L'aquarium

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En compétition
Image de Été 2020

Aurélie contemplait les deux colliers à pendentifs en nacre imprimée accrochés au présentoir en forme de buste féminin : le pendentif du premier collier représentait un bouvreuil enfermé dans une cage, le second deux biches dans une clairière. La vendeuse du magasin de bijoux examinait ses ongles manucurés, vernis bleu marine avec la longueur azur.
Aurélie choisit les biches. Maïa lui attacha le collier autour du cou et l’embrassa sur la joue.
— Joyeux anniversaire, ma belle !
La vendeuse sourit. Aurélie détacha le bijou et le lui tendit. Elle l’emballa soigneusement dans une petite pochette en velours turquoise, parfumée au patchouli, puis dans un sac en papier qu’elle aspergea de la même eau de toilette, en vente derrière le comptoir. Maïa sortit sa carte de banque, un peu effrayée par le prix du collier.
— Elle est ravissante, dit la vendeuse. Vous l’avez adoptée dans quel pays ?
Maïa ne comprit pas tout de suite le sens de la question. Sa bouche s’entrouvrit.
— Je vous demande pardon… Je… Aurélie n’est pas ma fille.
— Oh ! Excusez-moi : je suis indiscrète, répondit la vendeuse en insérant la carte bancaire dans le terminal.
Dans le magasin de bijoux aux fragrances d’orient, trop de miroirs et de vitrines étincelantes lui renvoyèrent impitoyablement son reflet, celui d’une femme qui aurait très bien pu être la mère d’une jeune personne de dix-huit ou vingt ans, l’âge que paraissait Aurélie.
Maïa grimaça un sourire crispé et tapota les quatre chiffres de son code secret.

Au milieu de la nuit, incapable de s’endormir, Maïa sortit du lit et alla constater dans le miroir de la salle de bains le déclin avéré de son apparence physique. Son visage s’affaissait. Il avait changé de forme, perdu de son ovale pour devenir anguleux. Des rides s’étaient creusées dans le front, entre les sourcils et aux coins des yeux. Le cou s’était fripé, la peau sous le menton commençait à pendre, formant un début de fanon. Maïa avait peu grossi mais ses seins tombaient et s’étaient aplatis sur son torse, jusqu’à devenir deux choses blettes, presque inexistantes.
Maïa avait jusqu’à présent toujours refusé le recours à la chirurgie esthétique, plus par fierté que par crainte du bistouri ou des injections de botox. Peut-être serais-je plus heureuse avec un visage rajeuni, se dit-elle en étirant la peau de ses tempes pour effacer les stigmates du temps. Elle en doutait, car même si son visage recouvrait une apparente fraîcheur, le compte à rebours s’était enclenché sous sa peau, sous ses muscles, dans la moelle de ses os ; les cellules du corps de Maïa avaient atteint leur date de péremption et se dégraderaient lentement, silencieusement, jusqu’à faire d’elle un cadavre.
Dans deux jours, ce serait au tour de Maïa, de fêter son anniversaire. Aurélie et Maïa étaient presque jumelles. Tout comme Aurélie, mais pour des raisons différentes, Maïa aurait aimé que le monde entier oublie sa date de naissance.


L’obèse ahana en tentant de sortir de son fauteuil.
— Courage, Madame Lequeux, vous y êtes presque, fit Maïa en tirant sur le bras adipeux tout en gardant difficilement son propre équilibre. Josiane Lequeux approchait des cent kilos. Enfin debout, elle regarda autour d’elle d’un air hébété. Maïa prit sa main et la déposa sur la poignée du déambulateur. Madame Lequeux gémit en soulevant péniblement sa jambe droite au genou entouré d’un bandage.
On va marcher dans le couloir, dit Maïa, jusqu’au distributeur de café. Si cela vous semble trop pénible, dites-le-moi tout de suite et on s’arrête.
— J’ai mal, geignit Madame Lequeux. Et de grosses larmes roulèrent sur l’ecchymose jaunâtre qui la défigurait.
Le déambulateur n’avait même pas franchi la porte de la chambre, mais Maïa dut raccompagner la vieille dame jusqu’à son fauteuil où elle s’affala pesamment.
Maïa lui tendit le paquet de mouchoirs et la regarda s’éponger le visage.
— Vous êtes gentille, Mademoiselle.
Il n’y avait plus que les patients du service gériatrie, pour encore lui donner du « Mademoiselle ».
Je repasserai cet après-midi, dit-elle à Madame Lequeux en sentant son téléphone portable vibrer dans la poche de sa blouse blanche.
Maïa s’enferma dans les toilettes pour rappeler Aurélie. Elle était censée éteindre son portable à l’hôpital, mais il lui arrivait souvent d’oublier, plus par mauvaise volonté que par réelle distraction.
— Il a appelé, fit Aurélie.
— Et que voulait-il ? demanda Maïa.
— Te parler. Et me souhaiter bon anniversaire. Il va me faire un virement ; je lui ai dit qu’il pouvait garder son fric.
— Il sera chez lui ce soir ?
— Où veux-tu donc qu’il aille ?
La voix d’Aurélie tremblait de colère.
Maïa n’eut pas le temps de répondre ; Aurélie avait déjà raccroché.


