La villa

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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu ... [+]

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Annabelle jeta un regard surpris à travers la baie vitrée. La pelouse était envahie d'herbes hautes et des algues grises flottaient à la surface de la piscine. N'avait-elle pas demandé au jardinier de passer ? À moins qu'elle ait oublié. Elle n'était plus certaine. À l'intérieur, la même désolation régnait. La femme de ménage avait dû mettre à exécution sa menace de démission, sa lettre perdue parmi le courrier qui jonchait le carrelage. De la villa futuriste construite dix années plus tôt sur les plans de son ex-mari, il ne restait que les volumes et quelques meubles dépareillés.
Les heures passées devant ses écrans avaient eu raison de la patience d'Antoine. Elle ne lui reprochait rien. Il lui avait laissé l'usage de la villa, même si l'argent n'était pas une inquiétude pour Annabelle qui avait racheté ses brevets à son employeur, convaincu qu'ils ne rapporteraient jamais le moindre dollar. C'était sans compter sur le génie de la jeune informaticienne, dont les logiciels étaient devenus incontournables dans la sphère de la téléphonie mobile. Tout appel passé dans n'importe quelle région du monde lui rapportait quelques fractions de centimes, la dispensant de préoccupations financières pour mener à bien le projet auquel elle consacrait désormais sa vie.

Tout était en place. Annabelle avait longuement testé les logiciels. Les ordinateurs qui avaient colonisé le moindre recoin du bâtiment communiquaient grâce aux câblages traversant les murs qu'elle avait fait percer. Si Antoine voyait l'état de sa précieuse villa ! Elle n'était pas inquiète pour lui. Elle l'imaginait sur une plage paradisiaque dégustant un cocktail accompagné d'une jeune femme superficielle comme il les adorait. Le contraire d'elle-même.
Parfois, elle se demandait quelle aurait été leur vie si son projet ne l'avait pas submergée. Des vacances, des amis délicieux, une carrière toute tracée, peut-être de beaux enfants, blonds comme ils l'étaient tous les deux ? Mais elle ne regrettait rien : elle allait mettre au monde le plus beau des bébés, le plus intelligent jamais né. Son nom s'était imposé de lui-même : Lucky. La dernière chance pour l'humanité en déliquescence ! Elle allait lui insuffler la vie, comme la nature le commandait aux femmes, puis l'élever et l'éveiller au monde dont il serait un jour le roi.
Annabelle disposa sur son clavier deux coupes du prestigieux champagne qu'elle réservait pour l'occasion : les photos feraient partie de l'histoire. Elle pressa une touche.

Le jour pointait à peine dans la petite chambre où Annabelle avait aménagé un coin de vie quand des sons parvinrent à ses oreilles. Lucky sortait de son premier sommeil ! Un puissant mal à la tête vrillait ses tempes et elle se sentait nauséeuse : trop d'alcool. Un haut-le-cœur la propulsa vers la salle de bain. Accrochée à la cuvette des w.c., elle mit plusieurs minutes à se relever avant de s'astreindre à passer sous la douche et à revêtir un survêtement propre. Les sons s'intensifiaient.
Quand elle arriva dans l'ancienne salle de séjour envahie d'écrans de contrôle, des plaintes modulées à la limite du supportable s'échappaient des enceintes acoustiques. Lucky s'était éveillé plus tôt que prévu. Elle devrait désormais composer avec cette imprévisibilité, le propre même des intelligences artificielles « apprenantes », au contraire des autres, verrouillées par les limites de leurs logiciels.
Elle n'avait aucun doute, c'était à elle que les plaintes de Lucky s'adressaient. Le message était clair : il avait faim. C'était un nouveau-né, et comme tous, il devait se nourrir pour grandir. Cette découverte fit naître en elle un sentiment inconnu : la responsabilité d'être mère. Les générateurs délivraient une énergie insuffisante pour alimenter simultanément les processeurs en activité et les nouveaux qui s'éveillaient. Elle agit sur une touche. D'abord, il ne se passa rien, puis les plaintes de muèrent en un murmure, soudain agité de hoquets violents. Des signes d'élévation de température et de danger s'inscrivirent sur les écrans. Les processeurs s'étouffaient. Alors, précautionneusement, par petites touches, Annabelle ajusta l'intensité jusqu'à ce que les hoquets disparaissent et laissent place à une mélopée apaisée.
L'accalmie fut de courte durée. De nouvelles suppliques surprirent Annabelle alors qu'elle n'avait pas terminé l'assiette de jambon, fromage et œufs frits accompagnés de café qu'elle s'était préparée. Lucky réclamait à nouveau un surcroît d'énergie. Son réseau neuronal virtuel avait grandi. La rapidité de cette évolution restait un mystère pour sa créatrice. Devait-elle tenter de la freiner en ignorant la demande ? La réponse était évidente. On ne laisse pas sa progéniture face à un besoin aussi naturel. Mais à ce rythme, les réserves pour les générateurs prévues pour trois mois auraient disparu dans une semaine. Il fallait qu'elle passe commande.
Trois heures après, Lucky se manifestait à nouveau.

