L'année où j'ai perdu Décembre - Chapitres 1 à 6

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Quelque part en France, de nos jours...

Chapitre 1


Un brouillard cotonneux enveloppait Mathieu lorsqu'il ouvrit les yeux. Les membres endoloris, il n'était pas sûr d'être vraiment réveillé. Une odeur entêtante de cannelle l'enveloppait. Il se tourna dans le lit et il lui sembla que quelqu'un faisait de même près de lui.

Il avait ramené une fille ? Mais d'où ?

Il tenta de mobiliser ses souvenirs : la veille, vendredi 1er décembre, pour en finir avec cette semaine interminable, il était allé à une fête organisée par son meilleur ami Julien. Une trentaine de personnes s'était entassée dans le petit appartement. La musique avait été forte et l'alcool abondant. Il avait bu, beaucoup bu ; peut-être même trop bu. Emmêlé dans ses souvenirs alcoolisés, il sombra de nouveau dans le sommeil.

Quand il émergea, son esprit semblait un peu plus clair. Il réalisa qu'il dormait nu. Il entendit près de lui une respiration apaisée. Il releva la tête, curieux de savoir qui avait partagé sa nuit. La pièce était très sombre, bien plus que d'habitude. Le radio réveil ne transformait pas la nuit en une obscurité verdâtre. Il chercha son portable sur la table de nuit, mais celle-ci avait disparu ; alors qu'une tête de lit était apparue au-dessus de lui. Il comprit qu'il n'était pas chez lui.

Il se leva discrètement et partit à la recherche d'une porte à la faible lueur de sa montre chronomètre. Il finit par trouver une poignée en face du lit. Il sortit en silence. Dans le couloir, il trouva quelques vêtements, les siens et une robe rouge et blanche.

Qui lui fit penser à un costume de mère Noël.

Soudain, une image de la soirée lui revint. Il y avait chez son ami une jeune femme brune, haute sur talons, pétillante à l'extrême qui arborait une courte robe de velours rouge et blanc. Elle avait un accent du sud et deux boucles d'oreilles en forme de sapin qui se balançaient au rythme de sa danse.
Avait-il couché avec elle ? Il se souvint qu'elle l'avait agacé avec son attitude de gamine surexcitée par l'approche de Noël.

Il poursuivit jusqu'à un salon-cuisine envahi de décorations de Noël. Il y avait là des guirlandes de tissu, des boules en cartons et des lanternes avec des bougies bien entamées. Il découvrit des photos de la jeune femme en vacances à la plage, en famille avec ceux qui pouvaient être des frères ou des cousins et sur un traineau en compagnie d'un Père Noël bien gras.

« Ah ouais, quand même ! » commenta-t-il pour lui-même.

Il retrouva toutes ses affaires à l'exception de sa chaussure droite.

La porte de la chambre s'ouvrit soudain et laissa apparaître une jeune femme nue, les cheveux emmêlés, éblouie par la lumière. Mathieu regretta de n'avoir aucun souvenir de cette nuit étant donnée la plastique de la brune.

Elle sourit en l'apercevant et vint l'embrasser. Il se laissa faire. Elle avait les lèvres chaudes et douces. C'est elle qui sentait la cannelle.
« Salut ! », dit-elle dans un sourire.

Elle continua jusqu'à la cuisine.

« Tu veux petit-déjeuner ? »

Il sortit une excuse classique : « Je dois bosser aujourd'hui... » avant de s'arrêter. Il avait prévu de filer sans faire de vague mais étant donnée la tournure des événements, il pourrait peut-être rester.

Elle rigola : « Les graphistes bossent aussi le dimanche ?! Il va être beau mon blog ! »

Pourquoi parlait-elle de dimanche ? Et c'était quoi ce blog ?

Il la regardait s'affairer dans la cuisine, allant de la machine à café au grille-pain, toujours nue.