Un gros chat roux jouait avec une souris devant la porte d’entrée. En apercevant Maïa, il abandonna sa proie exsangue et courut se réfugier sous un épais massif de pivoines blanches déjà fanées. Maïa ramassa la pile de journaux gratuits qui s’amoncelaient sur le paillasson usé jusqu’à la corde et constata que la fenêtre du premier n’était toujours pas réparée ; un carton punaisé au châssis remplaçait le carreau brisé par une branche d’arbre, une nuit d’orage. La façade se dégradait et par endroits, des plaques de crépi s’effritaient, dévoilant une maçonnerie grisâtre. La maison de l’avenue de l’Observatoire avait pourtant été une magnifique villa, dont Maïa gardait de jolis souvenirs d’enfance. Elle tourna la clé dans la serrure en se demandant si les cerises du Nord étaient mûres. Aurélie les adorait, mais elle n’était pas venue les cueillir ici depuis vingt ans.
Dans le hall d’entrée plongé dans la pénombre régnait une odeur de moisi et de renfermé, de vieillesse et de maladie. Des caisses à bananes remplies de revues scientifiques jaunies s’y entassaient et deux sacs poubelles encombraient le passage.
— C’est moi ! fit Maïa en marchant vers la cuisine, où elle déposa les muffins aux myrtilles qu’elle avait achetés à la cafeteria de l’hôpital.
Personne ne lui répondit. Elle ouvrit la fenêtre en soupirant ; la pelouse avait grand besoin d’être tondue. De la mousse poussait entre les pavés de la terrasse et de longues branches dépassaient de la haie de troènes laissée à l’abandon. Dans le cerisier, deux étourneaux se régalaient de petits fruits rouge vif.
Comme toujours, le vieil homme l’attendait assis dans son fauteuil relax, son ordinateur portable sur les genoux. Les seules sources d’éclairage du salon étaient une lampe de lecture art déco et le néon du colossal aquarium qui trônait au centre de la pièce.
Maïa embrassa son père et lui demanda s’il désirait qu’elle fasse du café.
— Il en reste, répondit-il en désignant le vieux thermos sale sur la table d’appoint.
Maïa alla chercher une tasse et les muffins dans la cuisine.
— Tu ne veux pas que j’ouvre une fenêtre ? Il fait tellement beau.
— Non. La lumière du soleil fait pousser les algues, tu le sais bien.
Maïa ne comprenait pas comment il pouvait supporter l’atmosphère confinée du salon. Elle avait besoin d’air, la sensation d’étouffer.
— Peut-être pourrions-nous nous installer sur la terrasse, alors…
— Je préfère que nous restions ici. Les fauteuils de jardin me font mal au dos.
Ils mangèrent leurs muffins en observant les huit petites méduses tropicales qui nageaient paresseusement derrière la vitre de l’aquarium. Le centre de leurs corps transparents aux reflets bleutés palpitait comme un minuscule cœur rose, et leurs longues traînes de filaments violets ondulaient dans le léger remous de l’eau salée. Des poissons-chirurgiens, des gobies et des poissons-clowns circulaient entre les coraux, les anémones de mer et les gorgones, à la recherche de résidus de nourriture. Une petite murène jaune vif dissimulée dans les rochers laissait bâiller sa gueule de Léviathan. Alors qu’il négligeait l’entretien de sa propriété depuis le début de sa maladie, le père de Maïa n’avait jamais cessé de prendre soin de l’aquarium avec une méticulosité qui frôlait la pathologie.
— Tu voulais me parler, rappela Maïa.
Le vieil homme ôta ses lunettes, en essuya les verres avec un pan de son gilet beige élimé et tourna vers sa fille ses yeux ternis par la cataracte.
— J’ai demandé l’euthanasie. Je veux que ce soit toi qui le fasses.