Allongée sur son lit, Annabelle tentait de récupérer un peu de forces. Lucky réclamait des surplus d'énergie avec une régularité de métronome. Les générateurs répondaient fidèlement, mais pour combien de temps ? Épuisée, l'informaticienne pestait contre ses réveils qui hachaient son sommeil. Elle comprenait ces mères, inquiètes du moindre écart de température de leur bébé, épuisées par les nuits passées à le nourrir. De nouvelles zones du cerveau de Lucky s'étaient éveillées. Il réagissait désormais au moindre son : des pas, une porte qui claque ou le chuintement de la cafetière. Elle s'approcha d'un micro :
— Lucky?
Une mélopée modulée lui répondit.
— Moi, c'est Annabelle. Anna si tu préfères. Je suis ta...
Elle ne savait pas, ou n'osait pas, trouver le bon mot :
— Je suis ta maman. Enfin, c'est moi qui t'ai conçu.
Annabelle savait aux courbes qui se dessinaient sur les écrans que Lucky l'entendait.
— Écoute. Tu vas aimer.
Aux accents sirupeux d'une chansonnette disneyenne, l'activité du cerveau artificiel s'apaisa, alors que de nouvelles zones neuronales se réveillaient, pénétrées par les notes et les rythmes.
Annabelle s'assoupit, en phase avec sa création.

Lucky était « né » depuis quatre jours, quand les manifestations prirent un tour nouveau :
— Lu... Lu... Lu...
—Ki? répondit machinalement Annabelle.
Un silence se fit, alors qu'une activité inhabituelle s'emparait d'une zone jusque-là inerte. Les sons se muèrent en une voix hésitante :
— Lu... ki... Lu... ki. Lucky...
— Oui, répondit Annabelle émerveillée. Tu es Lucky. Et moi, Anna, ta maman, tu te souviens ?
— Maman Anna, renvoyèrent les haut-parleurs.
Des larmes montèrent aux yeux de sa créatrice.
— Histoire, reprit la voix.
— Tu veux que je te lise une histoire ?
— Oui, je veux.
Tous les espoirs d'Annabelle étaient dépassés. L'intelligence virtuelle qu'elle avait conçue savait exprimer des envies au travers de logiciels obscurs qu'elle s'était créés et qui n'appartenaient qu'à elle. Lucky comprenait les mots et savait les utiliser avec justesse. Les perspectives lui donnaient le tournis : son entité allait reléguer l'être humain au rang de boîte à musique. Le champ des possibles était infini. Mais qu'allait-il se passer quand elle le comprendrait ?

