La voix du désert

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Jeune personne à la recherche de la musique et de la poésie  [+]

Je marchais d’un pas incertain et maladroit. Ce type de pas qui ne mène nulle part et en même temps partout. Je venais de là-bas. Je venais de nulle part. Peut-on venir de nulle part ? Est-ce que je venais dans ce cas-là ? Je n’avais pas véritablement de foyer. Pas de chez-moi. Est-ce que j’en cherchais vraiment un ? Je ne savais même pas ce que c’était... Peut-on trouver quelque chose sans le chercher ? Et peut-on chercher quelque chose sans le connaître ? Mes pensées s’entremêlaient, flânant contre ma volonté. Mon esprit, éternelle tempête, n’a jamais trouvé de but. C’était le trouble continu. Et puis, je marchais lourdement. Mon regard errait entre les différentes curiosités de la rue et je me réjouissais de la beauté des choses. Distrait par la chute d’une feuille d’automne, je trébuchai sur le bord vicieux du trottoir, pour la troisième fois déjà... Je me redressai, pestant contre celui-ci. Maudit trottoir, ou maudit moi ? Je ne sais pas lequel est le plus innocent. Maudite feuille peut-être... Cette feuille pourtant si anodine qui, virevoltant au gré du vent, avait réussi à me perturber plus que je ne l’étais déjà. Une feuille comme toutes les autres qui, se détachant du platane marcescent, sombrait à contrecœur vers l’inexorable. Elles y étaient toutes destinées, bourgeonnant avec la seule certitude du prochain déclin. Cette vérité qui unit, cette certitude qui rend fou. La même existence : la même naissance, la même délicatesse et la même décadence... la même évidence. Toutes semblables, mais toutes uniques, elles s’affaiblissaient sous la contrainte du temps, l’une d’une diaphanéité délicate et l’autre d’une fragilité translucide. Plus mourantes à chaque souffle de vent, chacune attendait son heure, grelottant craintivement. Toutes attachées à la même diversité, dans laquelle elles s’identifiaient. Parfois, elles frémissaient au passage d’un léger courant d’air, qui caressait leur dos suave et berçait leur paisible sommeil.
Une bise traîtresse, traversant mon manteau et tirant mon écharpe, me sortit de mon ébahissement. Elle semblait avoir paralysé le temps et les feuilles ne tombaient plus... à vrai dire elles étaient toutes tombées, laissant l’arbre nu et abandonné. Je trouvais ce vent d’une faiblesse insidieuse ; il venait, comme du papier de verre, me caresser doucement le visage et je tâchais de m’en protéger comme je le pouvais. Il ne fallait rien laisser dépasser de mon abri de laine épaisse. Le froid, douloureux, paraissait refuser chacun de mes mouvements.
Je me mis à siffler un léger air de jazz au rythme aléatoire de mes pas. « Summertime » résonnait dans ma tête alors que je m’efforçais d’imiter les élans, à la fois naturels et virtuoses, de la voix d’Ella Fitzgerald. La chanson charmait mon esprit, décrivant un idéal chaleureux et m’en rapprochait plus à chaque vers. Je ne sais pourquoi, mais le va-et-vient de la mélodie semblait me réchauffer. Son gracieux balancement emplissait mon corps, peu à peu, pas à pas, et l’ardeur nonchalante de la chanteuse faisait swinguer mon âme. Ce ballottement, qui battait la mesure, faisait de plus en plus partie de moi. C’était comme sur un chameau, à l’allure balançante et au pelage soyeux. La musique, enveloppant et façonnant son corps, le guidait et lui donnait vie. Il était cette caressante barcarolle. Je m’imaginais sur le dos de ce chameau qui avançait, imperturbable, sur la crête d’une dune, accompagnant la mélodie de ses lourdes foulées. Mais même empli de ce bonheur, j’avais la légère impression de ne pas avancer... Le vent soufflait toujours. Il n’était plus le même. Messager du désert, il venait tendrement effleurer mon visage. Mon esprit, en vertige, balançait quant à la vérité de ce monde. Cette douce illusion paraissait irréelle, mais après réflexion cela m’était égal. Les illusions ne sont-elles pas que des vérités oubliées ?