Le tupperware rempli de petites cerises acides était toujours posé sur le siège passager. Les mains sur le volant de sa C1, Maïa pleurait de lointains souvenirs, son enfance et sa jeunesse en sursis. Dans une semaine, elle serait orpheline.
Aurélie et Maïa étaient nées pendant la guerre du Vietnam, à treize mille cinq cents kilomètres de distance. Aurélie avait vu le jour sous un abri de tôle ondulée, dans un village dévasté par les bombes ; Maïa, dans une salle d’accouchement de la clinique Edith Cavell, à quelques rues du domicile de ses parents. Les deux petites filles avaient commencé à grandir ensemble deux ans plus tard. Elles avaient fréquenté la même école primaire, puis l’athénée Uccle I, toujours dans la même classe. À dix-huit ans, elles s’étaient inscrites à l’université et avaient reçu ensemble leurs diplômes de kinésithérapeutes.
Le jour de la dispute, Maïa avait suivi Aurélie, pensant ne plus jamais revenir chez ses parents. Elle s’était pourtant réconciliée avec son père après l’enterrement de sa mère.
Et voilà qu’il lui demandait de lui injecter la substance qui mettrait un terme à ses quatre-vingt-trois ans d’existence. Il renonçait, demandait grâce et transformait le grand échec de sa vie en une sentence létale.


— C’est une sage décision, dit Aurélie, sans montrer la moindre trace d’émotion. Il n’est plus capable de vivre seul et jamais il n’aurait supporté la maison de retraite.
Maïa porta son verre de rosé à ses lèvres.
— Je ne m’en sens pas le courage.
— Alors, ne le fais pas, que veux-tu que je te dise ? Tu n’as pas de comptes à lui rendre.
— Ses erreurs ne font pas de lui un monstre, Aurélie. Il a accompli de belles choses, et il est notre père.
— Il n’est personne, pour moi.


L’euthanasie eut lieu trois semaines plus tard. Maïa regarda son père fermer lentement les yeux sur le ballet hypnotique des poissons et invertébrés récifaux. Il y avait eu des papiers à remplir, des signatures à apposer, des produits neurotoxiques à injecter, des phrases rassurantes qu’au fond personne n’écoutait. La mort était venue sans drames et sans cris, drapée d’une mélancolie lasse de weekend pluvieux. Dans la maison désormais plongée dans un épais silence, Maïa restait seule avec le corps de son père. Il reposait sur le lit d’hôpital que deux aide-soignants avaient transporté dans le salon, la veille. Il était mort au crépuscule, au moment où ses précieuses méduses devenaient phosphorescentes.
— Peux-tu croire que de telles créatures aient percé le secret de la vie éternelle ? lui avait demandé son père alors qu’on lui installait sa perfusion.
— Que veux-tu dire ? avait répondu Maïa, d’un ton dubitatif.
— Pelagia Juventia a trouvé un moyen de régénérer ses cellules en fin de vie. Quand elle atteint un certain stade de son développement, son compteur vital se met à tourner à l’envers ; elle rajeunit. Mes méduses ne peuvent pas mourir de vieillesse.
— Ce que tu as fait à Aurélie…
— Ce que je vous ai fait à toutes les deux. Ton traitement a échoué. J’ai détruit mes recherches ; il n’est pas bon de jouer les apprentis sorciers avec l’éternité, Maïa. Ne m’en veux pas, je t’en prie.
Maïa avait hésité quelques secondes avant de murmurer :
— Je ne t’en ai jamais voulu.