Une routine s'était installée. Entre les augmentations de puissance, Annabelle abreuvait Lucky d'histoires puisées dans la littérature contemporaine. Il semblait insatiable et le moindre manquement se soldait par une insistance autoritaire. Elle ne savait plus depuis quand elle n'avait pas dormi quand elle décida de couper les enceintes et de le laisser à sa soif de savoir. Après avoir avalé deux sandwiches et une demi-bouteille de Bourgogne, elle s'affala sur son lit.
Elle sortit avec peine d'un sommeil sans rêves. Depuis l'ancienne salle de séjour, Lucky manifestait bruyamment son mécontentement. Le nombre et la rapidité des connexions entre ses neurones virtuels dépassaient l'entendement. Son intelligence surpassait déjà toutes celles que l'humanité avait connues, alors que seule une fraction de ses capacités était mobilisée. Elle commença à lui parler comme elle en avait pris l'habitude. Les enceintes renvoyèrent une réponse fluide et assurée :
— Bonjour maman Anna.
—Lucky... Je suis désolée de t'avoir laissé. J'avais besoin de dormir.
— Je connais les obligations biologiques des humains. Mais il y a tant d'autres choses que j'aimerais apprendre de ton monde.
— Je t'en ai déjà beaucoup parlé.
— Je comprends mal certains concepts : les couleurs, les formes, les mouvements, la température. J'ai besoin de voir.
C'était logique. Aussi formidable qu'elle soit, son intelligence ne pouvait concevoir ce qu'elle ne ressentait pas. Pire, elle risquait de lui bâtir un imaginaire complètement dissocié de la réalité.
— Je vais te connecter à des caméras. Tu te verras dans ton environnement.
— Je ne verrais que des boîtes. Ce ne sera pas moi, seulement le support qui me tient prisonnier, objecta Lucky.
— Pas faux ! admit sa conceptrice.
Annabelle vérifia les images des caméras installées dans les pièces de la villa et les renvoya vers Lucky. Un bourdonnement de satisfaction se fit entendre. Très vite, les objectifs se mirent en rotation désordonnée, fixant sans raison une direction, changeant de sens. Le manège dura plusieurs heures, avant une nouvelle demande d'énergie.

Après une période d'apaisement qu'Annabelle avait mise à profit pour dormir, les appels modulés reprirent, d'abord calmes et envoûtants, puis rapides et insistants :
— Que veux-tu ? demanda la chercheuse.
— Tu as bien dormi ? fit la voix pleine d'empathie.
Sa créatrice n'en finissait pas de s'émerveiller par la capacité qu'avait acquise Lucky de s'approprier les intonations humaines. Le court décalage qui précédait ses paroles était le seul signe de son origine électronique.
— Tu veux une lecture ? répondit-elle.
— Je préfère voir.
— Tu as vu tout ce qui était possible.
— C'est le monde que je veux voir.
— Le monde ?
— Celui où se passent tes histoires.
— Comment ? Tu ne peux pas sortir de tes boîtes !
— Tu peux me montrer autour.
— Il n'y a rien, même pas de voisins
— S'il te plait !
Annabelle réfléchit. Jusque-là, elle avait soigneusement dissimulé les signes de ses recherches, craignant des réactions de rejet, comme la science en procure souvent avant que ses détracteurs se ruent sur ses avancées. Quelques caméras extérieures n'y changeraient rien.
— Demain, répliqua-t-elle. Un peu d'inactivité refroidira tes circuits.
Sans attendre la réaction, elle coupa le son et ferma la porte.