« Tu petit-déjeunes toujours nue ? »

Elle lui sourit : « Quand j'ai passé une nuit comme celle qu'on a eue, je ne suis jamais pressée de me rhabiller ! »

Elle ajouta : « Ça te gêne ? De toute façon, tu dois y aller, non ? »

Elle faisait comme s'il n'était déjà plus là. Mathieu admirait ses petits seins pleins de promesses. Il se dit qu'il fallait qu'il reste. Il allait le lui dire quand elle lui demanda :
« Tu vas faire des courses de dernière minute ?
- Pour quoi ? »

Elle eut un sourire étonné : « Ben pour Noël.
- Ca va, il me reste encore plus de trois semaines ! »

Elle rigola bruyamment. « Il te reste aujourd'hui, oui !
- Comment ça ?
- Ben Noël, c'est ce soir. »

Il fronça les sourcils. « Ben quand on est le 2 décembre, Noël, c'est dans vingt-trois jours, non ? »

Elle semblait réfléchir avant d'approuver : « Ca c'est sûr tu as raison ! » Elle laissa un temps avant d'ajouter : « Mais on n'est pas le 2 décembre. »
Il s'approcha d'elle. Il ne faisait plus attention à ses courbes : « Mais qu'est-ce que tu racontes ?! Hier, on était vendredi 1er décembre ? »

Elle secoua la tête : « Non, hier, on était samedi 23. » Devant le regard perdu de Mathieu, elle ajouta en effaçant son sourire : « Et aujourd'hui on est la veille de Noël, le dimanche 24 décembre. »

Ils se fixaient chacun, troublés par les propos de l'autre.

La jeune femme montra le portable qu'elle avait attrapé sur la table, sur l'écran d'accueil, il lut « Dim 24 Déc. »

Il porta la main à sa bouche.

« Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Je... J...

Il se tourna vers la jeune femme : « Tu veux dire qu'hier on n'était pas chez Julien ? »
« Non ! Tu m'as rejoint à une fête chez Alexandra... tu ne vois pas qui est Alexandra... Alexandra, une de mes copines, et après on est rentrés chez moi. »

Ses traits se tendirent : « Tu te souviens pas non plus de ce qu'on a fait cette nuit ? »
Il la regarda l'air paniqué.

« Tu ne te souviens pas qu'on sort ensemble depuis le début de la semaine ?
- Putain, il faut que j'y aille ! »

Il attrapa son sac près de la porte et sortit en courant de l'appartement.

Il se retrouva dans une rue qu'il ne connaissait pas. A la fenêtre, la jeune femme, enroulée dans une serviette l'appelait. Il leva la tête avant de s'élancer en courant, sans savoir vers où il partait.

Chapitre 2

« Putain ! Putain ! Putain ! »

Il sortit son téléphone portable. « Dim. 24 Déc. » C'était quoi cette mauvaise blague ?

Il passa au crible ses textos et ses messageries en ligne. Tout s'arrêtait au 1er décembre. Sa vie numérique était, elle aussi, frappée d'amnésie. Il croisa un marchand de journaux et vit les rares unes des journaux qui annonçaient toutes, comme pour qu'il comprenne enfin, « Dimanche 24 décembre ». Il continua à arpenter la rue, hagard.

Son portable sonna. Il lut avec étonnement le nom affiché sur l'écran : « Mel ». Il connaissait bien quelques Mélanie, mais n'avait le numéro de téléphone d'aucune d'elles.

« Mélanie ?
- Ah ouais, donc tu te souviens même pas de mon prénom ? » Il reconnut l'accent du sud de la jeune femme à côté de qui il s'était réveillé.
« Ben... » Rien à dire. Il ne s'en rappelait pas.
« Tu te fouterais pas un peu de moi là ? Tu peux me le dire si tu veux plus qu'on se voit ? Mais je te rappelle quand même que c'est toi qui a insisté pour me rejoindre chez Alexandra ! Si tu voulais me plaquer, tu pouvais le faire comme un bon gros macho et pas me faire le coup de l'amnésique que personne il y croit ! »

Elle raccrocha.

Mais quel bordel ! Il utilisa la fonction GPS de son téléphone et vit qu'il était dans un quartier de la ville qu'il ne connaissait pas. En bus, il en aurait pour vingt minutes à rentrer chez lui. Il y avait un arrêt à quelques rues. Il se mit en route.

Qu'avait-il fait de ces trois semaines ? Sur quoi bossait-il ? Qui avait-il rencontré ? Il fallait qu'il appelle Julien.

Le téléphone sonna dans le vide.

« Salut, c'est Julien. Pas là. Bip. Message. » Ce n'était pas normal. Julien répondait toujours au téléphone. Un peu comme si, à force de l'avoir en permanence avec lui, il avait fusionné avec sa main. Qu'il le laisse sonner ainsi dans le vide était inattendu.

Qui pouvait-il appeler d'autre ? Un collègue ? Ses parents ?

Sa mère ! Il songea à son père qui l'avait harcelé le 1er décembre pour qu'il n'oublie pas de lui souhaiter son anniversaire le lendemain. Avait-il appelé ?