Maïa prit les dispositions pour enterrer son père au cimetière du Dieweg, à côté de sa mère. Elle était sa seule famille encore en vie, mais un grand nombre de membres de la communauté scientifique firent le déplacement pour saluer la mémoire du grand homme. Un bref passage du journal télévisé lui fut consacré ; on rappela l’importance du travail du père de Maïa dans la recherche sur les cellules souches. Des centaines de marques de sympathie affluèrent des quatre coins du globe. Seule Aurélie garda le silence.
Le lendemain de l’enterrement, Maïa s’installa dans la maison de l’avenue de l’Observatoire. Elle déposa sa valise dans son ancienne chambre, dont le mobilier n’avait jamais été déplacé. Elle ouvrit grand la fenêtre. Il pleuvait ; une odeur de terre brusquement détrempée s’élevait du jardin, elle se mêlait à celle des cerises pourries que les oiseaux n’avaient pas encore dévorées.
Peu avant la mort programmée de son père, Maïa avait prévenu l’hôpital qu’elle prendrait quelques jours de congé. La responsable des ressources humaines s’était montrée compatissante. Convaincre Aurélie qu’elle avait besoin de s’isoler pour faire son deuil avait été plus compliqué. Elles s’étaient quittées au terme d’une dispute qui avait achevé d’épuiser Maïa.
La première nuit, Maïa ne parvint pas à s’endormir malgré la fatigue. Son lit d’adolescente lui semblait trop petit, le matelas dur et l’oreiller trop plat. Il émanait des draps pourtant propres une légère odeur de moisi qui l’incommodait et lui donnait froid aux pieds. Elle descendit en chemise de nuit dans le salon. Le néon de l’aquarium s’éteignait automatiquement en début de soirée, afin de simuler une nuit tropicale qui assurait le bien-être et le bon développement de ses habitants. La murène gardait la même pose vorace et ahurie. Luisantes dans la pénombre, les méduses flottaient entre deux eaux. Maïa se demanda si elles dormaient. La plupart des poissons s’assoupissaient à la nuit tombée, elle le savait pour les avoir souvent observés dans son enfance, mais elle ne connaissait rien à la biologie des hydrozoaires. Son père n’avait fait l’acquisition des méduses que récemment. Maïa alla se préparer une infusion aux fruits de la passion, puis s’étendit dans le fauteuil relax. Elle s’y réveilla quelques heures plus tard, surprise par la lumière irréelle qui baignait la pièce. Un rayon de soleil perçait par les fentes du volet et traversait l’aquarium au néon toujours éteint. Les méduses s’étaient transformées en petits soleils rougeâtres, iridescents. Fascinée, Maïa se pelotonna dans le vieux gilet râpé de son père, qui lui avait servi de couverture. L’étrange aurore gélatineuse ne dura que quelques instants, plongeant le salon dans une tendre lueur rosée. Puis le néon s’alluma, les méduses s’éteignirent, les poissons tropicaux s’éveillèrent et reprirent leurs activités.
Dans de petites capsules transparentes, le père de Maïa avait préparé les doses de nourriture quotidienne pour les poissons. Maïa en versa une dans l’aquarium et aussitôt, ils remontèrent à la surface pour se disputer les morceaux de crevettes déshydratés et de calamars, qui n’eurent pas le temps de toucher le sable. La murène happa sa part d’un mouvement de gueule fulgurant, puis reprit son attitude immobile, entre les rochers. La pitance des animaux marins était mesurée minutieusement pour ne pas risquer de polluer l’eau. Le père de Maïa lui avait laissé par écrit toutes les instructions nécessaires à la maintenance de l’aquarium.
Maïa se rendit compte qu’elle avait faim, elle aussi ; elle n’avait rien mangé la veille. Elle ne trouva dans le frigo qu’un paquet de jambon cuit périmé, quelques sauces et condiments, un bocal de cornichons. Tant pis, elle se passerait de petit-déjeuner. Sur la terrasse, le gros chat roux qu’elle avait aperçu sur le seuil l’observait, méfiant. Son père n’avait jamais aimé les animaux à fourrure, dégoût qu’il partageait avec Aurélie, au grand regret de Maïa. Elle ouvrit la porte-fenêtre et le chat recula de quelques mètres, oreilles et moustaches basses. Maïa émietta les tranches de jambon dans une soucoupe. C’était un chat errant, un sauvage des villes aux oreilles fendues et aux yeux à moitié fermés par la conjonctivite ; il ne fit pas la fine bouche devant une assiette de charcuterie légèrement faisandée. Maïa s’assit à la table de la cuisine et laissa le matou dévorer le jambon sans tenter de l’approcher. Machinalement, elle consulta son Smartphone et se souvint l’avoir éteint la veille. Elle décida de ne pas le rallumer.
Sur le plan de travail de la cuisine, elle aligna un flacon de sauce soja foncée, une bouteille d’huile de sésame presque vide. Maïa trouva un tube de wasabi dans la porte du frigo. Il manquait du citron, mais le vinaigre de riz ferait l’affaire.
Elle dut se percher sur un tabouret pour pouvoir se pencher au-dessus de la surface de l’eau. Une vapeur chaude et iodée lui poissa le visage. Elle plongea l’épuisette et captura la méduse la plus proche. Recroquevillée dans la maille verte, elle semblait minuscule. Elle ne bougeait même pas ; ses filaments venimeux formaient un inoffensif petit tas de spaghettis bleuâtres.
Maïa étendit la créature gluante sur la planche à découper et y piqua doucement la pointe de son couteau. Qu’aurait dit son père ? Elle avait promis de s’occuper de l’aquarium après son décès. Maïa n’avait jamais apprécié l’aquariophilie. D’un coup sec, elle trancha la masse de filaments et les fit glisser dans le broyeur de l’évier avec la lame de son couteau. La méduse ne saignait pas, frémissait à peine. Ressentait-elle de la douleur ? Le couteau aiguisé s’abattit une seconde fois et trancha en deux le corps de la méduse. Maïa surmonta son haut-le-cœur. Qu’était-elle en train de faire ? Une vivisection, comme en avait pratiqué son père pendant toute sa carrière, une cruelle expérience scientifique, telle qu’il en avait fait subir à des centaines d’êtres vivants, et même à ses propres filles. Maïa acheva de réduire l’animal en lamelles. Elle disposa la chair translucide dans une assiette creuse et l’aspergea d’un mélange d’huile de sésame, de sauce soja et de vinaigre de riz. Ce qui restait de la méduse sembla se rétracter sous l’action du condiment acide. Maïa huma longuement sa préparation ; son sashimi de méduse était plutôt appétissant. Elle trouva dans le tiroir à couverts une paire de jolies baguettes en bois laqué. Accroupie devant la porte-fenêtre, elle mangea en observant le chat de gouttière qui épiait les étourneaux. Le goût était légèrement iodé, la consistance étrange, à la fois gélatineuse et croustillante. Maïa termina son assiette, surprise de trouver chaque bouchée plus agréable que la précédente.
Rassasiée, elle s’étendit dans le fauteuil relax et s’endormit profondément, dans l’odeur poussiéreuse du gilet de son père.