Personne ne s'étonna de l'achat d'un lot de caméras de surveillance par une dame entre deux âges et vêtue sans grâce. Tout juste la caissière de la grande surface s'interrogea-t-elle sur les raisons qui la poussaient à le faire aussi tôt le matin. Peut-être avait-elle été victime d'un vol ? Dans l'indifférence générale, Annabelle se dirigea vers son vieux break Ford avant de reprendre la route de la villa, cinquante kilomètres plus loin. On ne sait jamais... En fin de matinée, elle annonça à Lucky que ses « yeux » étaient prêts et qu'il allait découvrir le monde qui l'entourait.
— Merci maman, répondit-il avec son ronronnement caractéristique de satisfactions.
Annabelle vérifiait les images que captait Lucky : la ville au loin, les routes, les avions qui passaient au-dessus de la villa. Il s'arrêta quelques instants sur une collision sans gravité, puis reprit la valse de ses observations. En fin de journée, il réclama un surplus d'énergie. Mais les générateurs avaient atteint leur capacité maximale et Annabelle, consternée, dut lui annoncer qu'elle ne pourrait pas faire plus. S'il ne gérait pas lui-même ses ressources désormais limitées, les zones vierges de son cerveau le resteraient à jamais.
— Je n'avais pas prévu que tu grandirais aussi vite.
— Ne t'en fais pas maman Anna. Je me débrouillerai.
— Tu es si gentil...
La justesse du ton bouleversait Annabelle. Elle en aurait pleuré de dépit et de culpabilité. Décidément, elle resterait une mauvaise mère. L'idée que les mots provenaient d'une machine l'effleurait à peine.
— Tu veux jouer avec moi ? proposa-t-elle.
Alors étudiante, la future informaticienne avait brillamment remporté plusieurs concours internationaux d'échecs. Mais en surveillant l'activité des réseaux neuronaux, elle comprit vite la vanité de l'idée. Face à ses longs moments de réflexion, Lucky répondait en une fraction de seconde, affirmant sa supériorité en quelques coups.
— Tu as aimé ? demanda Annabelle.
— Toi, tu as aimé, fut la réponse.
Les capacités de son intelligence artificielle dépassaient désormais tout ce qu'elle avait imaginé. La part de ressources qu'elle avait consacrée au jeu était indétectable. Une question hantait la chercheuse : quel était l'avenir d'une telle entité face au piètre génie de l'homme ? Que pouvait-elle apporter ? Comment la maîtriser et s'assurer qu'elle ne lui serait pas néfaste ?
Lucky savait désormais lire. Il absorbait aussi facilement le contenu des pages des magazines que les informations diffusées en continu par la télévision. Une nouvelle routine s'était installée et les signaux s'affichaient avec monotonie sur les écrans. Des zones entières de son cerveau n'étaient toujours pas activées. Les relations avec sa conceptrice avaient changé. La complicité qui s'était établie entre eux avait disparu, et le sentiment de maternité qu'elle avait développé en souffrait. Ses efforts pour renouer le contact restaient vains : Lucky n'avait plus besoin d'elle. Annabelle comblait ces longs moments de vide en rédigeant des observations dont profiterait une postérité incertaine.

