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La vieille au chien

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Charlie Robert

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Sa bouche s'humecte de salive tandis qu'elle penche la tête sur les longs congélateurs blancs. Elle fait toujours le tour du magasin pour regarder tout puis revient sur ses pas, quelques idées fixes en tête.
Elle a vu des poulets farcis, et le mot est dans sa gorge comme une bouchée de crème à la sauge. Il y a aussi des tourtes à la viande, dont le jus parfumé emplit déjà son palais, des crevettes sautées à l'ail, du velouté de potiron, des fricassées de cèpes, il y a trop de choix, trop de mots appétissants, ils coulent sur sa langue – c'est pour ça qu'elle salive. Pas seulement quand elle imagine ce qu'elle va préparer, mais aussi parce qu'elle sait qu'en rentrant, elle allumera la télévision, et Daisy contre ses jambes elle ira déballer les sacs dans la cuisine, ranger les plats dans son petit congélateur à elle. Puis elle mettra le poulet farci au four et ira s'asseoir devant la télé en allongeant les jambes et en trempant les lèvres dans un petit verre de porto rouge.
En attendant.
En attendant que le poulet cuise, que sa peau roussisse et grésille, qu'il baigne dans ses sucs et qu'enfin elle puisse l'ouvrir d'un grand trait de couteau pour découvrir la farce sous la chair.

Elle dépose une large tranche de blanc dans son assiette, le trouve un peu trop blanc. Et la farce ? C'est cette pâte grisâtre, qui ne se tient pas, et qui tombe par paquets dans le plat, bientôt noyée dans la sauce huileuse ? De son couteau, elle pousse mollement un bout de viande dans sa fourchette.

Daisy, elle, n'est pas déçue. Elle tourne autour de sa chaise en poussant de petits gémissements pitoyables, elle se frotte, elle la regarde. On dirait qu'elle a faim, qu'elle en souffre même... Pourtant elle a vidé son écuelle, ce matin. Peut-être est-elle malade, rongée de l'intérieur par un ver solitaire qui pompe tout ? Ses yeux sont comme mouillés, ils la regardent encore, la supplient, et elle est la seule à pouvoir arrêter cette douleur. Alors Marie se lève, sourit à la chienne et pose son assiette sur le sol – de toute façon elle n'en aurait pas mangé beaucoup plus. C'est si bon de voir la petite se régaler comme ça, on dirait qu'elle veut tout engloutir.
Doucement mon chéri, tu sais ce qu'a dit le docteur, doucement. Tu auras un peu moins, ce soir, il ne faut pas que tu grossisses encore, et puis je ne pourrai bientôt plus te porter... Doucement.
Daisy lui répond par un long regard, si plein que Marie a envie de pleurer, comme ça, d'un coup, rien qu'en sentant filtrer de ces bons yeux un amour énorme, immense, sans compromis.

C'est comme ça qu'elles se sont reconnues, quand Marie est venue chercher un compagnon au refuge du Kounak, quelques jours après la mort de Charlie. Pas pour l'oublier – on n'oublie pas Charlie, et puis il est toujours là puisqu'elle porte une touffe de ses poils dans un médaillon sur sa poitrine. Pas pour l'oublier, non, pour continuer, simplement. Elle a calculé combien de temps il lui restait à vivre, et qu'elle pourrait peut-être survivre à un autre chien. A condition qu'il soit petit, qu'elle puisse le porter. Imaginez s'il tombait malade, s'il ne pouvait plus marcher : il faudrait bien qu'elle l'emmène chez le vétérinaire, que quelqu'un le soigne.
Elle l'avait fermement décidé avant de partir pour le refuge, mais elle n'avait même pas eu besoin de se le répéter là-bas. A peine était-elle entrée dans la pièce aux petits chiens que Daisy, toute jeune à l'époque, ébouriffée de poils et les oreilles tombantes, était venue lui renifler les pieds avant de lever la tête vers elle pour réclamer une caresse. Pour la première fois elle n'avait pas eu besoin de réfléchir, elle n'avait pas hésité : Daisy l'avait regardée et c'était comme si elle s'appuyait sur quelque chose de sûr, d'infaillible. Comme si elle pouvait s'asseoir sans risque, s'installer un peu confortablement dans la vie, en attendant la mort. Daisy était là.