Que savaient-ils du mois écoulé ?

C'est sa mère qui décrocha après plusieurs sonneries.
« Maman, c'est Mathieu.
- Mathieu. Ah... c'est toi... » Son intonation était étrangement froide. Il laissa un temps pendant lequel il réfléchit à ce qu'il pouvait dire pour tenter d'en apprendre plus.
« Qu'est-ce que tu voulais ?
- Et... bien... je... voulais savoir... Tu te souviens quand je t'ai appelée pour ton anniversaire ?
- Oui ? » Il avait appelé. Pas de crise en vue. De quoi avaient-ils bien pu parler ?
« Tu as utilisé la lanterne que je t'ai envoyée ? » Quel rapport avec le coup de fil ? Aucun... Peu importe.
« Tu le fais exprès ?
- Exprès de quoi ? » Aïe... Il s'était passé quelque chose. Mais quoi ? Il entendit sa mère soupirer d'impatience.
« Ecoute Mathieu, je sais bien que ce que je fais te déplait mais moi au moins j'agis ! Ça ne sert à rien d'essayer de me faire changer d'avis ! Tu aurais dû mieux écouter ce que te disait Katie ! »
Que venait faire Katie là-dedans ? Si son père était monomaniaque des cadeaux et des fêtes, sa mère, elle, ne se remettait pas de sa rupture d'avec Katie. Mais le ton qu'elle employait était tellement distant.
« Je ne comprends pas ce que tu dis Maman.
- Et bien tu comprendras ce soir ! Vous comprendrez tous ! Quand vous serez en train de vous baffrer sur le dos de la planète et des pauvres qui n'ont pas le luxe de pouvoir dépenser trois mois de salaires en cadeaux inutiles et énergivores, pensez à allumer votre chère télé à écran plat cinq mille centimètres ! Tu verras ! Vous verrez tous ! » Elle raccrocha.

« Mais qu'est-ce que c'est que ce gros bordel ? » lâcha Mathieu alors que le bus arrivait.

Il y avait un peu de monde sur la route, le trajet dura un peu plus d'une demi-heure. Il aurait bien pris ce temps pour aller sur Internet et voir ce qu'il s'était passé pendant trois semaines mais son téléphone s'éteignit dès la première minute : plus de batterie. Il eut tout le loisir de fouiller méticuleusement le moindre recoin de son esprit à la recherche d'informations. Mais rien. Il découvrit de petites estafilades sur ses mains, comme s'il avait eu une activité manuelle, lui dont la boite à outils se résumait à une petite barquette pleine de clés alènes identiques fournies avec les meubles en kit.

Il marcha encore cinq minutes pour rejoindre le bas de son immeuble.

Il croisa trois personnages particuliers : de petite taille, ils étaient vêtus comme des lutins du Père Noël. « Encore des allumés ! » se dit-il. Il s'approcha du digicode lorsqu'ils vinrent se poster devant lui.

« Vous ! » dit l'un d'entre eux en le pointant du doigt.


Chapitre 3

3 février 1898, quelque part dans la campagne de Rovaniemi, 14h46

« Messieurs, bienvenue au Premier Conseil d'Administration du Père Noël. »

Ismaël, le lutin en chef, affichait un beau sourire.

« Alors maintenant, je suis administré ! »

Le lutin tâcha de ne pas prêter attention aux propos du vieil homme assis à ses côtés. Habillé d'un pantalon et d'une veste verts, coiffé d'un bonnet bordeaux, le visage caché par une abondante barbe blanche, il sculptait machinalement de la pointe de son couteau un petit bout de bois.

« Le Conseil d'Administration a pour objectif de s'assurer que chacun est au fait des informations importantes relatives à notre activité et pour voter les grandes orientations que nous aurons à prendre dans le futur. Pour ce premier conseil, ce sera Amaël qui tiendra le rôle de secrétaire de séance. »

Avec fierté, il déclara : « Messieurs, je déclare ce premier conseil d'Administration ouvert ! »

Son sourire s'effaça rapidement alors qu'il précisa : « L'ordre du jour étant conséquent, je vous prierai donc de rester concentrés et d'éviter les discussions parasites. Si vous avez quelque chose à dire, faites-en part à l'assemblée, si ce n'est pas intéressant, gardez-le pour vous. »

Il s'interrompit et attendit quelques instants en fustigeant du regard deux lutins qui discutaient en rigolant.