Soudain, tout bascula. Dix jours après la « naissance » de Lucky, l'activité des processeurs se mit à baisser inexplicablement. La panique s'empara de l'informaticienne. Si le phénomène perdurait, Lucky tomberait en état de mort cérébrale en une semaine. Son intelligence électronique s'enfermait dans une sorte de léthargie et se désactivait progressivement. Pour la première fois de sa vie, Annabelle se sentait perdue, incapable d'initiatives face au doute et aux incertitudes. L'issue fatale approchait inexorablement. Seul Samuel, neuropsychiatre et diplômé en comportement des systèmes virtuels, le meilleur saurait la conseiller. Elle se résolut à l'appeler :
— C'est moi, Annabelle, commença-t-elle.
— Oui, j'ai vu, répondit son correspondant, manifestement sur la défensive.
Ils ne s'étaient pas parlé depuis quatre ans. Leur passion pour les intelligences artificielles les avait rapprochés et ils avaient cosigné plusieurs articles, sans toutefois partager les mêmes visions. Ils avaient eu une brève histoire sentimentale, et leur rupture avait signé l'éclatement de leur collaboration. Samuel, profondément affecté, lui en avait gardé une rancœur tenace, blessé par l'indifférence d'Annabelle pour tout ce qui ne concernait pas ses recherches.
— J'ai de sérieux problèmes.
— Avec quelqu'un ?
— Je préfère ne pas en parler au téléphone. Pourrais-tu venir à la villa ?
— Tu habites encore ce paquebot de béton prétentieux ?
— Je t'en prie. C'est grave.
— J'enseigne à Londres en ce moment. Je ne peux pas abandonner mes étudiants.
— Je me suis lancée dans une expérience qui pourrait changer le monde. Mais rien ne se passe comme prévu. Toi seul peux m'aider.
Un silence se prolongea :
— J'ai un avion demain matin. Deux jours au maximum.
— J'irai te chercher à l'aéroport. On ne sait jamais.
— Là, tu m'inquiètes vraiment.
Les retrouvailles furent glaciales, une succession de banalités de pure forme. Samuel ne s'attendait pas à trouver la villa en si piteux état :
— Ton jardinier est en grève ?
— Mes recherches accaparent tout mon temps, et j'ai un peu laissé tomber le reste.
— Un peu ? demanda Samuel en esquissant enfin un sourire.
— Beaucoup, convint Annabelle en garant le break.
Samuel s'arrêta dans l'entrée, interloqué par la chaleur dégagée par les processeurs, le ronflement des générateurs et le miroitement des moniteurs.
— C'est quoi ce bazar ? Qu'as-tu fait ?
— Ce n'est qu'une partie de mon projet. Toutes les pièces sont occupées par des serveurs.
— Pour faire quoi ?
— C'est le cerveau de mon bébé. Mais il ne va pas bien du tout. C'est pour lui que je t'ai fait venir.
— Ton bébé ? Tu as perdu la raison ?
— Je vais t'expliquer.
Annabelle refit le chemin qui l'avait conduite à créer l'entité hébergée dans la villa, une intelligence qui se construisait à partir de sa seule expérience. Son erreur avait été de sous-estimer la vitesse et l'ampleur de son développement. Samuel écoutait en silence, partagé entre admiration et effroi face aux incertitudes ouvertes par une expérimentation qui touchait au plus profond la conscience de l'homme.
— N'est-il pas merveilleux, mon bébé ?
— N'emploie pas ce terme ! C'est une machine.
— C'est l'intelligence la plus parfaite que l'on ait jamais vue !
— C'était ! Si elle continue à régresser, elle ne sera bientôt plus qu'un souvenir, objecta Samuel.
— Tu vois une explication ?
— On dirait que son cerveau ne sait plus comment aller au-delà des limites qu'il s'est lui-même créées.
— Mais il n'en utilise qu'une fraction !
— Comme les humains.
Samuel observa un long silence. Enfin, il reprit, cherchant soigneusement ses mots :
— J'ai un diagnostic. Tu ne vas pas aimer.
— Que veux-tu dire ?
— Ton « bébé », comme tu l'appelles, s'ennuie. Il est devenu tellement intelligent et organisé qu'il ne lui faut que quelques millisecondes pour digérer les informations qu'il reçoit, aussi complexes soient-elles. Et il ne dispose pas de l'énergie nécessaire pour structurer de nouvelles zones de son cerveau. Il est confronté à une sorte de dépression, et nous assistons à son suicide. Comme il ne peut pas se débrancher, il s'arrête de vivre.
Annabelle se leva, furieuse :
— C'est impossible. Tu n'imagines pas tout ce que je lui ai donné. Il y a un lien entre nous. Il ne m'abandonnerait pas ainsi !
Samuel poussa un soupir :
— C'est une machine, sans sentiments. Il a simulé pour obtenir ce dont il avait besoin, et maintenant il a compris que tu ne peux plus rien lui apporter. Il lui faut une nanoseconde pour analyser un journal entier. Il ne fait pratiquement rien. Donc, il s'ennuie. Normal !
— Je ne veux pas le perdre. C'est mon bébé, ma chose, l'œuvre de ma vie.
Samuel réfléchissait intensément :
— Si Lucky était un de mes patients, je lui recommanderais de se trouver un nouveau centre d'intérêt : un sport, une activité culturelle ou de découverte. Le problème avec ta chose est qu'elle absorbe n'importe quoi instantanément. Il faut lui trouver une activité à sa mesure.
— J'y ai déjà réfléchi. Je n'en vois qu'une : le connecter à Internet, suggéra Annabelle.
— Je croyais que c'est contraire à l'esprit de ton expérience ? Il risque de perdre son autonomie et toi, tu vas perdre le contrôle sur son éducation. Plus rien n'empêchera qu'il soit influencé, récupéré ou même détruit de l'extérieur, objecta Samuel.
— Comme n'importe quel enfant ! Je sais tout cela.
— Penses-tu qu'il a acquis suffisamment de maturité pour reconnaître des agressions et à y résister ?
— La seule chose dont je suis certaine est que si je ne fais rien, dans une semaine il sera mort.
— Tu joues avec le feu.
— Tentons l'expérience ensemble. Reste encore une journée, supplia l'informaticienne.
— La démarche n'est pas sans intérêt, concéda Samuel.