Et elle était encore là, maintenant que Marie se faisait vieille et qu'elle avait ralenti sa marche.
Elles avaient conservé leurs habitudes à travers les années : chaque matin, vers 6 heures, Daisy remuait un peu sur l'oreiller et Marie comprenait que c'était l'heure. Elle traçait deux traits de rouge sur ses lèvres, brossait ses cheveux pour leur donner un peu de volume, enfilait un imperméable par dessus sa chemise de nuit puis chaussait ses mules à petits talons pour descendre promener Daisy dans la rue. Avec le temps, les traits étaient devenus moins précis, et depuis quelque temps ils débordaient souvent des lèvres devenues plus minces, mais Daisy s'en moquait, et Marie ne le remarquait pas.

Vers 9 heures, après le petit-déjeuner, elles partaient s'installer pour une heure dans le bistrot du coin de l'avenue.
- Comment vont mes petits bichons aujourd'hui ? demandait le patron en commençant à préparer une théière sans attendre la réponse.
Marie riait doucement, se penchait pour caresser Daisy et s'enfonçait dans son fauteuil près de la fenêtre. La discussion n'allait jamais plus loin et c'était bien comme ça. Elle buvait son thé tranquillement, Daisy couchée près d'elle, tout en regardant passer les gens de l'autre côté de la vitre. Au début elle s'amusait à scruter chacun d'entre eux, à chercher des ressemblances, à imaginer des répliques, à repérer des détails amusants auxquels elle pourrait repenser une fois rentrée à la maison. Et puis elle n'avait plus observé si précisément, elle les imaginait plus qu'elle ne les regardait. Ils n'étaient plus que des hommes, des femmes et des enfants qui marchaient vite et qu'elle plaignait pour la plupart, comme elle plaignait le monde. Ils couraient toujours, la main frénétiquement accrochée au téléphone, entre deux trajets, deux rendez-vous, deux obligations. Des gens, des gens qui parlent, des gens qui courent, des gens qui vont. Des gens qui travaillent et qui ne vivent que pour ça. Qui ne prennent pas le temps d'écouter ce qu'ils se disent en eux-mêmes, qui préfèrent étouffer leurs voix secrètes sous un flot de paroles, qui sautent d'un coup de fil à l'autre, d'une émission à l'autre, d'une conversation à l'autre, sans jamais s'arrêter.

Une fois son thé bu, il fallait songer aux repas du jour, aux courses à faire. Elle sortait un carnet, un crayon qu'elle avait pris soin de tailler avant de sortir, et elle dressait une liste. Parfois elle avait une recette en tête, la plupart du temps elle inscrivait seulement les ingrédients dont elle avait besoin pour préparer la nourriture de Daisy, qui variait selon les jours – elle essayait de s'en tenir à un menu régulier, pour mieux équilibrer son alimentation : le mercredi, par exemple, pour son repas de midi, elle mixait un demi-poulet, deux cœurs de canard, une courgette, une carotte, une mandarine et deux cuillerées d'huile de foie de morue. Pour son déjeuner à elle, elle se laissait le plus souvent guider par ses envies, et traînait longuement entre les rayons avant de faire son choix.

Puis elle rentrait, buvait son porto et déjeunait avant de consulter les programmes de l'après-midi.

Elle aimait beaucoup le moment où elle rentrait chez elle chargée de courses et verrouillait la porte d'entrée, car elle savait qu'elle n'aurait plus à ressortir avant le soir, tard, pour la dernière promenade de Daisy. Si elle avait pu, elle aurait fermé les volets, tiré les rideaux et coupé le téléphone. Mais alors sa fille, qui l'appelait si rarement, aurait pu exceptionnellement chercher à la joindre et s'inquiéter de ne pas la trouver chez elle. Ou bien une voisine aurait pu entendre le son de la télévision, venir sonner à la porte pour lui emprunter un peu de sel, ou simplement bavarder un peu, et s'étonner de la trouver dans l'obscurité.

