L'Arabe et l'autre Con

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L’Arabe et l’autre Con

À mon père et à l’Arabe, si tu me lis, de tout là-haut.


Une meute de cinq chiens efflanqués, les langues bringuebalantes, ratissaient la ruelle poussiéreuse. Ils semblèrent trouver leur butin autour d’une grande benne en métal rouillée qui dégueulait de sacs poubelles, éventrés sur le bitume crevassé par les années. Du haut d’un muret qui planquait un terrain vague, témoin gênant d’un projet de chantier inexistant, quatre ou cinq chats de gouttière quadrillaient le terrain. Chaque geste des clébards était scruté et analysé minutieusement. Très bon plan, les ordures du marché en début de soirée. Sans trop de mal, ils en sortirent un tas de pattes de poules et des carcasses de poulet que des mangeurs de tajines avaient pris soin de décortiquer avant de s’en débarrasser. Certains sacs contenaient des kilos de parures de poissons mais il n’en étaient pas friands. Le feulement des chats leur fit comprendre qu’eux, par contre, en feraient bien leur dîner. Qu’à cela ne tienne! Ils étaient dans la même galère et il en fallait bien pour tout le monde! Les cabots filèrent alors sous le ciel orangé en emportant leurs restes de volaille.

Scène quotidienne ici. Casablanca, les années quatre-vingt. La ville qui ne dormait jamais s’apaisait pourtant généralement à ce moment de la journée. Les routes avaient, momentanément, déchargé leur flux de tacots rafistolés à la va-vite, de mobylettes à cinq passagers et de grosses cylindrées. Les chariots des marchands ambulants s’étaient faufilés entre les bouchons, laissant planer dans leurs sillons des parfums de fruits sucrés, de semoule au lait, de fèves et d’escargots épicés. Les taxis rouges, quant à eux, continuaient à arpenter la ville blanche, l’inondant des mélodies enivrantes de Nass El Ghiwane, Oum Khaltoum ou Cheb Hasni qui crépitaient à travers leurs postes radios fatigués. La métropole, embaumée par les odeurs de barbaque grillée en tout genre, prenait la forme d’un immense festin à ciel ouvert. Pour certains, c’était l’heure du thé, le«whisky marocain», partagé en famille devant une bonne série télévisée , ou sur un bout de trottoir entre amis en commentant le théâtre de la vie. Pour d’autres, l’appétence se portait plus sur le whisky écossais et la scène se déroulait en coulisse.

