L'ami vent

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Un esprit sain dans un corps sain, à la sauce web, ça donne quoi? Un fantasme dans un avatar? Mais quand même... je me demande comment Shakespeare, Wilde et tant d'autres se seraient approprié la  [+]

Image de Hiver 2021
Le cœur prêt à rompre la barrière de ses côtes, elle finit par s’assoir sur le petit tabouret de Jérémie. L’enfant adore ce siège de bois rouge qui lui vient de son grand-père, il le traîne chaque soir entre la télé et ce qu’il appelle son bureau, la table basse sur laquelle il passe des heures à faire des dessins et à inventer des histoires.
Deux heures qu’elle le cherche, criant son nom dans la maison, le jardin, la grange, les champs avoisinants. Le petit, qui était occupé à reproduire des animaux devant son livre d’images, semble s’être volatilisé. Elle n’a plus de voix, ses membres tremblent, la sueur colle ses vêtements dans son dos, les larmes ruissellent sur ses joues.
Le regard d’Audrey se fixe sur les feuilles couvertes des griffonnages de son fils. Pour un enfant de six ans, il est habile à représenter les animaux et le jardin, ses sujets de prédilection. Elle feuillette les dessins. Sous les premières feuilles qui représentent des hippocampes bariolés et quelques poissons à rayures, un gribouillage sombre et torturé attire son attention. Devant leur maison, identifiable aux fenêtres ornées de volets jaunes, ce qui ressemble à une tornade grise et brune se contorsionne de façon menaçante. Les lignes sont très appuyées, comme si leur auteur avait voulu manifester de la colère en les imprimant autant sur le papier que dans le bois de la table. Elle remarque que de ces arabesques violemment contorsionnées surgissent des lettres maladroites. Jérémie ne sait écrire que son prénom, mais il maîtrise les voyelles et certains sons.
... AAAA, OOO...
Elle s’arrache à la contemplation de ce qui ressemble à des cris dans la tempête pour hurler encore le prénom du gamin. Le silence lourd qui enveloppe sa supplique n’est rompu que par la sonnerie de son portable. Audrey se redresse, envoyant balader le tabouret de bois. C’est Jacqueline, la voisine qu’elle a essayé de joindre mille fois. Elle saisit l’appareil et son stress est tel qu’il lui faut s’y reprendre à plusieurs reprises pour décrocher.
— Audrey ? C’est Jacqueline, désolée, j’étais occupée à la cuisine, je n’avais pas mon téléphone sur moi. Non, je n’ai pas vu Jérémie depuis hier, quand il est venu discuter avec pépé au sujet des voix du vent.
— Avec pépé ? Les voix du vent ?
Audrey se mord les lèvres. Elle n’a pas prêté attention à l’excitation du petit hier, quand il essayait de partager avec elle des histoires délirantes de vent qui parle. Elle ressent comme un avertissement le pincement de cœur qui lui reproche de ne pas avoir écouté l’enfant.
— Oui, il voulait entendre la légende locale, au sujet du vent qui vole les paroles.
— ... je ne la connais pas...
— Je fais vite : il se dit que dans la région, le vent vole les paroles des personnes qui se promènent sur la plage, pour les restituer ensuite, sous forme de murmures, aux oreilles de ceux qui se sentent seuls. Jérémie est arrivé tout content, il prétendait avoir entendu des voix de nouveaux copains... Je crois que ton fils se sent un peu isolé, parfois. La vie à la campagne, quand tu viens de la ville, ça peut être rude.
— Donc pas depuis hier ?
— Non. Tu le cherches depuis quand ?
— Deux heures.
— J’arrive.
Les deux femmes ont arpenté le village et ses alentours jusqu’à la nuit, entraînant avec elles la plupart des habitants auxquels elles ont montré la photo du petit garçon. Désespérée, Audrey a fini par appeler la police et les pompiers. Des gyrophares sillonnent le coin, blessant de leurs griffures indécentes la nuit d’habitude paisible. Un agent lui ayant conseillé de rentrer chez elle pour accueillir l’enfant s’il revenait, elle s’est assise sur le tabouret rouge, incapable d’articuler une pensée.