« Souviens-toi que tu es heureux » me susurrait chaleureusement ce souffle. Le ciel, azur, laissait apparaître le soleil, dont les rayons étaient réverbérés par le sable chatoyant. Chaque scintillement révélait une myriade de grains de sable. De temps en temps, le vent s’intensifiait, soulevant un nuage de cette poussière brillante, qui détournait mon regard en dévalant la dune pour enfin disparaître. D’autres fois, les grains de sable venaient presque imperceptiblement tapoter mon visage. Certains restaient pris au piège dans mon écharpe, frétillant de vitalité ; je décidai de l’enlever. Leurs tournoiements me rappelaient ceux des feuilles d’automne et, doués d’une grâce naturelle, ils m’enveloppaient. Et tous étaient si minuscules, mais semblaient d’une complexité si troublante, que j’en perdais la raison tout en m’émerveillant. Une tempête se levait. Ils étaient partout. Ce désert qui s’étendait à perte de vue me fascinait de plus en plus et je délirais, plongeant involontairement dans cette nébuleuse de diversité. Cependant, ces dissemblances étaient si légères, presque indiscernables... Mon esprit se noyait dans ce chaos harmonieux. Ils paraissaient tous identiques, mais c’est comme si chacun cherchait à être unique. Peut-être y avait-il, dans cette quête continue de différence, quelque chose de malsain. Qu’avait donc chaque grain de si exceptionnel ?
Un grain de sable se posa sur le museau de ma monture. Je me rapprochai pour mieux l’observer... Etait-il vraiment singulier ? Que m’apprenait-il sur tous ses semblables ? Sûrement beaucoup. Que pouvait-on deviner de la nuée de sable qui l’avait déposé sur la tête du chameau ? Et sur le désert où il retournera dès que la noble bête aura renâclé ? Que sait du désert celui qui ne regarde qu'un grain de sable ? Cette question me faisait divaguer... C’était tellement surréel. Chaque grain empruntait un chemin différent de tous les autres et pourtant tous allaient dans la même direction... C’était à la fois naturel et extraordinaire.
Tous étant de même essence, chacun présentait une individualité intelligible. C’était évident qu’ils ne venaient pas tous de la même dune et qu’une variation infime donnait à ces grains leur originalité. Le chameau renâcla et la fine particule prit de nouveau son envol, emportée par le vent. Je la suivis des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la tourmente. J’avais l’impression que chaque seconde transformait cette petite poussière, qui semblait avoir quelque chose de vivant en elle. Le temps, en avançant, apportait du neuf à ce grain de sable fin et, paradoxalement, le vieillissait... Chaque grain était ce qu’il avait été jusque-là. Chaque grain était un produit de son passé.
De brises douces à frais aquilons, les souffles capricieux me malmenaient sans cesse. Plus tourmenté à chaque instant par mes pensées irrépressibles, je commençais à frissonner. Ces airs qui tantôt me soufflaient de belles paroles, sifflaient de plus en plus violemment. Des flux tumultueux, engendrés par le vent, levaient de denses nuages de sable, qui, s’épaississant, embrumaient de plus en plus mon champ de vision. Je ne voyais plus rien. Une rafale de vent m’arracha à ma monture et je plongeai, le sable se soulevant et s’abattant brusquement sur moi. Je peinais à me relever, essayant de rattraper mon chameau. Mais il n’était plus là... Ou peut-être était-il quelques mètres plus loin, englouti par la tempête... ces quelques mètres que je ne pourrais pas parcourir en une éternité... c’était comme si toute progression m’était impossible. Je n’osais pas m’opposer à cette nature indomptable et je choisis de me soumettre à chaque bourrasque qui m’immobilisait. La seule échappatoire semblait être d’obéir à la nature. J’étais aveuglé et tétanisé. Le vent, soufflant de plus en plus fort, créait des tourbillons de sable autour de moi. J’étais dans l’œil du cyclone. Un œil aveugle. Mais je ne saurais pas dire si je voyais moins maintenant que lorsque la ligne d’horizon se dessinait devant moi et que j’allais vers l’infini inatteignable du désert.
Soudain tout s’arrêta. Plus aucun souffle n’était perceptible. Je trouvais un but, je trouvais une fin. L’impression d’engourdissement qui me hantait depuis si longtemps s’envola. Tout dans ce monde était paisible. Ce monde qui était le doux reflet d’une illusion. Ce songe qui était l’illusoire reflet de la réalité... On pouvait s’imaginer un air de musique, porté par les rayons du soleil, dont chaque scintillement cristallin tintait comme un carillon, accompagnant ce fameux air de jazz. Je perdais l’équilibre... ou étais-ce l’univers qui vacillait ? Je me voyais sombrer à nouveau. Mais cet air zéphyrien, cette tiédeur exquise, embrassant tendrement mon âme, me transporta vers un profond sommeil, laissant mon corps enseveli sous chacun de ces grains de sable, dont aucun n’était que lui-même.
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