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La volonté des choses

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Cécile Goguely

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D’elle aussi, il perdait la trace. Il avait pris la tangente, quitté le cercle des amis de longue date pour s’installer dans cette ville à double patronyme. Oublié, le bar où il prenait le café le mercredi quand ses collègues le pressaient d’accepter de prendre une pause avec eux. Délaissé, le boulanger et ses blagues amicales. C’est pas grand-chose les habitudes. Il ne voyait pas souvent ses amis. Une soirée tous les trois mois chez l’un ou chez l’autre. Ils ressassaient des farces de collégiens. Le téléphone sonnait une ou deux fois par semaine. Dans la rue, sur le trottoir d’en face, cheminait régulièrement une connaissance à qui il faisait un signe de la main. Parfois, il traversait la rue pour bavarder cinq minutes. Il l’avait rencontrée comme ça. Une conversation de trottoir qui s’était prolongée autour d’un verre avec leur ami commun. Pas le genre de type qu’il appelle tous les jours. D’ailleurs il n’appelle personne tous les jours.

Il aurait du mal: ils n’ont pas encore installé le téléphone. Il faut réparer la prise : il n’entend que de la friture au bout du fil. Pour Internet, c’est la même chose. Ils ont dit qu’il pouvait bien attendre encore deux semaines. Il ne reçoit pas de courrier non plus : il n’y a pas son nom sur la boîte. La présidente du syndicat de propriétaires exige une petite plaque dorée rectangulaire, et il ne connaît pas la taille réglementaire des lettres. Il attend des précisions. Scotcher ou pas un vilain bout de papier afin d’assurer l’intérim ?
Ici, tout est tranquille. Il observe la rue en collant son nez contre la fenêtre de la cuisine. Un carreau est abîmé dans son angle. On voit très bien la brisure encore prisonnière du verre. Il suffirait d’une pichenaude pour que ce morceau se détache et tombe dans la rue. Sur la tête du chat qui miaule. Il n’a pas été consigné dans l’état des lieux, ce morceau de vitre. Il est libre d’exister comme il l’entend, comme un homme sans son nom sur sa boîte aux lettres : inconnu à la société. Tombe, tombe pas, personne ne viendra te chercher.
Comme il n’a pas compris le fonctionnement de la chaudière, il abuse de la cafetière. C’est le même ronronnement. Les types passent la semaine prochaine. En attendant, il boit du café, s’accroche à la tasse. La chair des doigts de sa main droite se resserre autour de ses os, c’est un effet du froid. Il doit agir sur sa main gauche aussi mais il n’a pas de bague à l’annulaire pour mesurer la différence. A droite, sa chevalière danse autour de son doigt. Il y a du vent dehors. S’il ouvrait la fenêtre et qu’il posait ses mains sur le rebord, la brise emporterait sa chevalière gravée de ses trois initiales entrelacées. Un coup de vent pour divorcer de lui-même. C’est bien les petites villes, c’est sympa. Elle ne doit pas penser à lui. Sinon, il aurait des nouvelles.

Au travail, il ne dit pas bonjour quand il arrive et se contente d’accrocher son manteau : un long paletot noir tout déformé. L’autre jour, dans le parc en dessous des bureaux, on a vu un chat sortir des plis du vêtement, un drôle de matou noir qui a filé en nous voyant. Il marchait dans ses pas, se cachant des regards. Depuis combien de temps ? Jouait-il avec les lacets ? Et l’homme, perdu dans ses pensées, s’en est-il rendu compte ? Il fait bien son boulot, c’est tout ce qu’on sait de lui, hormis son prénom composé.

Hier il a voulu prendre un bain qu’il a laissé s’évaporer. Ca lui faisait tout drôle cette vapeur d’eau, ce bain tout chaud qui s’évadait dans ces petites gouttelettes. Il n’est pas le maître de grand-chose : ni de l’eau, ni de la chaudière, ni du téléphone, ni de la chaise contre laquelle il se cogne un peu trop - pourtant c’est son seul meuble. Et ce matin, le chat n’est pas venu sous sa fenêtre. Tant pis. Il commence à s’y faire. Les murs crépis ne manquent pas de charme. Si elle voulait vraiment le joindre, elle l’aurait déjà retrouvé. Les miettes de pain du petit déjeuner se dorent au soleil du matin. Il faut qu’il achète un balai.