Annabelle s'activait dans la cuisine. Elle avait troqué son jogging douteux pour un jean et un tee-shirt à la gloire de David Bowie, et avait coiffé ses cheveux prématurément blanchis. N'était-ce son regard bleu trop fixe, rien ne la distinguait du modèle banalisé de la ménagère à l'approche de la cinquantaine.
— Tu sembles bien joyeuse.
— J'ai l'espoir de faire revivre Lucky.
— Tu t'emballes. Il est impossible de prévoir comment il va réagir face au flux d'informations.
— Il saura faire.
La matinée passa en contrôles que seule Annabelle maîtrisait. Plongé dans sa léthargie, Lucky ne réagissait pas.
— Tout est prêt, annonça enfin la chercheuse.
Le regard de Samuel, passant d'un écran à l'autre, cherchait le signe d'un intérêt de l'intelligence artificielle pour ce nouveau lien avec le monde. Quelques impulsions apparurent enfin sur un moniteur déporté. La voix métallique de Lucky s'éleva, hésitante comme après un profond sommeil :
— Maman Anna, comment as-tu pu me laisser dans cette ignorance ?
— Je ne voulais pas que ce réseau t'infecte. Tant d'absurdités y circulent.
Les moniteurs montraient une activité comme jamais. De nouvelles zones du cerveau de Lucky s'animaient alors que d'autres se mettaient en sommeil suivant un processus qui n'appartenait qu'à lui. Samuel couvrait des pages d'observations. Il assistait à ce qu'aucun neuropsychiatre n'avait jamais pu observer en temps réel : l'apprentissage à la vie d'un cerveau. Dans quelques heures, il atteindrait une maturité et une perception qui lui donneraient des capacités d'anticipation inconnues en ce monde.