Ce jour-là, alors que Daisy lèche les dernières miettes de farces, elle pense à sa fille, justement, qui doit venir la voir ce soir avec Maxime, son « ami ». C'est elle, Suzanne, qui met les guillemets. On dirait que les mots lui brûlent le bout des lèvres, quand elle parle de lui. On viendra dîner ce soir avec Max, si ça te va. Sans laisser à Marie le temps de répondre, elle continue d'une voix un peu hystérique – peut-être se veut-elle enjouée ? Ne t'embête pas, ne prépare rien de spécial, on vient surtout pour te voir, fais comme à ton habitude.
C'est du faux, ces précautions qu'elle prend, ça ne veut rien dire : on vient dîner, ne change rien. Et quoi ? Ca l'oblige à faire le ménage, alors qu'on est mercredi. Ca l'oblige à faire la cuisine pour eux, ça l'oblige à installer la grande table, ça l'oblige à se coucher tard, ça dérange tout. D'habitude, le soir, elle sort Daisy vers 18 heures, puis rentre pour enfin s'enfermer. A cette heure-ci, elle en a le droit. Dès qu'elle revient de promenade, elle ferme les volets du salon, puis ceux de la chambre. Ensuite elle se sert un petit verre de porto avant de réfléchir à ce qu'elle pourrait bien se préparer. Et tout se passe si tranquillement... Tant que le dîner n'est pas prêt, elle boit son porto à petites gorgées, écoute l'alcool descendre dans sa gorge, ferme les yeux pour mieux se pénétrer du goût fumé du vin.
Mais là...

Elle a passé plus de deux heures à récurer la salle de bains et la cuisine, à passer l'aspirateur partout, à dépoussiérer les livres et les bibelots. Maintenant elle doit encore éplucher les légumes, préparer le rôti, mettre le couvert... Résister aux yeux implorants de Daisy qui a senti l'odeur du sang, la calmer en mixant les cuisses de canard, le cœur d'agneau, les épinards, la poire, le germe de blé et le fromage fondu avant qu'ils n'arrivent.

Elle sait ce que pense sa fille. Même si celle-ci n'oserait jamais lui dire quoi que ce soit – elle est bien trop bonne, bien trop prévenante –, elle sent peser sur elle son regard qui juge, qui rabaisse et qui désavoue : tout ça pour un chien ! Tu perds la tête !
Elle s'en moque. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Les récits interminables dudit Maxime qui croit distraire la vieille en lui racontant par le menu des anecdotes sur son boulot de fou, la super ambiance dans l'équipe, la méchante pression qu'il subit pourtant, les coups de bourre, la deadline, et au bout de tout ça l'augmentation invraisemblable de 0,33 % qu'il est si fier d'avoir arrachée à son patron. Suzanne écoute son « ami » sans rien dire, elle rigole à ses blagues, elle fait oui de la tête, et surtout elle ne le touche pas, ne s'approche pas de lui, ne l'embrasse pas : tu sais bien, fais attention, maman est tellement seule, ça lui rappellerait trop de choses, elle n'a jamais voulu se remarier quand papa est... Et là elle étouffe un soupir, elle triture un bouton de chemise, elle renifle une fausse morve en prenant l'air pénétré. Tu sais bien, elle est tellement seule depuis, je ne veux pas qu'elle puisse...

Elle ne comprend rien.
Elle n'est pas seule du tout. Elle a Daisy, et elle l'a sans crainte, complètement. Elle est bien, elle aime sa vie – c'est quand les autres y pénètrent qu'elle est triste.

Ou seulement quelques rares fois, sans qu'elle sache pourquoi.
Ca la prend quand la nuit tombe, le dimanche, ou bien quand elle ouvre les volets et que le ciel est gris. Alors elle pleure.
Mais elle n'est pas triste, elle n'est pas seule. Elle pleure et ça ne veut rien dire.

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