« Kalel ! Gabriel ! » Les deux lutins sursautèrent. « Ça va, je ne vous dérange pas trop ? »

Ils secouèrent la tête en serrant les lèvres.

« Votre conversation n'avait rien à voir avec ce qui nous occupe aujourd'hui ? Vous souhaitez vraiment être les premiers exclus du conseil ?»

Ils restèrent muets. Ismaël acquiesça en souriant. « Bon, alors on...
- Attends ! » l'interrompit Amaël. « Je dois noter ça ou pas ? »
Ismaël souffla : « Non, tu ne notes pas. On est à une séance de conseil d'administration, on note les informations importantes ! » Il se râcla la gorge et jeta un œil à l'ensemble des lutins. « On peut y aller ? Alors premier point à l'ordre du jour : le contrôle qualité.
- Le quoi ?
- Le contrôle qualité.
- C'est quoi ?
- Vous avez décidé de ne lire aucun des documents préparatoires que l'on vous fait passer ?
- Tes documents m'emmerdent Ismaël. Je suis le Père Noël, je fabrique des jouets et je les livre. Point.

Le lutin se pencha vers le vieil homme et chuchota : « Ecoutez Père Noël, votre fête prend de l'ampleur et nous sommes obligés d'en passer par là pour que tous les lutins se sentent impliqués et donnent le meilleur d'eux-même. Le but, c'est que le maximum d'enfants reçoivent leurs cadeaux, non ? Faites un effort s'il vous plait. On est tous là pour vous aider.» Le Père Noël lui retourna un sourire mécanique et crispé. Ismaël se redressa s'éclaircit la voix et reprit :
« Babel, tu es le lutin responsable du nouveau pôle Contrôle Qualité. Je te laisse la parole. »

Un des lutins ouvrit une pochette devant lui et s'avança sur sa chaise.

« Le contrôle qualité va nous permettre un meilleur suivi de nos cadeaux. Avec l'augmentation de la population, comme nous avons de plus en plus de cadeaux à fournir, nous allons devoir abandonner le bois pour certains jouets mais il y a un risque que... » Il eut un temps d'hésitation. «... que la qualité s'en ressente. »
« Quoi ? » Le vieil homme s'était dressé soudainement.

Le lutin rentra légèrement la tête dans ses épaules. « On a des petits problèmes sur nos prototypes parce que les nouveaux matériaux comme le caoutchouc, plus faciles à fabriquer à la chaine, cassent parfois. L'idée est d'investir dans des machines qui permettront de dégager des lutins qui se chargeront du contrôle qualité du produit. Sinon, il y a de fortes chances que les parents se plaignent.
- Les parents ? Pourquoi se plaindraient-ils ?
- Il faudrait vraiment que vous lisiez les documents qu'on vous fait parvenir » interrompit Ismaël. « Toutes ces informations vous ont été transmises dans des notes !
- Elles m'emmerdent tes notes je t'ai dit.
- C'est bien pour ça que nous avons eu l'idée de faire un Conseil d'Administration ! » rétorqua le lutin.

Le vieil homme se leva et prit un air grave. « C'est une mauvaise idée de ne plus faire de jouets en bois. Si nous n'arrivons pas à suivre, nous devons trouver un autre moyen mais il est hors de question que nous ne livrions pas de jouets solides aux enfants. » Il ajouta pour lui-même : « Je me refuse à donner à un enfant un cadeau qui a été fait par magie ou par une machine. Il faut qu'une main l'ait façonné... Il ne peut en être autrement. »

« Mais Père Noël...
- J'en ai ma claque ! Je me casse de là ! » Il se leva. « Vous me parlez de caoutchouc, de machines et de produit ! Il est où l'esprit de Noël là ? Il est où hein ? Je vous le demande ! J'ai consacré tout mon temps à la fabrication des jouets pour apporter du bonheur aux enfants. Et vous commencez à parler comme une de ces entreprises qui gâchent tant de gens... Vous me dégoutez ! »

Il sortit de la salle.

Ismaël essaya de garder une contenance. « Bon... messieurs... ce n'est rien... Nous allons continuer notre conseil d'administration en laissant à notre ami le Père Noël le temps de dissiper sa colère et nous irons le chercher pour qu'il puisse prendre part aux votes, sa présence étant indispensable selon les statuts de notre conseil. »

Un peu plus tard, lorsque les propositions eurent été discutées, Enaël et Gaël revinrent en courant de la cabane du Père Noël. Ils étaient paniqués.

