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L'académicienne

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Florence Bourbon

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FINALISTE
Sélection Jury

Mes mains sont moites. C’est terriblement désagréable. J’ai le sentiment que tout le monde le sait. Alors j’hésite à les tendre, je les essuie le plus discrètement possible dans les plis de la robe rouge qu’ils me font porter par-dessus mes vêtements. « C’est la vôtre » m’a rappelé la gentille dame très sèche aux cheveux gris, secrétaire perpétuelle d’une discipline dont j’ai oublié le nom. Il fait si chaud. L’étoffe est lourde et rêche. Je me suis peu vêtue, une simple robe noire ajustée en coton, mais de petites rigoles de sueur ont creusé leur lit dans le bas de mon dos. Par instants, un frisson me parcourt.

J’ai souri au photographe, le plus simplement possible, je lui ai demandé de ne pas me montrer le cliché, je lui fais confiance, je souhaite que tout se termine rapidement. Il m’a rassurée. Il a tant photographié de jeunes et moins jeunes talents qu’il ne se formalise plus des regards qui le fuient et des respirations saccadées de ses modèles. Il comprend que ce portrait les fige, les fixe à jamais dans cette tenue exceptionnelle et éphémère mais il ne volera ni mon âme ni mon savoir, il s’en garde bien volontiers. Et puis, de sa longue main décharnée, il m’indique en l’accompagnant de la tête le lieu dans lequel je dois me tenir.

Depuis j’attends seule dans cette pièce lambrissée. Toutes ces sculptures si fines et ciselées sur le bois sombre. Je suis dans un château majestueux et derrière la grande porte aux ventaux monumentaux qui me fait face j’entends le murmure d’une foule, un léger brouhaha de gens importants, dont le timbre des voix est doux, feutré, respectueux de l’interlocuteur et devant lesquels je devrai me présenter tout à l’heure. Le bois et le prestige assourdissent tout. Ici il n’y a pas de bruit. Pas de temps non plus. Je suis suspendue.

Je suis debout, quelques pas, puis je m’assois sur le coussin de velours bleu de la banquette en chêne. Mon souffle est court. Je reprends ma marche. Le parquet sent la cire, ses chevrons craquent. Je ne veux pas déranger les autres dans cette pièce contiguë à la mienne. Je ne veux plus qu’on sache que j’existe, qu’on me retrouve. Ils sont entre eux. Dès qu’ils seront prêts je devrai les rejoindre, tous.

J’ai peur.

La petite zibeline qui orne ma robe de tergal rouge est douce sous mes doigts. Elle est silencieuse, elle est morte pour moi, on l’a sacrifiée parce que je suis une personne importante aujourd’hui. Et à jamais. Comme une reine j’ai ma fourrure, ma parure de poils blancs. C’est déconcertant : je fais payer ma gloire à un petit mammifère qui ne sait pas qui je suis.

Le fauteuil de chêne massif qui m’attend de l’autre côté de cette porte est vide. C’est parce que celui qu’il portait, qu’il faisait trôner près de ses pairs l’a quitté qu’ils ont pensé à m’y asseoir. « La place est vide... vacante... comprends-tu que cela veut dire ? » m’avait alors annoncé la Présidente de la faculté qui m’avait toujours soutenue. « Elle est pour toi, fonce ! ». Il fallait que je me réjouisse du décès de celui qui l’occupait avant moi et prendre sa place sans émoi autre que celui d’apprécier cet honneur qui m’était rendu. Ce fauteuil parmi tant d’autres aussi beaux et prestigieux que lui, avait été déserté, presque abandonné par celui qui lui devait tout. Comment pardonner à celui qui l’avait occupé d’avoir quitté la communauté des grands du siècle, sans bruit aucun, bien au contraire son absence leur rappelait la leur, prochaine, inéluctable et silencieuse. Tous ses propriétaires l’avaient patiné en le frictionnant de leurs paumes sur ses accoudoirs, l’avaient poli par leur mots et leur dos, mais par-dessus tout l’avaient rempli. Il était inconcevable qu’un fauteuil demeure vacant, cela déséquilibrait cette table ronde des gens indispensables qui tournait à présent dans ma tête comme une horloge. Un fauteuil vacant, en vacance d’éternité, un oxymore. Comment l’éternité, infinie, pourrait-elle être en vacance d’elle-même ?

