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L'affaire Barbe Bleue

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Maour

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Messieurs les jurés, cette accusation est absurde. La version qui a été présentée est une version imaginaire. J’admets des relations inconvenantes, mais ce qui s’est passé le dix-sept juillet ne peut m’être imputé. Aucune loi ne me défendait alors de faire ce que je fis à cette époque. L’obstination de ma défunte épouse à me calomnier a déchaîné des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, ont crié en public contre moi. Je suis la victime d’une cabale. Contre la médisance il n’est point de rempart, les langues ont toujours du venin à répandre ! Je parle un peu franc, mais c’est là mon humeur ; et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur. On a émis les opinions les plus diverses, les plus étranges et les plus fausses. On m’attribue des meurtres d’enfants au cours de pratiques de sorcellerie ; on a dit que je cachais les corps de femmes égorgées dans un puits ; que j’avais la barbe bleue, rouge, verte... On la croit enchantée ! Tout le monde médit de moi ! Oh, contre elle, on n’osait rien dire. Elle jouait le meilleur de tous les personnages, c’était une professionnelle. Tous la regardaient comme un ange de pureté... Messieurs, cet homme de loi et son client on dit la vérité sur un point : j’ai été marié, et je voulais être polygame. Oui, je voulais être polygame : j’ai eu tort ! Est-ce-que c’était une faiblesse ? Je crois que c’est plus grave qu’une faiblesse, je crois que c’est une faute morale, et je n’en suis pas fier, et je la regrette infiniment, je l’ai regrettée... tous ces jours au long de ces quatre mois, et je crois que je n’ai pas fini de la regretter. Dans ce moment-ci, je ne vaux guère mieux que le démon, et, comme me le dirait sans doute mon confesseur, je mérite les plus sévères jugements de Dieu. Mais il est bien difficile d’être fidèle à certaines épouses faites d’un certain modèle, et pour reprendre les mots d’un bon ami : « On doit se consoler de ses fautes quand on a la force de les avouer. »

Ecoutez-moi et vous verrez bientôt quelle créature j’ai épousée, et vous jugerez si je n’avais pas le droit de briser cette union en cherchant à m’associer à d’autres êtres humains. Ho ! j’avais une compagne charmante, pure, sage et modeste, au début... car on avait gardé le silence sur les secrets de famille. La mère est folle, les frères ivrognes et joueurs, et la fille tenait de sa mère, cette « dame de qualité », qui me dit un jour au cours d’un bal : « Il ne tiendra qu’à vous, monsieur, que vous ne soyez mon gendre. » J’acceptai l’honneur qu’elle me faisait, et de ce point de vue là, il faut bien le dire, j’ai manqué de vigilance. C’est que Madame de Lespoisse ne menait grand train, à la Motte-Giron, que pour faire des dupes. En réalité, elle n’avait rien et devait jusqu’à ses fausses dents. Voilà une belle opération ! C’est ainsi qu’il faut profiter des faiblesses des hommes ! On jugera où se laissa prendre ma candeur. Mais que voulez-vous, on est aveugle quand on aime, et Dieu sait que j’aimais Anne.

On a souligné que je pouvais être utile et apporter des réponses. Je ferai les observations que je crois justes et nécessaires. Un soir – cela faisait un an que nous étions mariés – je l’ai surprise dans mon cabinet, la figure rouge et les traits enflés. Je ne fais voir ce cabinet à personne, je lui avais défendu d’y entrer ! Alors que s’est-il passé ? On a dit beaucoup de choses fausses. Par goût du fabuleux on a dit que le plancher était couvert de sang caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes, attachées le long des murs, des femmes que j’aurais épousées et égorgées l’une après l’autre. Non, messieurs ; ce n’est pas vrai, je me défendrai jusqu’à la fin, ce n’est pas vrai ! Je le jure sur le Livre, sur le Livre des chrétiens ! Ce qu’il s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni aucun acte délictueux. Ce qui s’est passé, c’est que ma jeune épouse a trouvé dans un secrétaire les lettres de mes amantes. J’ai eu peur, j’ai eu très peur de la perdre. Anne voulut prendre le temps de réfléchir, retrouver les siens. Je pensais que ma situation était... désespérée. Naturellement, je comprenais sa réaction et je reconnais des relations inappropriées, une faute vis-à-vis de ma femme ; néanmoins, j’affirme et puis prouver que je n’ai pas épousé mes maîtresses ! Je le désirais mais le Destin ne m’a pas été favorable, ou plutôt la Providence s’est opposée à mes projets.

