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La vieille dame et les enfants Gavroches

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HaïkUlysse

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«...La vieille dame qui avait peur d’être folle avait fini dans un asile... pourtant, un beau matin d’avril, alors qu’elle prenait pensivement son café avec les autres pensionnaires, comme arrachée à ses souvenirs, elle a entendu le rire des enfants gavroches qu’elle avait accueilli quelques années avant que sa demeure prenne feu... »

Je pense à toutes ces années où nous étions piégés dans sa toile d’araignée lorsque nous ne pouvions nous éloigner de la dame qui avait peur d’être folle.
Elle nous abritait. Elle nous protégeait, certes nous étions ses enfants rois et même dans ses gestes automatisés, elle veillait sur notre sommeil.
Mais nous avions développé un défaut de mécanique à force de rêver aux contes de fées qu’elle laissait sur notre table de nuit.
Un soir, la maison a brûlé. Nous sommes partis aussi vite que nous pouvions, elle hurlait encore à l’aide mais personne n’était venu à son secours ;
Le regard perdu dans l’obscurité naissante, elle avait vu toute sa vie partir en lambeaux, se consumer dans la fumée âcre en quelques minutes.

Nous étions déjà loin sur la route et cet évènement ne semblait affecter aucun de nous trois.

Janvier l’ainé, menait la barque qui devait nous emporter vers le grand large, la liberté absolue.

Pourtant, tapie dans l’ombre, ne voyant jamais son visage mais subissant toujours son influence, la vieille dame nous appelait du fond de son gouffre. On était comme aimanté par ce vide sidéral ;

Par la suite, nous avions appris qu’elle occupait une chambre dans un asile. En réalité, le temps et la distance ne l’avaient pas si éloigné de nos vies : dans toutes nos actions, nos méfaits, elle était là en quelque sorte, dès l’aube jusqu’au crépuscule. Alors que Janvier croyait l’avoir suffisamment humiliée et anéantie en mettant le feu à sa baraque, elle se dressait comme un rempart dans notre progression. Dès que nous apercevions, par exemple, une aubaine pour voler, ses cris qui semblaient venir de nulle part, ameutaient toute la population locale pour nous chasser.

Chaque fois que nous pensions nous reposer ou rester calme un moment, son ombre revenait à l’assaut et la traque recommençait, nous poursuivant sans cesse.

Etoile, notre sœur cadette, jouissait d’un don inné et intuitif pour percer l’avenir, ce qui la dotait d’une intelligence froide et machiavélique. Elle s’était perdue une nuit, à l’heure d’une énième course poursuite à travers un marécage que nous traversions à grandes enjambées pour lui échapper.
Etoile disparue, une douleur supplémentaire venait nous abattre encore plus profondément : quel était l’intérêt de sectionner un arbre sans vie, déjà nu, déjà malade ?
C’était donc ici-même que les ombres des défunts réapparaissaient pour prendre les rares personnes qui valaient vraiment la peine, l’effort de vivre.
Nous quittâmes cet endroit semblable à l’enfer où tous ces malheureux vagabonds formaient une foule courroucée, comme fâchée de n’avoir pas eu le temps ou même la possibilité de vivre...

Peu après, une vieille cicatrice s’était ouvert le long de mon bras, jusqu’à la main droite. Je me souviens que j’avais alors serré le poing : mes veines amochées avaient rejeté en pus noirâtre un sang qui semblait de l’encre : c’était la vieille folle qui écrivait sur mon corps ses sentences, non pas pour se venger, mais comme on marque au fer rouge un esclave, pour montrer à qui il lui appartient ;
Même dans mes rêves les plus intimes, elle avait semé sa larve assoiffée d’amour possessif. Sa grande ambition était de nous retrouver tous, morts ou vifs, peu lui importait. Je le savais puisqu’à présent je la regardais par la fenêtre sortir d’une petite boite en métal, qu’elle avait bien planquée dans sa chambre d’hôpital, les cheveux ensanglantés de notre regrettée Etoile.

Je demeurai silencieux, englué dans une immobilité hypnotique d’où je ne devais prononcer aucune parole.
Après une absence injustifiée, la vieille avait été placée dans une chambre close qu’elle peuplait encore de rêves séquestrés comme elle.
Sur le rebord de sa fenêtre, la vieille avait laissé quelques miettes de pains pour attirer moineaux et pinsons dont elle aimait la calme présence, leur pépiement incessant.

...

A suivre !
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Maud · il y a
:-)
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