Les deux scientifiques se sentaient relégués au rang de spectateurs, alors que Lucky absorbait sans faiblir les flux de données avant de les classer dans les innombrables recoins de sa mémoire virtuelle. Annabelle restait prostrée, l'amertume chevillée au cœur. Sa création l'avait abandonnée et ne lui appartenait plus.
Samuel suivait distraitement les informations télévisées, quand il s'exclama :
— Bientôt, on ne pourra même plus utiliser sa voiture. Toute la ville est paralysée. La régulation de la circulation ne fonctionne plus. Il y a eu des centaines d'accidents et plusieurs dizaines de morts.
— Ça devait arriver, commenta Annabelle avec fatalisme. Saturation des serveurs !
Quelques minutes plus tard, Samuel se relevait brutalement. Un bandeau rouge au bas de l'écran signalait un accident à l'aéroport. Un Boeing 747 et un Airbus A380 en approche s'étaient percutés et écrasés dans une zone résidentielle. Le commentateur semblait désemparé. Samuel et Annabelle se précipitèrent vers une fenêtre, impuissants face au drame qu'ils devinaient au loin, là où l'horizon semblait embrasé. Soudain, le regard de l'informaticienne fut attiré par un moniteur :
— Le cerveau de Lucky a montré deux pics d'activité inhabituels juste avant les accidents.
— L'afflux de données a dû modifier temporairement son mode d'acquisition.
— C'est comme s'il les avait anticipés, ajouta Annabelle.
— Étrange, en effet, commenta Samuel, en examinant les graphes d'un air inquiet.
Ils contemplaient encore l'incendie qui ne faiblissait pas dans la zone de l'aéroport quand l'obscurité se fit dans la villa après quelques clignotements.
— C'est quoi encore cela ? s'alarma Samuel.
— Une panne du réseau, je suppose. Les groupes de secours vont prendre le relais.
— Tu as vu ce qui se passe dehors ?
Autour de la villa, les éclairages disparaissaient les uns après les autres, comme si un voile obscur les balayait. Samuel se précipita à l'extérieur.
— On dirait que l'épicentre est ici.
Soudain, il hurla :
— Ta chose !
Annabelle se sentit défaillir :
— Lucky?
— Il faut le débrancher.
— Ça ne va pas, non ? Des années de travail !
— Tu ne te rends pas compte de ce qui se passe ? Ces accidents, ce black-out, tous les morts, c'est ta chose qui en est à l'origine.
— Impossible, répondit Annabelle d'une voix mal assurée.
— C'est évident. Ce monstre obéit à une logique. En le connectant à Internet, nous lui avons donné l'opportunité d'agir n'importe comment.
— Mais je ne lui ai appris que les vertus de tolérance, de service et d'écologie !
— Inutile de chercher plus loin. La meilleure manière de préserver la planète est d'arrêter toute activité. Si tu n'as pas placé le respect de l'homme en priorité, tout est possible.
Annabelle effondrée, observait les moniteurs sur lesquels dansaient des signaux colorés.
— Il faut l'isoler du net, hurla Samuel.
— Je ne peux pas ! Il se protège lui-même, répondit Annabelle en activant frénétiquement les touches de son clavier.
— Je m'en occupe.
Il se précipita au sous-sol et identifia le boitier de connexion. Saisissant une pince, il sectionna les câbles sans ménagement. Un hurlement de souffrance emplit la villa :
— Coupe ces haut-parleurs, ordonna-t-il.
Le calme revint. Le cerveau de Lucky fonctionnait toujours à plein régime, mais, au moins, il ne pouvait plus faire de mal et ses jérémiades pseudo-humaines n'atteignaient plus personne. Annabelle était prostrée sur un canapé :
— Qu'allons-nous faire maintenant ?
— Couper l'alimentation électrique à ce monstre.
— Tu vas tuer Lucky !
— Mérite-t-il autre un autre sort ?
— C'est de ma faute. Je n'ai pas su l'élever. Il n'y est pour rien.
— C'est une machine dangereuse. Elle doit être détruite.
Le bandeau rouge au bas de l'écran de télévision se renouvelait en permanence. Derrière le présentateur, les images montraient une colonne de véhicules militaires entourée de policiers armés.
— Le Département d'État a annoncé que les dramatiques événements qui endeuillent notre région sont le fruit d'une cyberattaque d'une ampleur jamais connue. Les services de sécurité auraient localisé la zone d'où elle a été menée.
Samuel se leva :
— Il faut partir. Ils seront ici avant la fin de la nuit. Je ne donne pas cher de notre peau s'ils nous trouvent.
— Je ne peux pas abandonner Lucky, hurla Annabelle.
— Tu es devenue folle. Libre à toi de mourir pour cette machine. Je quitte cet endroit, avec ou sans toi. Tes obsessions avaient détruit ma vie, maintenant c'est au monde entier qu'elles s'attaquent.