« Il est parti !
- Il est plus là !
- Le Père Noël ? » demanda Ismaël.
« Oui, il est parti, il a complètement disparu.
- Non, il doit être encore un peu en colère. » rassura le lutin en chef.
« Il a laissé un mot. » rétorqua Enaël en le tendant à Ismaël.
« Je me tire de là. Je vous laisse faire ce que vous voulez de votre côté, moi, je vais fabriquer des jouets en bois pour les enfants. Bonne chance à vous. »

Ismaël ne souriait plus. Plus aucun lutin ne souriait. Ils n'avaient plus de Père Noël.

Chapitre 4

Quelque part en France, un 24 décembre 2017...

Ils étaient là, figés devant la grande porte en bois. Le petit homme et son doigt accusateur, ses deux acolytes et Mathieu, les fixant dans l'espoir de peut-être se souvenir d'eux.

Et s'il les connaissait ?

Ils avaient tous la même tenue, un pantalon vert et une veste de velours rouge mais ne se ressemblaient pas : le premier arborait un bonnet qui trônait sur une chevelure blanche, un autre, beaucoup plus vieux, avait une grosse paire de lunettes rondes et les cheveux bruns tandis que le troisième, d'âge moyen, se démarquait par une barbe blonde qui partait du bas de son nez potelé jusqu'au milieu de sa veste

« Vous ! » répéta le lutin brun qui l'avait arrêté. Il leva son autre main et lui montra un petit personnage de bois qui ressemblait fortement aux trois hommes qui lui faisaient face, à ceci près que le lutin de bois souriait.

« Est-ce que vous reconnaissez ce jouet ? »

Il l'agita, comme si Mathieu ne l'avait pas vu.

Le jeune homme le prit et l'observa avec attention. Il avait l'air fait main. C'était un de ces jouets traditionnels un peu ringards. Le vernis semblait récent mais avait déjà subi quelques chocs.

Soudain, des images lui revinrent en mémoire sous forme de flashs : il était allongé par terre dans la cage d'escalier de son immeuble. Il revenait de chez Julien. Sûrement après la soirée du 1er décembre. Il ressentait la douleur d'un choc à la tête et une sensation d'ébriété générale. Dans un coin sous une marche, il y avait ce petit personnage. Quelqu'un l'enjambait, portant des bottes noires. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Un autre flash succéda : il faisait jour, et en descendant les marches pour aller travailler, il ramassait ce jouet et le mettait dans sa poche, tout en levant les yeux vers le pallier de son appartement.

Oui, il l'avait déjà vu mais il avait la sensation qu'il devait garder cette information pour lui.

« Non, ça ne me dit rien du tout » mentit-il.
« Vous êtes sûr ? » répondit le lutin à bonnet.
« Certain. » affirma-t-il en tâchant d'être convainquant.

Le barbu s'approcha à son tour : « Vous habitez dans cet immeuble ?
- Oui. » Il aurait peut-être dû continuer à mentir.

Les trois petits hommes se retournèrent d'un seul mouvement et chuchotèrent quelques instants avant de refaire face au jeune homme :
« Nous avons encore quelques questions pour vous.
- C'est que je suis un peu press... » tenta-t-il de dire avant d'être coupé par le plus jeune :
« Ce ne sera pas long et c'est d'une importance capitale !
- Vous n'avez pas idée ! » confirma le barbu.
« Chut » les reprit le plus vieux en donnant un coup de coude à son voisin. « On ne doit pas tout dire, vous vous souvenez ?
- Mais c'est ce soir ! » répondit le plus jeune. « Si on le perd de nouveau, quand est-ce qu'on le retrouvera ? »
Le barbu les interrompit d'un geste de la main.
« Monsieur ! Nous dev...
- Attends ! » coupa le plus jeune. « On s'est pas présenté !
- Et... ?
- Et c'est pas poli !
- Mais ça sert à quoi ?
- Ca sert que si tu es poli, les gens seront plus gentils avec toi. Et depuis ce matin, on n'a rien eu comme information. Si on est gentils, peut-être que les gens nous aideront... »

Il se tourna vers Mathieu, lui sourit et déclara :
« Moi, c'est Enaël. »
Le barbu enchaina, dubitatif : « Moi, c'est Kalel ».
Le plus vieux conclut d'un air las : « Moi, c'est Lionel. »

Un silence se fit pendant lequel Kalel interrogea les deux autres lutins du regard. Il s'approcha de Mathieu et reprit : « Nous devons vous demander si vous n'auriez pas vu un homme habillé de vert, de rouge et de blanc dans votre immeuble.
- Un homme avec une longue barbe blanche.
- Un homme très très vieux. »

Ils le regardèrent intensément. Mathieu tenait encore le petit lutin dans sa main et jouait machinalement avec la pointe de son bonnet.

