, il imagina des navettes qui existent désormais, il ajouta quelques étoiles et un point à son ultime démonstration.
L’heure de la fin de cours sonna. Il restait sur la table moite une copie noire d’idées en vrac et deux copies vierges. Il restait de quoi partir, pour un autre candidat à la fuite. Le soleil brillait dans la salle vide.


La poussière de craie
Elea Noria
Il avait envie de crier : « Non ! ». La salle de classe s’était vidée, il restait seul à effacer le tableau noirci d’insultes. Sa vie s’était teintée de poussière de craie, quand les autres, les enfants, ces pseudo-ados boutonneux, avaient appris qu’il était différent. Différent d’eux, il l’était certainement. Ses parents à lui étaient séparés, il avait deux maisons, deux Noëls, deux anniversaires. Il vivait dans deux mondes, celui riche et chaleureux de sa mère, celui terne, maussade et triste de son père.
Mais les raisons des brimades qu’il subissait étaient tout autres. Il était plus petit que les autres garçons, plus chétif et discret. Il était humain, et robot en même temps. Il avait une prothèse à la jambe droite. Jusque-là, il avait toujours réussi à la dissimuler, même durant les cours de sport. Il était dispensé de natation, évidemment, et les soupçons étaient toujours restés sous-jacents, comme n’importe quelle rumeur qui arpente les couloirs emplis de collégiens.
Il y avait maintenant quelques semaines, un garçon massif de sa classe avait voulu lui faire un croche-patte, parce que « c’est amusant de voir le gamin tomber tout seul ». Le sale gosse avait poussé un cri, puis s’était agrippé la jambe, retenant péniblement ses larmes devant son petit clan de marmots hébétés. Ils l’avaient attrapé, avaient remonté son pantalon jusqu’aux mollets, et découvert la prothèse. Toute la classe était présente, tous s’étaient tus. Puis des éclats de rire, de stupéfaction, de moqueries avaient éclaté.
Depuis, les brimades empiraient, et souvent, il nettoyait le tableau, aspirait la poussière de craie qui volait. Et la veille, une des filles était revenue. Elle avait pris un chiffon, l’avait aidé à nettoyer les insultes. Elle était assez banale, mais plutôt jolie derrière sa timidité. Il voulait qu’elle reste ; il voulait qu’elle parte, qu’elle fuit la réalité qui allait lui tomber dessus dans quelques jours. Il avait eu envie de crier. Il s’était tût, et à deux, ils avaient effacé les terribles maux qui affectaient son quotidien.


Hors sujet !
Rachel Weintraub
Il avait envie de crier : « NON ! ». Et pourtant, un souffle faible franchit ses lèvres. « Hu-hu ».
Elle s’est approchée de lui, lentement, avec une certaine précaution, a saisi sa main – contact froid dans sa paume moite – et a opiné du chef, de cet imperceptible mouvement de nuque qui signifiait « allons-y ». Et puis elle s’était retournée, avait marché vers le portail, cet empilement de pierres dans lequel pulsait la surface ondoyante d’un autre monde – une structure qui correspondait à tous les clichés SF qu’avaient bâtis des siècles de littérature – et avait plongé de l’autre côté.
Electrisant. Glacial. Asphyxiant.
Et à nouveau la douceur, la chaleur – différente de celle du désert qu’ils venaient de quitter – et le vent violent des hauteurs célestes.
« Ça va aller ? ».
A nouveau, cette profonde envie de crier « non », à nouveau l’acquiescement timide et hypocrite. Après tout, à quoi bon rabâcher la vérité de son mal-être. A quoi bon lui dire que la vie avait perdu tout sens avec la mort des siens et la destruction de son monde. A quoi bon lui dire que sa bienveillance et son amour se retrouverait toujours comparés à ce qu’il avait. Ce qu’il aurait pu avoir, encore aujourd’hui. Ce qui a cessé d’être pour toujours ? A quoi bon ?
Elle a lâché sa main et derrière eux, le portail s’est résorbé, la vague violet – électrique se fondant dans les teintes bleu franc du ciel d’Ouranos – la planète qu’il devait maintenant faire sienne. Une planète dénuée de sol, ce qui rendait son surnom, « Nouvelle Terre », bien risible.
Il s’est retrouvé seul sur la jetée en fer forgé qui donnait sur un arc-boutant en pierre taillée ouvert sur le vide. Au loin, un soleil était en train de plonger dans l’horizon de nuages.
Il a inspiré, toujours immobile, pour boire la poésie du moment et s’en faire une bulle contre les images du passé, contre la douleur irrémédiable, contre l’amputation qui venait de lui être faite d’une vie toute entière. Et puis, il l’a suivie.


Rentrée
Lucas Rouhi

Dans cette salle trop propre
Où s'agglutine le savoir
Sous les bureaux de solitude

Dans cette salle du silence
Où l’on tâte le bruit malade
D’une toux ou d’un rhume

Dans cette salle mathématique
Où l’on dénombre l’absence
- « Foutez-moi de l’espace »

Dans cette salle sans visage
Où les sourires sont partis s’entasser
Dans les casiers de la cour

Dans cette salle sans baiser
Où nos joues orphelines
Attendent une à une leur amour

Dans cette salle froide
Dans cette colère étouffée
Il avait envie de crier

NON !
6

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Plumes Souveraines  Commentaire de l'auteur · il y a
Consignes du jour : écrire sur une salle de classe, sans utiliser de négations, et en incluant la phrase "Il avait envie de crier : non !".
Une expérience d'écriture ma foi fort positive pour toutes les plumes :)

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