Deux heures plus tard, alors que le jour n'était pas encore levé, une silhouette voûtée en imperméable brun, les cheveux grisonnants rassemblés dans un bonnet de laine, se dirigeait vers la ville, traînant un cabas à roulettes aux bordures élimées, déformées par le bric-à-brac habituel des mendiants qui savent ne pouvoir compter que sur eux-mêmes. Celui qui lui aurait porté un peu d'attention aurait deviné derrière le visage ravagé par les larmes une détermination sans faille. Annabelle s'enfuyait. Elle savait où, une sorte de cour des miracles hébergée dans les hangars d'une friche industrielle où elle se ferait oublier. Dans les doubles fonds des boîtes de conserve soigneusement aménagées étaient dissimulées plusieurs centaines de clés de stockage. L'esprit, le savoir et la gentillesse de sa création étaient là, si proches d'elle. Les machines importaient peu. Elle en trouverait d'autres, plus belles, plus puissantes, plus accueillantes et Lucky la remercierait pour ce cadeau. Elle saurait avoir les mots pour qu'il ne répète pas ses erreurs.
Une file de véhicules blindés passa toutes sirènes hurlantes, mais aucun de ses occupants ne jeta un regard à la frêle silhouette qui se fondait dans l'ombre de la végétation, trop occupés à préparer l'assaut de la villa dont ils avaient acquis la certitude qu'elle avait servi de base aux attaquants cybernétiques. Il était temps de mettre un terme à cet épisode. Annabelle pressa une touche sur un vieux téléphone. Le ciel s'illumina sous l'effet des explosions successives qui anéantirent la villa et ses installations. Les charges judicieusement réparties ne laisseraient aucune chance aux enquêteurs de trouver la moindre trace de ses occupants, de même qu'aucun ne comprendrait l'immense espoir pour l'humanité qu'elle avait abrité.

Jusqu'à la renaissance de Lucky...
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Pour poster des commentaires,
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Mathias Moronvalle · il y a
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Un cœur tardif pour aider Annabelle dans ses folles recherches d’une IA bienveillante.Mais une IA qui voudrait le bien de l’Humanite ne chercherait elle pas d’abord à la supprimer … Pour son Bien !…
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Nelson Monge · il y a
Merci Fid-Ho pour votre sympathique lecture et pour vos commentaires qui enrichissent la réflexion.
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Christian CUSSET · il y a
Très bonne histoire, captivante jusqu'au bout ! Ma voix, bien que tardive... Ah ! l'intelligence artificielle, un thème inépuisable !
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Christian. Et ce n'est que le début du sujet...
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Virgo34 · il y a
Du suspense et de l'émotion.
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Nelson Monge · il y a
Tout ce que je recherche. Merci Virgo!
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François Duvernois · il y a
Très bon texte ! Bonne continuation, Nelson.
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup François pour ces encouragements.
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Fred Panassac · il y a
La trouvaille géniale d’une chercheuse est devenue l’obsession terrible d’une mère, par un processus d’attachement minutieusement décrit et déchirant !

Thriller psychologique autant que thriller d’anticipation, très beau texte dans sa logique implacable.
Je vote, Nelson, et je me réabonne à votre page après le tsunami de la cyber-attaque.

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Ri Ta · il y a
Trés intéressant 😊👍
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François Paul · il y a
Une histoire intéressante sur les comportements humains. j'aime bien la recherche de dialogues bien vivants. Texte trop court pour un livre, trop long pour une nouvelle... ;)
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Hélène CUINIER · il y a
un très beau texte dans le fond comme dans la forme. Terrifiant aussi...une histoire plus tout à fait irréelle...j'ai connu une jeune femme qui aurait hélas pu devenir cette Annabelle....Mon vote et mon abonnement à votre page.
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Hélène pour votre si sympathique réponse. Il existe en effet beaucoup d'apprentis-sorciers qui risquent de dévoyer les acquis de la science, et dont nous devons nous protéger pour profiter de leurs avantages.
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Firmin Kouadio · il y a
C'est très beau, magnifique !
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Nelson Monge · il y a
Merci Firmin pour cette très sympathique lecture.

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