« Vous voulez savoir si j'ai vu le Père Noël ?
- Chuuuuuuuuuuut ! » Les trois lutins jetèrent des regards paniqués autour d'eux. « Il ne faut rien dire ! » rappela Enaël. « Nous sommes en mission secrète » compléta Kalel. « On va avoir des problèmes si ça se sait » termina Lionel gravement.

Ils continuaient de surveiller, méfiants, les passants du trottoir. Puis, ils se retournèrent de nouveau vers Mathieu, impatients.

« Alors ? » finit par demander Kalel.
« Est-ce que j'ai vu le... l'homme en rouge ? »
« Et vert ! » ajouta le lutin.
« Non. » répondit-il sèchement. « En tout cas, pas que je m'en souvienne. J'ai des petits probl...
- Vos petits problèmes ne nous intéressent pas monsieur si vous n'avez pas croisé l'individu recherché... » coupa Lionel.
« Si vous voyez quelque chose de bizarre... » commença Kalel.
- Ou quelqu'un de bizarre... » corrigea Enaël.
« Oui, ou quelqu'un de bizarre » reprit Kalel en réajustant son bonnet « Venez nous le dire au plus vite. Compris ?
- euh... d'accord.
- Vous n'oubliez pas, hein.
- Non, non.
- De toute façon, on reste là !
- On surveille !
- On guette ! »

Ils se figèrent, chacun la main sur le front, comme s'ils regardaient au loin.
Mathieu s'approcha du digicode et tapa sur le clavier en le cachant de son autre main. Il poussa la lourde porte alors que les lutins n'avaient pas bougé d'un cil.

Chapitre 5

Mathieu montait les escaliers en courant, perdu dans ses pensées. Il ne vit pas sa voisine de palier et la bouscula. Le gros sac qu'elle portait se répandit sur les marches.

« Oh excusez-moi madame Pène ! Je suis désolé ! »

La soixantaine, la femme aux longs cheveux blancs lui sourit.

« Ce n'est rien monsieur, ne vous en faites pas. »

Elle s'agenouilla et commença à ramasser de petites boites de cartons. Aucune n'avait l'air abimée. Mathieu l'aida. Une question lui vint soudain.

« Au fait, madame Pène. Est-ce que je vous ai bien rendu le moule à gâteaux que je vous ai emprunté hi... au début du mois ? »

Après un pari stupide, Julien lui avait attribué le gage tout aussi idiot de réaliser un gâteau pour la soirée du 1er décembre.

« Oui, oui, vous me l'avez rendu, ne vous en faites pas. »

Mathieu descendit quelques marches pour ramasser un rouleau de papier cadeau qui avait roulé plus bas. Il sourit en lui tendant :

« Ok. Vous savez ce que c'est... Des fois y'a plein de boulot et on zappe les trucs... »

Elle lui sourit et rangea le rouleau dans son sac. Alors qu'elle s'apprêtait à redescendre, Mathieu aperçut un objet resté sur une marche. C'était un petit personnage, semblable à celui que les trois lutins venaient de lui montrer.

« Attendez madame Pène ! »

Il ramassa le petit jouet de bois, interloqué.

« Vous avez oublié un petit jouet... » Il lui tendit, toujours perplexe.

Au moment où leurs regards se croisèrent, Mathieu la sentit mal à l'aise.

« Vous... » commença-t-il.
« Je vous remercie. » répondit-elle en reprenant son sourire.

Mathieu essayait toujours de comprendre ce qu'il venait de se passer quand il réalisa qu'elle avait repris le lutin et était déjà descendue.

Il remonta jusqu'à son appartement en réfléchissant. Pourquoi elle aussi avait un petit lutin de bois ?

Il sursauta en entrant chez lui. La surprise était de taille : n'ayant pas de goût particulier pour le grand déballage de Noël et après deux ans en couple avec une fille qui ne supportait pas cette fête qu'elle jugeait commerciale et hypocrite, il découvrait des guirlandes de tissus qui s'étendaient d'un bout à l'autre du salon, de grosses boules en carton qui pendaient aux poignées des fenêtres et un petit sapin fait de petits bouts de bois trônant sur la table de la cuisine. Il se serait cru dans l'appartement de Mel où il s'était réveillé le matin même.