Vous savez, j’ai du respect pour les femmes... Je comprends que cela ait choqué... Je l’ai payé lourdement, et je le paye toujours. On voit bien que cette histoire est un drame : je me sentais comme un malheureux. Je ressentis une douleur et un trouble qui, loin de s’apaiser, redoublaient chaque jour. Un mois après, Anne revint. Elle paraissait calme et prête à me pardonner, mais en dedans le poison de la colère rongeait son âme, son cœur était celui d’une furie assoiffée de vengeance, et je ne sais même si elle avait songé au pardon... J’eus beau lui présenter mes excuses à genoux, les mains levées au ciel et les joue baignées de larmes, lui offrir tout ce que l’on peut désirer en ce monde : des perles, un carrosse, des chevaux, et même une propriété à la campagne... J’acceptais tout ! Mais que donner à une femme qui n’est pas heureuse, qui ne l’est jamais ? D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?

Quelques temps après son retour, je dirais six semaines au moins, je fus obligé de faire un voyage en Province pour une affaire de conséquence. Je priai mon épouse de se bien divertir en mon absence, et par nécessité me mis en route. Je n’avais pas fait trois lieues dans la Forêt de Brocéliande quand un messager m’apprit que l’affaire pour laquelle j’étais parti venait d’être terminée à mon avantage. C’est pourquoi je revins dès le soir même, à dix heures de la nuit précisément. Un cheval noir que je ne connaissais pas s’abreuvait aux fontaines basses du Château. J’étais anxieux. Mes pressentiments ne me trompaient point : au bout de la grande galerie du rez-de-chaussée, derrière la porte de mon appartement, j’entendis une voix, une voix d’homme : « Ne veux-tu pas descendre ? » Et... depuis le premier étage... j’entendis celle de ma femme qui demandait un moment pour enlever sa robe. Elle retirait sa robe, et lui l’attendait dans mon lit. Eh bien alors, messieurs, je fis ce que l’honneur commande en une telle situation : j’attrapai ce faquin et lui passai mon épée au travers du corps. C’est ici qu’Anne, étant descendue au bruit, poussa un rugissement de bête féroce et me sauta dessus. Elle me prit à la gorge et voulut me mordre les joues : voilà ma femme ! Voici les caresses qui devaient adoucir mes heures de repos... Je serais bien vite venu à bout d’elle par un coup vigoureux ; mais je ne voulais pas frapper, jamais mon intention n’a été de faire couler le sang ! Mais enfin, Anne se saisit d’un couteau, et dans la lutte, l’arme se retourna contre elle. Il n’y avait rien en cela qui tînt à quelque projet. Et maintenant jugez-moi, seulement, rappelez-vous que vous serez jugés comme vous aurez jugé... au Tribunal de Dieu !
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Françoise Mornas · il y a
Je passe par là par hasard, et je (re-)découvre avec plaisir cette histoire réécrite dans ce style particulier qui est le vôtre et que j'aime bien.
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Maour · il y a
Merci Françoise !
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Elena Hristova · il y a
La barbe bleue finirait-elle un jour par être définitivement blanchie. En tout cas j'apprécie beaucoup votre noble manière de vous mêler à cette sanguinaire affaire.
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Maour · il y a
Merci Elena :) vos commentaires me font toujours plaisir !
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime bien celle-ci qui prend l'exact contre-pied du conte… :)
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Maour · il y a
Merci beaucoup Joëlle, tu as vu juste :)
À bientôt, bon week-end !