Le Titan était un de ces bars typiques du Casablanca sombre, froid et patibulaire. Le Casablanca des dépravés, des laissés pour compte. Vu de l’extérieur, seules deux, trois piles de caisses à bières vertes ,entreposées de part et d’autre de l’entrée, laissaient entrevoir la fonction exacte de l’établissement. Le troquet était dissimulé au monde par une devanture opaque, laissant à peine passer quelques faisceaux de lumière, comme pour emprisonner l’ivresse. A l’intérieur, on pouvait deviner une trentaine de gueules cassées dans le smog étouffant des «Casa Sport» et des «Olympic», les cigarettes des sportifs. Tous la même discipline: le lever de coude! Et la compétition s’annonçait rude vu les champions! Chacun s’entraînait durement, réparti sur les quelques tables en bois et la banquette olive bien méritante, qui tentait d’égayer péniblement les lambris jaunis par le tabac. Ironiquement, deux vieilles enceintes crachaient comme elle le pouvait «Smoke on the water» de Deep Purple. De l’eau dans toute cette brume, c’est peut-être ce qu’il aurait fallu mais personne n’en réclamait jamais...Comme une fleur naïve au milieu des ronces acerbes, une femme se tenait là au milieu de la mêlée. Elle n’était pas perdue, non, et paraissait plutôt bien connaître l’endroit. La nymphette des bas-fonds affichait un large sourire édenté surmonté d’une petite moustache duveteuse. Elle avait le regard de ceux pour qui l’existence ne consistait qu’à tenter, jour après jour, de sortir de la merde mais qui avait décidé de ne plus y penser. Par instinct de survie sans doute. Grassouillette et boitillante, cela ne l’empêchait pas de faire la navette de soiffard en soiffard pour proposer ses faveurs en l’échange de quelques billets. Quelques gorgées d’alcool ici, une poignée de cacahuètes par là: recette bien maigre, il était encore trop tôt. Elle longea le comptoir pour rejoindre les toilettes et c’est cet instant précis que choisit Abed pour faire tomber son briquet par terre. La beauté se baissa pour ramasser l’objet et il en profita pour lui pincer les fesses en se marrant.
Il était comme ça, Abed, sans filtre et sans gêne. Pas très grand, bien en chair, les cheveux noirs frisés et la moustache bien épaisse comme le voulait la mode du moment.Il était toujours affublé d’une chemise à manches courtes rayée, rentrée dans un pantalon à pinces un peu trop large et des mocassins en cuir marron. Gamin berbère de Casablanca à l’œil malicieux, il en connaissait les moindres recoins. Son père possédait une épicerie dans le quartier de l’Oasis depuis des années. Autant dire que les codes de la société casablancaise n’avaient aucun secret pour lui.
Pour l’accompagner dans ses errances, une fesse sur un des tabourets et le coude sur le zinc, toujours le même compère, Olivier. Les yeux verts et la chevelure raide grisonnante, peut-être la seule touche «européenne» dans ce tableau vivant des tréfonds du Maroc de l’époque. En effet, il était assez rare de trouver des français de ce côté là du miroir. La communauté française était encore très présente dans le pays: ceux qui étaient restés après l’indépendance de 1956, qui y avaient grandi et se proclamaient casablancais avant tout. Puis les autres, ceux qui se cloîtraient dans des quartiers d’expatriés ultra-sécurisés ou dans des cabanons en bord de plage à organiser de grandes fêtes dans lesquelles les seules fréquentations marocaines étaient les femmes de ménage et les gardiens de parking. Pour ceux-là, la vie aurait été exactement similaire qu’ils aient été ici, à Buenos Aires, à Dakar ou à Dunkerque. Sans oublier les pieds-noirs aigris qui votaient Front National depuis leurs petites villas des beaux quartiers de la capitale économique marocaine.
Très peu pour lui. Arrivé dans ce beau pays dans les années 60 à l’age de 3 ans, Olivier avait décidé il y a longtemps. Issu d’une famille aisée, son côté canaille l’avait poussé très jeune à sauter par dessus les murs de la cage dorée qui l’ennuyait terriblement.

« Ne commencez pas à taquiner la clientèle, les mecs! » lança Brahim, un tout petit vieillard aveugle d’un œil, barman au Titan depuis toujours comme pouvait en témoigner une photo de lui à 16 ans qui trônait derrière les bouteilles de Ricard.
« Tu connais Tinou, Brahim? Ti nous emmerde! »blagua Olivier.
Brahim débarrassa la dizaine de bouteilles vides de "Special Flag" qui s’amoncelaient et leur en remit deux autres avec un petit sourire en coin. Il les connaissait bien les deux zouaves, il les avait quasiment vu grandir.
Le duo de gai-lurons s’étaient connus bien avant l’âge des jeux de billes et ne s’étaient plus jamais quittés. Depuis l’école maternelle. Des conneries d’enfants dans le bus scolaire aux bagarres avec les videurs à l’arrière des boites de nuit. Ils n’en rataient jamais une. Ils avaient bourlingué dans tout le pays, fait les quatre cent coups jusqu’en Europe. Avec les années, ils avaient fini par se connaître par cœur. Chaque habitude de l’un était devenu source de raillerie pour l’autre: la façon qu’avait Olivier de plier sa serviette au restaurant, la façon de dormir d’Abed. Ils s’étaient marié à peu prés au même moment et leurs enfants grandissaient ensemble comme pour perpétuer la légende de cette amitié.