« Mais qu'est-ce qui m'arrive ? »

Il brancha son téléphone et essaya de nouveau de joindre Julien mais raccrocha quand il entendit la messagerie.

Il prit une rapide douche avant de se faire un café. Il inspecta son petit appartement à la recherche d'indices lui permettant de savoir ce qu'il avait pu faire au cours des jours passés. Il trouva une pochette bleue portant le logo du cabinet de graphistes où il travaillait. A l'intérieur, il découvrit le dossier complet d'un projet de blog intitulé « Les Noël de Mel », pour une certaine « mademoiselle Méléna Jourdan ».

Un autre flash apparut : il était à son bureau et Patrick, le directeur artistique du cabinet – autrement dit son chef – lui apportait un courrier. A son air fermé et sévère, Mathieu comprit que quelque chose n'allait pas. Les mots qu'il prononça lui revinrent :
« Mathieu, voici une occasion de nous montrer que tu as toujours ta place ici après le fiasco du début de semaine ! C'est une nouvelle cliente qui nous a contactés pour réaliser l'habillage de son blog : en-tête, menu, identité visuelle, on fait tout. Alors tu ranges tes aprioris sur Noël, tu t'appliques, tu bosses le truc, parce que si tu foires celui-là, c'est la porte que tu prendras, c'est compris ? » Sans attendre de réponse, il avait ajouté : « Tu as le week-end pour réfléchir et lundi matin, je veux voir tes premières idées ! »

Mathieu se demanda ce qu'il avait bien pu rater pour mettre ainsi en colère Patrick. Il n'était pas particulièrement fan de Noël mais n'aurait pas été jusqu'à bâcler un projet pour la boite. En regardant de nouveau les visuels du blog qu'il venait de trouver, il comprit qu'il avait retenu la leçon et prit la menace au sérieux. Et apparemment, il s'était tellement impliqué qu'il était sorti avec la cliente !

Son ordinateur ne lui apprit rien de nouveau, tous les dossiers s'arrêtaient au 1er décembre. Son calepin de croquis était lui aussi vierge de tout essai. Il trouva cela étrange qu'il n'ait passé aucune soirée devant la télé à griffonner des enseignes imaginaires, comme il aimait souvent le faire...

Son portable sonna. « Julien ! » cria-t-il en découvrant le prénom sur l'écran.

« Julien ! Putain ! Mais qu'est-ce que tu fous ?
- C'est la merde Mathieu, c'est la grosse merde ! »

Il y avait de la panique dans la voix de son ami. Etait-il devenu lui aussi amnésique ?

« C'est Esther ! Elle a perdu la mémoire ! Elle ne se souvient plus de rien. Elle m'a oublié ! »

Par réflexe, Mathieu répondit par une question : « C'est qui Esther ? »

Chapitre 6

17 septembre 1927, quelque part dans la campagne de Rovaniemi, 9h23

« Messieurs, bienvenue au quarante-sixième Conseil d'Administration du... » Il eut un temps d'hésitation. «... du Père Noël. » lâcha-t-il dans un soupir.

Ismaël n'affichait plus aucune fierté. La voix monotone et lasse, il continua :

« Nous allons faire un point sur la préparation de la campagne de Noël 1927. »

Autour de la table, les lutins n'exprimaient ni entrain ni joie.

Ismaël regarda ses notes d'un œil perdu.

« Tu n'as pas annoncé le secrétaire de séance » lui souffla Amaël.
« Ah euh... oui... Euh... c'est Waltel le secrétaire de séance pour aujourd'hui. »

Un silence triste s'installa.

« Ben alors les copains ? On y va ? Ismaël, tu crois pas que c'est maintenant qu'on doit commencer ? » lança Samuel, le seul qui affichait une belle joie de vivre.

« Hum... Oui, c'est parti. Alors... premier point. Les commandes des entreprises de jouets. Floribel ?
- C'est en baisse Ismaël. Les entreprises investissent dans des outils de production de plus en plus perfectionnés et comme leurs ingénieurs travaillent sur de nouveaux modèles de jouets, elles nous en commandent de moins en moins. C'est bête à dire mais les seules choses qu'elles souhaitent que nous leur fabriquions, ce sont des jouets en bois traditionnels. Elles ne veulent plus des autres matériaux, elles disent que nos jouets sont plus chers et moins solides que les leurs et qu'on n'en produit de toute façon pas assez pour répondre à la demande. On est largués en fait.
- C'est ça... Largués. » conclut Ismaël.