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Potter · il y a
J'ai beaucoup apprécié ton histoire, bravo !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin sur Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3
J'ai besoin de ton soutien !!!!!

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Maour · il y a
Merci Potter (j’ai L’impression d’être Malfoy ^^). Je n’y manquerai pas :)
En fait je viens de voir ton dessin, il très bon !

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Aurélien Azam · il y a
Le sens du pardon de l'accusé est somme toute plus sommaire que celui de sa dulcinée ^^'
Toujours très bien écrit, même si je suis moins sous le charme en comparaison avec ta réadaptation du chat botté. Je trouve également que les détails sont moins poussés, plus évanescents, et égarent même parfois le lecteur. Par exemple, j'ai eu du mal à comprendre qu'Anne était l'épouse de Barbe-bleue, alors que dans le conte original elle est la sœur de l'épouse ; je n'ai pas non plus compris le pourquoi de cette substitution.
L'ensemble de ton texte est assez compact à lire, mais je ne pense pas que cela soit fondamentalement la faute au découpage du texte. A mon sens, cette sensation pataude est la conséquence d'un rythme d'ensemble trop monocorde. Il m'a manqué des accents de folie dans les propos de Barbe-Bleue, des pics de fierté qui déchirent les plaintes de cet homme en position de faiblesse, des à-coups carnassiers dans les propos de ce carnassier qui ne peut supporter longtemps de paraître gibier : seul le dernier paragraphe m'a donné pleinement satisfaction sur ces points-là. J'estime également que tout miser sur un monologue n'est pas ici un choix judicieux. Fais rentrer témoins, accusateurs, fais intervenir la famille de la victime, il y a moyen de s'amuser avec cette galerie de personnages non développée par le conte et que l'on a bien envie de rencontrer surtout dans le cadre d'un procès (perso je le ferais un peu à la manière d'un Ace Attorney :D)
Pour ce qui est des arguments en eux-même, je les trouve très bons, j'ai particulièrement apprécié le "je voulais être polygame, ma honte suffit à m'amender" ^^ Pour le coup l'oratoire est très bien mené, plaisant à lire, et cohérent.
Bon, je suis quand même très exigeant sur Barbe-Bleue : je garde en mémoire la reprise faite par Amélie Nothomb que j'avais trouvée géniale, complètement délirante comme à son habitude (ça se passe dans une colloc' à Paris et Barbe-Bleue est un noble espagnol ^^'), et probablement un de ses meilleurs romans ! Je te recommande de tout cœur de le lire si tu en as la possibilité d'ailleurs !! :D
Merci pour cette nouvelle ! :)

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Loodmer · il y a
D'accord avec Élisabeth. Pour le reste, une relecture des contes, comme tj originale et bien documentée.
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Maour · il y a
Merci Loodmer ! Après je me dis que ça peut faire cet effet sur l’écran étroit d’un téléphone, mais que sur une page ça irait mieux...
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Elisabeth Marchand · il y a
Un peu légère, l'explication de Barbe-Bleue mais, naturellement, il devait se défendre...
Je déplore juste que ce texte est "en paquet", pas aéré, manque cruel d'interlignes... la lecture en est difficile. Il ne s'agirait pas de toi, Maour, je ne finissais pas la lecture... mes amitiés. .Autrement, c'est fort bien écrit!

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Maour · il y a
J´en prends bonne note! Je peux aérer davantage. C’est que c’est un discours en cinq point donc je voulais cinq paragraphes mais bon... et le jeu porte sur la légèreté de cette défense effectivement ;)
Merci pour tes remarques Elisabeth, à bientôt !

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Murielle Laurent · il y a
c'est très bien écrit. (j'hésite sur l'orthographe de Ho ! )
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Maour · il y a
Ah ha ha... hé oui, eh bien je crois que cela dépend de ce que l´on veut exprimer, moi aussi j’hesite :)
Merci Murielle, bonne soirée !

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