Quand elle s’éveilla deux heures plus tard, Maïa ne ressentait plus aucune trace de la fatigue qu’elle avait accumulée depuis le décès de son père. Elle monta au premier, passa l’aspirateur et commença à trier les papiers dans le bureau. Le soir tombé, elle descendit deux sacs-poubelle jaunes remplis et les déposa sur le trottoir, devant le portail.
Elle mit un disque dans la chaîne Hifi et sortit dans le jardin où elle cueillit une brassée de citronnelle et de menthe en écoutant l’ouverture du Midsummer Night’s Dream, de Benjamin Britten. Elle hacha consciencieusement les herbes aromatiques et les versa dans un bol.
Et alors qu’Oberon et Titania se disputaient, elle descendit à la cave. Le père de Maïa avait collectionné les grands crus toute sa vie et les entreposait avec presque autant de soin qu’il s’occupait de son aquarium. Il s’autorisait un verre de vin par jour, souvent du blanc de Loire ou des rouges bourguignons, mais il prenait toujours la peine de sélectionner des bouteilles exceptionnelles quand il recevait des amis chers ou souhaitait fêter un moment important. Maïa se souvenait encore du Diamond’s Creek qu’il avait ouvert le jour où Aurélie et elle avaient obtenu leur diplôme universitaire. Et après l’enterrement de sa mère, ils avaient bu à deux un Bourgogne de dix-neuf cent soixante et un, un rouge couleur brique au goût de larmes, d’humus et de pluie d’été. C’était l’année de leur rencontre, avait dit son père, les yeux brillants.
Maïa n’avait que des connaissances basiques en œnologie. Un vin au nom cosmique, la cuvée Astéroïde de Didier Dagueneau, lui sembla idéal pour ce beau soir de pleine lune.
Elle l’ouvrit et le goûta. On the ground, sleep sound s’élevait vers le ciel. 2005 ; les vins vieillissent comme les gens et finissent par s’éteindre, songea-t-elle en tentant d’apercevoir les poussières lumineuses de la comète Swift-Tuttle. Elle ne sut si c’était le bouquet du vin ou les voix éthérées des choristes qui la mettaient dans cet état : elle se sentit aérienne, aussi légère que les fées de Titania. Elle marcha calmement jusqu’au salon, son verre à la main. Immobile devant l’aquarium, elle observa les animaux marins en écoutant l’opéra, puis elle désigna sa victime au moment où Puck revenait avec la fleur empoisonnée. Comme le matin, la méduse bougea à peine. Maïa, quant à elle, mania le couteau avec beaucoup plus de dextérité : en quelques minutes, la créature fut réduite en menus morceaux, qu’elle mélangea à la citronnelle et à la menthe hachée. Elle assaisonna son tartare de méduse avec un peu de sel de Guérande et un tour de moulin à poivre, et le dégusta sur la terrasse en savourant chaque bouchée transcendée par l’arôme du vin. Elle finit la bouteille et se laissa bercer dans son ivresse par la lumière argentée et les parfums du jardin nocturne. Les chauves-souris pourchassaient les moucherons et de gros sphinx aux corps renflés virevoltaient autour du lampadaire ; Maïa fit un vœu au passage d’une étoile filante. Le vieux gilet de son père était déjà humide de rosée quand elle se décida enfin à monter se coucher. Dans cette atmosphère poussiéreuse et recluse de vieux musée sans visiteurs, le plafond défraîchi se mit à tanguer au-dessus d’elle.
La qualité du vin la dispensa de mal de tête au réveil. Elle se traîna jusqu’à la salle de bain en s’étirant, surprise de constater qu’aucune partie de son corps n’était endolorie. Elle se doucha, puis se brossa les dents en essuyant la buée du miroir. Ses cernes avaient disparu et son visage paraissait plus jeune, comme lissé par un antirides particulièrement efficace. Agréablement surprise, Maïa se sécha et enfila une robe bustier jaune qu’elle n’avait plus portée depuis son adolescence.