Je défaille. Une vilaine boule a durci ma gorge. Comment l’en déloger. J’ai tant répété mon texte. Je n’aime pas les lire. Ceux que j’écris je les possède tous. J’aurais pu être comédienne. Je le suis à ma façon depuis quinze ans. J’ai tant exposé, expliqué, partagé mon savoir et mes recherches. C’est pour cela qu’ils m’ont appelée. Parce que j’ai changé le monde des idées. Des idées, seulement. J’ai conscience de mon apport mais je sais aussi qu’il est fugace, comme un carreau d’arbalète, il est puissant, il retombe en cloche sur les esprits qu’il atteint. Et puis un autre trait, d’un archer plus brillant que moi, pénètrera à son tour l’intelligence de ceux qu’il sidérera.

C’est pour ceux-là, tous ceux qui frappent par leur fulgurance et leur étonnante acuité que cette Académie existe. Pour ne pas les oublier. Parce que l’homme sait qu’une idée est volatile mais que ceux qui s’en sont saisi méritent qu’on leur rende hommage.

L’homme doit rendre hommage à l’homme ; il l’a tant rendu aux dieux qui sont sourds, alors l’homme a commis le plus terrible des pêchés, il s’est voulu éternel, à l’égal de ses dieux, non pour les provoquer mais pour se rendre justice.

Aujourd’hui je suis éternelle. On me reconnaîtra comme telle. Éternelle, éternellement.

Ce mot-là, je l’ai prononcé pour la dernière fois à mon père, lorsqu’il mourrait sur son lit d’hôpital, dans cette chambre verte qui puait l’alcool. Lorsque ses yeux révulsés, inquiets et si bleus cherchaient une réponse à cette stupide souffrance, cette stupide mort. Je lui ai murmuré que je l’aimais, éternellement, depuis toujours et au-delà de tous les temps. Qu’il serait mon éternel papa. Cela avait du sens. Cela avait du sens de l’aimer éternellement.

Je suis éternelle parce que les autres ont décidé que mes idées étaient essentielles, je suis éternelle non parce qu’ils m’aiment mais parce que je suis ce que je produis et que ce produit vaut la fourrure d’une zibeline, un siège en chêne gravé à mon nom et tous les sourires bienveillants d’Éternels qui ne veulent pas mourir.

J’entends des pas. On se rapproche. La lourde porte grince et s’entrebâille.

J’y suis. J’y vais. J’inspire.

fffffffffffff......

PRIX

Image de Printemps 2018
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Miraje · il y a
Oups ...! J'ai failli rater le deuxième tour ...
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Christian Pluche · il y a
Très belle écriture, bravo à vous !
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Anne Marie Menras · il y a
Vous donnez réellement l'impression d'avoir été reçue à l'Académie française...Je n'y ai vu que du feu, tant votre récit est bien construit et documenté !!! Je vous invite à lire l'histoire d'une randonnée en Oisans, le Lac de la Muzelle, en lice pour le prix Short Paysages,
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lac-de-la-muzelle

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Jarrié · il y a
J'avais apprécié votre académicienne et vous remercie de soutenir Putain de nuit. Bonne soirée.M.Jhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuit
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Florence Bourbon · il y a
Et moi le vôtre! Déjà voté cher Jarrie :)
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Geny Montel · il y a
Bonne finale Florence !
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Moniroje · il y a
Très joli, ce trac d'une grande dame.
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Fred Panassac · il y a
Un texte très étonnant, unique en son genre, j’ai adoré cette introspection très poussée d’une personne honorée pour son savoir. Dans ce contexte brillant une erreur surprend. En effet « mourait » ne prend qu’un r à l’imparfait.
Mon maximum de voix pour votre nouvelle, + 5

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Florence Bourbon · il y a
C'est gentil à vous, en effet vilain r de trop;) merci de vos encouragements, alors peut-être vais-je continuer.
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Fred Panassac · il y a
Florence avec un tel style et de telles idées ce serait un crime contre la littérature si vous ne continuiez pas à écrire. Et surtout écrivez où vous voulez mais n'oubliez pas les pages de Short Edition pour nous régaler ! Et je n'ai pas l'habitude de donner dans la flatterie, c'est donc très sincère ( d'ailleurs vous avez une nouvelle et un ttc finalistes du jury, c'est un signe de qualité reconnue)
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Florence Bourbon · il y a
Je ne sais quoi répondre, je ne sais même s'il le faut. Je suis trop consciente de mes lacunes pour accepter un tel éloge. C'est si gentil. Je soumettrai un nouveau texte passé cette finale, je dois encore le travailler et le bonifier, j'espère.
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Marie · il y a
j'aime beaucoup votre texte. Je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Didier Lemoine · il y a
Bravo et bonne suite
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Charlette · il y a
Le trac, le stress, l'attente... rendus avec style. Joli texte.
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