Le balai neuf a débarrassé le lino des miettes de pain. Ca n’était pas de trop : l’appartement si vaste et si vide que chaque mouvement qu’on y faisait le remplissait d’un écho triste était désormais lisse du sol au plafond, propre et net du lino gris jusqu’aux murs blancs. Il était l’heure de partir au travail. La porte s’est refermée sur l’homme au manteau noir dont les chaussures l’ont mené jusqu’au bureau. Une petite clé ronde a tourné dans la porte de ce dernier, puis l’ordinateur s’est occupé de frapper des lettres aux contours impeccables. Un portemanteau sans intérêt soutenait un paletot tellement long qu’il traînait par terre. Des notes de service signalaient un profond désaccord entre le personnel et la direction. Ca n’était pas nouveau : le conflit était né avec cette annexe de l’entreprise. Le marché de l’emploi, ici, n’était pas si solide qu’on voulait bien le dire. Le silence des rues et la douceur de l’air, la tranquillité des commerçants comme l’ennui rassurant qui se dégageaient de cette ville trompaient assez bien leur monde : quoi qu’on y fasse, ici aussi on serait viré, mené tout droit aux Assedic. Et si on voulait rester dans les logements coquets surplombant ces mignons petits jardins, si l’on souhaitait goûter encore à cette qualité de vie que n’offrent pas les mégapoles, mieux valait avoir pour voisins des parents ou des amis d’enfance, afin d’occuper son chômage. L’ordinateur de l’homme se contentait de diffuser via intranet les réactions des employés qui craignaient un licenciement futur. Les collègues d’à côté ne s’arrêtaient pas souvent dans ce bureau : ils le traversaient simplement. La chaise de l’homme pliait sous un poids nonchalant : malgré sa souplesse rotative, elle ne se tournait jamais vers les collègues qui traversaient la pièce, tentant d’aborder l’homme ou ne tentant plus rien pour ceux qui avaient déjà essayé. Les papiers s’entassaient en désordre, montrant une désinvolture qui frisait la provocation. Les chaussures firent ce jour là le chemin à l’envers. Fidèles, elles le conduisirent à son appartement. Sur la boîte aux lettres, un nom griffonné avait fait une apparition mal soignée. La porte claqua et la baignoire se remplit d’eau, des milliers de gouttelettes prirent le soin de s’évaporer. Les semaines passaient. Le téléphone ne fonctionnait toujours pas. Il faisait jour et nuit comme les années précédentes. Dehors, un chat noir guettait une fenêtre. Dedans, un sirop pour la toux avait traîné trois jours sur la nouvelle petite table trop étroite et trop basse. Dehors, le temps se réchauffait peu à peu. Dedans aussi par conséquence et une chevalière ne glissait plus du doigt dont elle avait failli tomber. Les murs s’impatientaient de voir si peu de monde. Une saison était passée sans se faire remarquer, consciente de n’avoir que trois mois et si peu d’expérience.
La petite table, la chaise et même les portes et les cloisons ne cessaient de le heurter à divers endroits de son anatomie. Une fois les hanches, une autre fois la tête. Le vent et la fenêtre se mirent un jour à deux pour s’abattre violemment sur sa tempe.

Lassé de se plier à la seule volonté des choses, il jeta avec rage son mégot de cigarette par la fenêtre, faisant naître dans la rue un miaulement indigné.

C’était la veille du dénouement. J’ai frappé du poing sur la table et contemplé mon misérable ameublement. Ca n’allait plus durer longtemps, et j’avais cru m’habituer. J’ai ressenti ce soir là un soulagement proche du bonheur. Je me suis assis sur la chaise et j’ai posé les pieds sur la table. J’ai parlé de tout et de rien, j’ai peut-être chanté, sans me soucier des voisins, pour le simple plaisir d’entendre résonner ma voix. Le lendemain j’ai caché comme je l’ai pu mon brusque changement d’humeur. Les autres étaient tellement désespérés. On a parlé. J’allais tenter de regagner la maison mère de l’entreprise ou bien chercher autre chose. Peu importe, je rentrais : peut-être allais-je la croiser. J’ai fait mes bagages sans dire adieu à cette petite ville. J’ai revendu la table et la chaise, empaqueté la cafetière et ce téléphone qui malgré la réparation n’avait presque jamais sonné. Enfin j’ai dit miaou au chat. Sur le chemin de la gare j’ai entrevu d’autres chats qui ne me suivaient pas. Ils ont leur vie. Traînant mes deux valises récalcitrantes, je sentais une joie intermittente m’envahir, laisser la place à la peur et m’envahir de nouveau. C’était bien moi qui traînais ces bagages. Ils se mouvaient sous mon emprise. Dans le petit hall de la gare j’ai vu un homme près du comptoir. C’était un collègue à qui je n’avais parlé que le dernier jour : lui n’était pas soulagé que ça se finisse. Il m’a fait un signe, discret, de reconnaissance distraite. J’aurais dû lui répondre. J’ai eu l’air dépassé, je crois, par l’ampleur de la tâche et son regard gêné a glissé pudiquement vers un défaut dans un pli de ma veste, un bout de fil en liberté, quelque détail sans importance. J’ai vérifié les horaires des trains puis j’ai pris mes valises et je m’en suis allé.
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