Sur la table, le dessin de tempête et de cris clame des reproches. Au-dessus de la cheminée, face à elle, une gravure ancienne représente un Éole barbu aux longs cheveux qui souffle sur la mer, créant les vagues d’une tempête.
La voix du vent.
— Pépé ? Vous voulez bien me dire ce que Jérémie vous a raconté hier ?
— Votre fils est venu me parler des voix qu’il entend dans la grange. Il raconte que des copains lui murmurent des histoires de tous les pays du monde, des aventures de pirates ou des récits de poissons capables de lire les pensées. Il croit dur comme fer à la légende locale qui prétend que des voix provenant du passé, du présent, mais aussi des fonds de l’eau, sont colportées par le vent pour distraire les personnes solitaires.
— Et que lui avez-vous répondu ?
— Je lui ai conseillé de dessiner ces histoires, pour que plus tard, quand il saura écrire, il puisse en faire un livre. Je me suis dit que c’était une bonne façon de l’intéresser à l’école...
*****
Les heures ont passé, impitoyablement vides de son fils. Les recherches reprendront dès le matin. Assise dans la nuit, au milieu de la grange dont les murs de planches disjointes laissent passer un air froid et sifflant, Audrey attend. Elle a pris avec elle le tabouret de son fils et s’est posée au milieu de l’espace encombré. Elle ne saurait pas exprimer ce qu’elle espère, mais elle sert dans sa main le dessin de tempête et ferme les yeux, attentive au moindre bruit. Elle veut percevoir ce qui, elle en est sûre, a poussé le petit à quitter la maison sans prévenir.
Cernée par le froid et la panique de savoir son enfant seul dans la nuit bretonne, Audrey veut croire aux légendes.
*****
Le grelot d’un rire cristallin l’arrache à ses pensées.
— Jérémie ?
Mais la nuit, dense et hostile, ne daigne pas répondre.
— Ils sont jolis, les poissons ! Regarde, il y en a de toutes les couleurs !
La voix est étouffée et lointaine, mais elle ne peut s’y tromper : c’est bien Jérémie.
— Mon chéri, où es-tu ?
Elle allume la torche dont elle s’est munie et balaye l’espace de son faisceau, espérant voir briller les yeux noirs de son garçon.
— Mon chéri, réponds, je t’en supplie...
Sa voix s’étrangle et la lumière ne rencontre que l’amoncellement des morceaux de vie dont elle ne peut se résoudre à se séparer.
— Mon préféré, c’est le bleu !
Elle aurait juré que son fils venait de laisser tomber les mots dans son oreille. Bondissant sur ses pieds, elle se met à tournoyer en agitant la lampe.
— Jérémie, ce n’est pas drôle, montre-toi mon ange !
— Oh... elles sont drôles, les petites méduses... toutes transparentes... on dirait des fantômes...
La voix se fait ténue, comme si l’enfant s’éloignait.
— Où vas-tu ? Reste, mon chéri !
— Je vais voir les hippocampes... je veux faire...
La fin de la phrase tombe comme un souffle léger.
Les hippocampes. Depuis plusieurs jours, elle a promis au gamin de l’emmener à l’aquarium admirer les petits animaux qui suscitent sa fascination. Les portes ouvrent à neuf heures.
*****
— Audrey, où pars-tu ? Tu devrais rester, si Jérémie revient il sera rassuré de te trouver à la maison...
— Appelle-moi si tu as du nouveau, je fais vite !
Jacqueline et pépé regardent la jeune femme se précipiter dans sa voiture et partir en faisant crisser les roues.
— Mais elle est folle de partir maintenant...
— Si le vent l’a poussé, elle a raison.
Pépé fait un signe de la main en direction des phares de l’auto qui s’éloigne.
*****
— Un gamin de six ans, avec son bonnet bleu à pompon et son blouson rouge.
— Un petit garçon qui correspond à votre description est bien venu hier en fin de journée, avec son grand-père. Il était tout excité à l’idée de voir des hippocampes.
— À quoi ressemblait le grand-père ?