L’horloge sponsorisée Heineken affichait maintenant minuit et trente minutes. Le bar ne désemplissait pas, bien que notre courtisane manquait à l’appel. Elle s’était sûrement trouvé un mec assez bourré pour lâcher ses derniers biftons contre une bonne chaude-pisse.
« Je te conseille de faire attention à ce que tu dis, mon petit gars, avisa Abed en écrasant sa cigarette nerveusement, le regard noir dirigé sur Olivier.
– Sinon quoi? Tu crois que tu me fais peur? Mais enfin regarde-toi, rétorqua Olivier, je t’aurai mis K.O avant que tu ne puisses poser ton verre. »
Vraisemblablement, le ton était en train de monter entre les deux compagnons de route. Cela n’était pas passé inaperçu et tout le monde dans le bar tendait l’oreille sans réagir. La soirée allait se terminer sur un peu d’action. Brahim tempérait Abed en lui tapotant discrètement sur l’épaule. C’est inouïe la capacité de destruction de l’alcool, pensait-il. Il ne connaissait pas la raison de cette brouille mais il savait que pour fâcher ces zigotos, il en fallait des litres! C’est bien simple, en une trentaine d’années, il ne les avait jamais vu s’engueuler.
« Mais tu te prends pour qui, espèce de colon,va! Tu n’es pas chez toi ici et tu te crois tout puissant?
– Et voilà, c’est toujours pareil avec vous, les arabes, on ne peut jamais vous faire confiance! Sale race, vraiment! rétorqua Olivier en descendant de son tabouret, prêt à en découdre.
Abed agrippa violemment le col d’Olivier.
– Ah oui? Tu n’aimes pas les arabes? Et bien tu es chez eux ici mon con! Alors je te conseille de fermer ta grande gueule! Les palmiers, la plage, tout ça, c’est chez nous. Si tu n’es pas content, retourne te terrer dans vos cages à lapins parisiennes là-bas! Répète si tu es un homme!
– SALE A-RA-BE! vociféra Olivier, sans se laisser démonter.
Ces dernières paroles suffirent à mettre le feu aux poudres et le bistrot s’enflamma en un instant. Un poivrot, surgit de nulle part, saisit Olivier à la gorge avec un tel élan qu’ils basculèrent tous les deux en arrière. Un autre, qui avait apparemment eu la même idée mais trop tard, se loupa et sans le vouloir , asséna un coup de coude puissant à la mâchoire d’Abed. Ce dernier lui rendit un direct dans le ventre, lui agrippa la ceinture et l’envoya valser sur la pauvre banquette, faisant sauter deux tables au passage. Brahim, sur les genoux, tentaient désespérément de décrocher le gars qui étranglait Olivier au sol. Comme si cela ne suffisait pas, un autre le mitraillait de coups de pieds en le traitant de sale blanc. Abed n’eut pas le temps de faire un bilan de la situation qu’un bol de cacahuètes fusa à quelques centimètres de sa tempe droite pour aller finir sa course, pulvérisé, contre la porte des toilettes. Ni une ni deux, Abed s’élança vers le coupable et le neutralisa d’un coup de tête qui fit exploser le nez de l’assaillant en éclaboussant de sang sa chemise, déchirée dans la bagarre. Olivier avait réussi à se dégager de son agresseur et se releva d’un seul bond. Il réussit à en esquiver un qui fonçait sur lui, tête la première, et en profita pour boire une gorgée de bière dans la seule bouteille restée intacte sur le comptoir. Dans le chaos de la bataille, un regard d’une seconde entre Abed et Olivier leur permit de se comprendre. La plaisanterie avait assez duré. Abed empoigna une bouteille en verre vide et la fracassa sur un encadrement de porte. Il fit signe à Olivier de passer derrière lui et brandit la bouteille cassée pour mettre en joue l’armée d’ivrognes et les empêcher d’avancer.
« Maintenant vous allez m’écouter bande d’imbéciles. Ce sale blanc, c’est pas mon ami, c’est mon frère. Et celui qui le touche, il touche un membre de ma famille. Il est ici chez lui autant que vous! Il connaît cette foutue ville peut-être plus que vous! Occupez-vous de nettoyer vos vies au lieu de nourrir de vieilles rancœurs sans fondements! commença Abed , plein d’aplomb.
– Et ce type, c’est mon sale arabe depuis qu’on a cinq ans et il le restera jusqu’à la fin. Et maintenant, mon sale arabe et moi, nous allons continuer la soirée en boite de nuit! continua Olivier, d’un air moqueur.
Ils se rapprochèrent de la sortie en marche arrière, le tesson de bouteille toujours dressé. Une fois la porte ouverte, ils crièrent en chœur:
« Et que Dieu vous la rallonge....!LA VIE! »
Puis ils partirent en courant dans de grands éclats de rire, laissant la porte se refermait doucement sur une trentaine de pochards hébétés.
Fiers de leur coup d’éclat, les deux inséparables, bras dessus, bras dessous, titubaient dans la nuit noire, guidés par la lune brunâtre.
Bien loin des affaires de racisme ou de discrimination sociale , sans conseils ni morale à recevoir de l’Histoire, ils avaient pris le parti, sans le vouloir, d’écrire leur propre histoire. Une petite révolution qui n’existait que par le prisme de leur amitié. Leur révolution.
Et tout près de là, sous le clignotement d’un réverbère, les chats achevaient leur gueuleton sans une once de gratitude pour les chiens.
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