Dans le placard de ses parents, Maïa trouva les deux vieux albums qui retraçaient sa vie de sa naissance à la fin de son adolescence.
À genoux sur le tapis plain taché, elle les feuilleta sans se presser, tentant de se souvenir des vêtements qu’elle portait, des jouets préférés d’Aurélie et des siens, qui apparaissaient sur certaines photos. Elle sourit devant celle de leur huitième anniversaire. Deux enfants de la même taille soufflant ensemble sur seize bougies plantées dans un infâme échafaudage de crème chantilly. Elles avaient grandi au même rythme, étaient devenues femmes en même temps. Ce n’est qu’au bout d’une trentaine d’années que la particularité d’Aurélie se révéla, quand Maïa remarqua sur son propre visage les premiers signes du vieillissement, des ridules peu importantes, qui se creusèrent au fil des ans, quelques cheveux blancs qu’elle arrachait au début, une chair plus flasque par endroits. Petit à petit s’étaient instillés en elle l’amertume et le regret de dériver inexorablement vers un récif que sa sœur n’atteindrait jamais.
Aurélie garderait pour toujours l’apparence d’une toute jeune femme au crépuscule de son adolescence. Ainsi l’avait souhaité leur père. Qu’elle le veuille ou non, Aurélie était sa créature. Maïa referma l’album photo. Il était l’heure de nourrir les poissons, et de songer à son déjeuner. Avec quel vin dégusterait-elle sa méduse à la plancha assaisonnée à l’ail des ours du jardin sauvage ?
Un Montrachet 1979 du Domaine de la Romanée Conti, autant persister dans les folies.
Elle savoura le tout en écoutant la Traviata.
Dans l’aquarium, il restait cinq méduses. Maïa se jura d’en épargner une. Elle acheva son vin, puis, elle se déshabilla en abandonnant ses vêtements au sol et monta dans la salle de bain, où elle se regarda longuement dans le miroir. Elle aima son reflet. Ses seins étaient plus ronds, sa taille plus fine, sa peau plus douce. Elle passa la main dans ses cheveux qu’elle trouva épais et soyeux. Elle se doucha et resta nue jusqu’au soir, retournant régulièrement s’admirer devant le miroir. Elle courait dans l’escalier, comme dans son enfance. Elle pouvait à nouveau courir longtemps, et rire en même temps sans être essoufflée, et se laisser tomber lourdement par terre, faire des pirouettes sans avoir mal au dos ou aux genoux. Elle ne pensait plus à l’anniversaire qu’elle n’avait pas fêté, ni à la mort. Elle remerciait son père, les créatures de l’aquarium, les plantes sauvages du jardin, l’étoile filante et le chat de gouttière pour les répugnants cadeaux à demi dévorés qu’il déposait chaque jour sur le paillasson. Maïa n’avait plus peur de rien ; elle rajeunissait d’heure en heure.
Le soir venu, Maïa resta longuement debout sous une pluie d’orage, et elle crut sentir sous sa peau les minuscules brins d’ADN de la méduse qui virevoltaient dans les bulles fines du Champagne Salon 1964 qu’elle avait bu. Elle les sentit régénérer les cellules usées de son corps, réparer des terminaisons nerveuses maltraitées par le temps, purifier son organisme. Elle guérissait et la pluie tiède emportait dans la terre desséchée les squames de son ancien épiderme, les vieilles cicatrices des deuils et les angoisses anthracite qui rongent les chairs.