Il ne releva pas les yeux, perdu dans la nostalgie de l'ancien temps.

« Ismaël, on va pas se laisser abattre ! » tenta Samuel. « Allez ! On continue ! Je suis sûr qu'on va s'en sortir ! »

Le lutin en chef s'énerva : « Mais oui Samuel ! On va s'en sortir ! On n'a plus de Père Noël ! Plus personne ne veut de nos jouets mais tout va bien ! On peut danser sur les tables !
- Mais les enfants croient encore au Père Noël ! Et ça c'est bien, non ?
- Pourquoi est-ce qu'ils croient au Père Noël à ton avis ? Tu te souviens des efforts qu'on a dû déployer pour faire oublier la campagne de Noël 1898 quand cet imbécile barbu s'est tiré ! Le fiasco que ça a été ! Tous ces cadeaux qu'on n'a pas pu livrer parce qu'on ne disposait plus de ses pouvoirs ! Et tous ces journaux qu'il a fallu faire disparaître ! Et ce mensonge qu'on a été obligé de faire croire à tout le monde !
- Oui, c'est vrai » concéda le lutin en teintant son sourire d'un léger voile.

Après un temps de silence, il proposa : « On pourrait en trouver un autre, non ? »

Les autres lutins se redressèrent, interloqués. Ismaël devint rouge : « UN AUTRE PERE NOËL ?! Mais bien sûr ! Notre Père Noël est tout cassé, il faut donc en acheter un autre en magasin, c'est aussi simple que cela mon cher Samuel ! »

Il respirait bruyamment : « Tu n'as pas vu tous ces Père Noël de pacotille qui commencent déjà à se promener partout. Ah ça c'est sûr que ce sera facile d'en trouver un qui aurait son apparence, mais ses pouvoirs ? Tu as pensé à ses pouvoirs ? Comment tu fais toi pour livrer tous les cadeaux en une seule nuit ? Ce n'est pas n'importe qui le Père Noël je te rappelle ! »

Le lutin effaça complètement son sourire devant la colère de son supérieur. Il commença à sangloter, ce qui eut pour conséquence d'énerver encore un peu plus Ismaël.

« Et si on partait à sa recherche ? »

Tout le monde tourna la tête vers Enaël, un lutin très jeune aux cheveux blancs de neige et aux yeux verts.

« Oui. Vous savez tous qu'il livre encore quelques cadeaux... Il doit bien être quelque part. On pourrait peut-être le faire revenir... »

Le silence avait envahi la salle de conseil. Il continua : « Vous savez tous à quel point il aime cette fête et à quel point il aime faire plaisir aux enfants. Il doit avoir trouvé un endroit assez grand où il peut fabriquer des cadeaux en paix... Mais tout seul, il ne peut pas en faire beaucoup... ça doit le frustrer... »

Il laissa un temps avant de continuer. « Alors, nous devons partir à sa recherche et le faire revenir ! »

Ismaël fut pris d'une crise de fou rire. Il essaya de parler malgré les éclats qui le secouaient encore :
« Alors... v... vous... voulez qu'on... » il explosa. « Qu'on retrouve un... qu'on retrouve un homme qui ne veut pas qu'on le retrouve ! » Il avait fini sa phrase de la manière la plus sérieuse possible.

« Et pourquoi pas ? » répondit Enaël sans se démonter. « Floribel nous a bien montré qu'on a moins de travail et que ça ne va pas s'arranger. Alors autant détacher des lutins qui seront en charge de chercher le Père Noël. »

Ismaël réfléchit à la proposition. Enaël disait la vérité et ça ne coûtait pas grand-chose à organiser. Et pourquoi pas... sur un coup de chance...

« Enaël, si tu trouves que c'est une bonne idée, tu iras. Kalel, tu iras aussi, avec Lionel. » Il avait choisi ce dernier car il était plus âgé et saurait veiller sur ses compagnons.

« Waltel, nous allons procéder au vote, prépare-toi à compter : « qui est pour l'envoi d'une mission de recherche du Père Noël, par une équipe composée de trois lutins : Kalel, Enaël et Lionel ? »

L'année où j'ai perdu Décembre est un calendrier de l'avent à lire qui est paru chaque jour du 1er au 25 décembre 2017, chaque matin.

Lien pour accéder directement au chapitre 7 : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lannee-chapitre-2
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