Le ventre retourné à l’idée que Jérémie se soit fait kidnapper, Audrey écoute la femme derrière son guichet.
— Un homme assez grand, plutôt mince, avec un bonnet marin rouge. C’est drôle, on aurait dit le commandant Cousteau...
— Je peux entrer ?
— Ce sera douze euros.
— Vous pouvez m’indiquer les hippocampes ?
— Deuxième étage, au fond à droite, ils sont fléchés.
Audrey fonce au second étage. Si son fils a été kidnappé, elle sait qu’elle n’a aucune chance de trouver dans les allées désuètes ou les panneaux usés quelque trace que ce soit de son passage, d’autant que le ménage a dû être fait depuis la veille, mais elle n’a pas d’autre piste et le vent a été formel : le petit s’est rendu devant les chevaux de la mer.
La vitre qui la sépare des animaux en lévitation est épaisse et seules les bulles du système de filtre brisent le silence de l’espace désert. Plongée dans l’observation des bestioles, elle se demande ce qu’aurait fait Jérémie s’il avait été là. Il aurait dessiné, c’est sûr. Prise d’inspiration, Audrey se met à souffler doucement sur la vitre. Un gémissement sort de sa gorge quand elle voit se former dans la buée, en lettres maladroites, le prénom de l’enfant.
— Jérémie... Mon chéri, où es-tu ?
— Je suis là maman... tu n’es pas en colère ?
Le pompon bleu se présente en premier de sous une table, surmontant une bouille fatiguée et contrite. Le regard désolé du gamin fait monter des larmes aux yeux de sa mère. Elle tend les bras et arrache du sol le petit qui tient serré dans sa main le billet d’entrée de l’aquarium.
— C’est eux qui m’ont dit de venir et de me cacher pour rigoler...
— Les hippocampes ?
— Oui, ils avaient des histoires de pirates à me raconter.
— Et tu es venu avec un monsieur ?
— Non, avec le vent, qui me parlait tout doucement et me poussait dans le dos. Il m’a un peu porté quand l’ai eu mal aux jambes et m’a posé devant l’entrée. Le gentil monsieur m’attendait devant la porte, il m’a aidé à entrer, m’a amené jusqu’ici et après il a disparu.
— Et tu as eu peur ?
— Non, mais j’ai faim et je veux dormir.
*****
— Voilà pépé, je vous ai dit tout ce que Jérémie m’a raconté. Je ne sais pas trop quoi penser de ces histoires...
Le vieil homme sourit et souffle en direction de la grange d’Audrey.
— Suivez votre fils, laissez le vent vous guider...
Avec ses cheveux et sa barbe blanche, la jeune femme réalise qu’il ressemble à s’y méprendre au tableau qui orne sa cheminée. Dans le sillage du souffle d’Éole, elle croit distinguer de légers bruissements de voix enfantines.
— Merci pépé, vous avez raison, je vais suivre Jérémie.
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Gilbert Legrand · il y a
très belle histoire merci de ce bon moment de lecture
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Gecko Bleu · il y a
Avec plaisir 😊
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire qui nous tient en haleine du début jusqu'à la fin! Mon soutien !
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Mf2915 · il y a
Les mots ont apporté des images... Nuage de bonheur
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Fred Panassac · il y a
Un conte qui donne vie à des personnages très poétiques tout en racontant une histoire prenante qu’on ne lâche pas jusqu’à la fin !
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Michel Grigaut · il y a
Suspens dès le début, impossible de lâcher la lecture, Encore bravo.
Plus réussi encore que les précédents (à mon goût ;-).

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Gecko Bleu · il y a
Merci Michel ☺️
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Aëlle GUTBUB · il y a
Une histoire tout à fait originale, avec de la poésie et du suspense.
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Joëlle de Ronne · il y a
Vous écrivez ce que j' aime lire. .
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Gecko Bleu · il y a
Merci!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Si faune et flore parlaient , on saurait à quoi pensent les enfants !
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Gecko Bleu · il y a
héhé, on peut aussi observer faune et flore avec ce qu'il reste de nos yeux d'enfants ;-)
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Joëlle Brethes · il y a
Joli récit fantastique...

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