Le cinquième jour après le départ de Maïa, Aurélie ravala sa colère et franchit le portail de la maison de son enfance pour la première fois en vingt ans. Maïa n’avait pas répondu à ses appels et elle commençait à s’inquiéter. Sa sœur adoptive lui manquait. Dans l’allée, un vilain chat pelé lui passa entre les jambes. Elle sursauta, elle se méfiait instinctivement des animaux susceptibles de mordre ou de griffer. Son cœur se serra quand elle constata l’état de délabrement de la façade.
Aurélie sonna, attendit quelques instants et s’apprêtait à rebrousser chemin quand elle entendit des pas dans le couloir.
Le sourire de Maïa s’effaça aussitôt de son visage lorsqu’elle découvrit l’expression d’horreur sur celui de sa sœur.
— Entre, dit-elle en la tirant par la main pour vaincre sa réticence instinctive.
Maïa fit asseoir Aurélie sur une chaise de la cuisine. La maison de leur père n’avait pas beaucoup changé ; elle avait simplement vieilli. Maïa déposa deux verres en cristal sur la table et sortit du frigo un des Bordeaux blancs hors de prix auxquels il tenait tant.
— Que t’est-il arrivé ?
Maïa reposa son verre, interloquée.
— Regarde-toi, Maïa, tu…
Aurélie repoussa brusquement sa chaise et monta jusqu’à la chambre de leurs parents. Elle se campa devant le miroir en pieds de leur mère. Maïa posa délicatement ses mains sur ses épaules nues et elles contemplèrent ensemble leurs reflets, leurs apparences de toutes jeunes femmes.
— C’est affreux, dit Aurélie.
— Pourquoi ? demanda Maïa. Je ne me suis jamais sentie aussi bien.
— Toutes les deux, nous avons l’âge d’être grand-mères.
Elle se détourna du miroir en pieds et serra longuement Maïa dans ses bras. Puis elle dévala les escaliers et quitta cette maison où elle ne voulait plus jamais pénétrer.
Maïa approcha son visage à quelques centimètres du miroir ; elle y distingua quelques légères rides d’expression, aux coins des yeux. Rien de bien grave, elle savait comment les faire disparaitre. Elle mit un disque dans le lecteur et regretta que son père ne possède rien de plus actuel que les Bee Gees dans sa collection. Elle tenta sans succès de faire le poirier, s’effondra sur le tapis et se releva en rigolant. Puis, elle monta le son et se mit à sauter sur un vieux fauteuil en cuir, au rythme de Staying Alive. Elle ne s’arrêta pas avant d’être en nage et hors d’haleine.
Elle descendit ensuite à la cave. Pour son dernier repas dans la maison de son père, Maïa ouvrirait le plus précieux des vins, un Richebourg 1978 du domaine Henri Jayer.
Peu importe si l’accord avec sa soupe de méduse à l’oseille sauvage était imparfait.


L’enfant avait six ou sept ans. Le chauffeur du bus se dit qu’il devrait peut-être prévenir la police et demanda à la gamine où elle comptait aller.
— Je rentre chez moi, répondit-elle.
— Tes parents sont au courant que tu voyages seule ?
— Mes parents sont morts, Monsieur, dit-elle en remontant sur ses petits bras les manches du chemisier trop grand qu’elle portait, et qui lui descendait jusqu’aux genoux.
Mal à l’aise, le chauffeur attendit qu’elle se soit installée sur un siège pour démarrer. Elle descendit Square des Héros.
— Tu es certaine de ne pas avoir besoin d’aide ? demanda-t-il encore.
— Non. Je connais mon adresse.
La petite traversa prudemment sur le passage pour piétons, et s’en alla vers le parc du Wolvendael. Il se mit à pleuvoir. Elle n’avait pas la clé, elle avait oublié son sac, elle oubliait tant de choses, depuis qu’elle avait mangé l’avant-dernière méduse… Elle s’était endormie en pleurant parce qu’elle n’était pas arrivée à fermer correctement la fenêtre de la cuisine. Le chat était entré et avait cassé un verre du service en cristal dont les éclats gisaient toujours, éparpillés sur le carrelage. L’enfant entra par la porte latérale et s’installa dans un des fauteuils en osier, dans la salle d’attente du cabinet de physiothérapie de sa sœur adoptive.

L’expression d’horreur sur le visage d’Aurélie se changea en celle d’une profonde tristesse quand elle vit les larmes embuer les yeux de la fillette. Aurélie la prit par la main et coucha l’enfant dans son lit. Jusqu’à ce qu’elle s’endorme, elle lui caressa les cheveux.
À l’aube, Aurélie serrait dans ses bras un bébé de six mois. Elle le berça les yeux fermés, en pensant à son père, à sa mère, aux cendres de ses parents biologiques inconnus, aux dégradations pernicieuses des vestiges de l’enfance. Et dans ses bras pleurait sa sœur, sa semblable, sa malheureuse condamnée à l’éternité.


Trois semaines plus tard

Aurélie tenta de distinguer une forme humaine dans le brouillard de la photo d’échographie. Ce qui grandissait dans son ventre ne ressemblait à rien d’autre qu’à un petit amas de cellules gélatineux. Elle se sentit seule au monde, et adulte pour la première fois dans sa vie.

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Image de Michel Bourdon
Michel Bourdon · il y a
fascinante Turritopsis...
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Des méduses presque trop efficaces ! J’ai beaucoup aimé cette histoire aux implications fantastiques, très bien écrite et d’un déroulement parfaitement étudié.
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Firmin Kouadio · il y a
Au passage, je vous invite à découvrir "en mal d'humanisme" en compétition aux jeunes écritures. Votre retour m'aiderait beaucoup à m'améliorer.
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Firmin Kouadio · il y a
La solitude a de quoi rendre adulte... Votre texte est bien écrit, très fluide, plaisant à lire. On ne s'ennuie pas. C'est vraiment un très beau texte !
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Ama Pola · il y a
Très belle écriture, très beaux personnages, une atmosphère fascinante dans un monde sur le fil entre le réaliste et le merveilleux, avec de délicieux morceaux de nature à l'intérieur... Bravo, et merci pour ce très bon moment de lecture !
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Doria Lescure · il y a
Voilà un récit très bien écrit et construit, très dense, avec des personnages particulièrement bien campés dans une histoire étrange et originale. On y entre volontiers à la découverte de ce secret de jouvence effrayant et prenant.
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Claudia D · il y a
Merci pour ce commentaire !
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M. Iraje · il y a
Un thème difficile traité avec justesse. La fin de vie n'est pas toujours l'estuaire d'un fleuve tranquille. Et le droit de mourir dans la dignité bien souvent un parcours du combattant.
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Claudia D · il y a
Merci pour votre commentaire 🙂
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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte , très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽👏🏽👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
Cliquez sur le lien
👉🏾👉🏾https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/elle-sen-va

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Claudia D · il y a
Merci, je vais vous lire
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Oka N'guessan · il y a
Très intéressant , bravo , j'aime beaucoup .
Vous avez mes voix .
je vous invite aussi a venir me découvrir et voter pour moi par la même occasion ....https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 mercii

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Eric diokel Ngom · il y a
Beaucoup d'imagination ..je suis embarqué.. un recit vit prenant . Une forte pensé aux femmes enceintes confinées.. tu peux soutenir mon œuvre en lice au prix jeune écriture.. cliquez sur mon nom pour voir l'œuvre

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