3
min

La vie de Vincent

Image de Philippe Ribaud

Philippe Ribaud

689 lectures

33

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Vous comprenez, tout a commencé sur une route, quelque part au nord de la Bourgogne, une nuit d’automne. Je ne roulais pas très vite parce qu’il y avait du brouillard et parce que mon père m’avait prêté la 504, pour la première fois, pour faire ce long aller-retour.
J’étais un peu fatigué. À cette époque, les phares jaunes étaient encore en vigueur et si j’avais bien lu des romans où l’on parlait de faisceaux qui trouent l’obscurité, j’avais plutôt l’impression de naviguer dans une sorte de halo. Sur cette départementale forestière, je slalomais de virage en virage. Ce n’est que plus tard que j’ai appris à skier, mais j’imaginais déjà les sensations que cela devait procurer. Je me laissais bercer.
Dans un virage un peu plus prononcé, j’ai vu soudain une forme circulaire et grisâtre me dépasser, tournoyant en silence.
J’eus à peine le temps de penser que cela pouvait être un enjoliveur et que c’était alors nécessairement l’un des miens, qu’il était déjà trop tard pour freiner et espérer retrouver le bosquet où il avait sans doute atterri.
À la plus proche aire de repos, en faisant le tour de la voiture pour me détendre un peu, j’ai effectivement constaté que l’enjoliveur arrière-gauche manquait.
Alors, en arrivant enfin à la maison, après plusieurs heures de trajet, frustré et un peu inquiet face à une éventuelle réprimande, je savais ce que je devais faire.

Depuis cette date, je sauve des enjoliveurs.

Attention, pas n’importe lesquels : je ne fais pas dans le cadavre, ni dans les gueules cassées qui demanderaient une reconstruction trop importante. Je ne fais pas non plus de collection ; c’est une collecte, une sauvegarde. De plus, je ne récolte que les anonymes. Je proscris tout métal et toute matière noble ; toute marque de fabrique ou signe distinctif ; toute couleur. Je ne prends que les enjoliveurs abandonnés dans les fossés ou sur les accotements, au pied des platanes et exclusivement ceux en plastique gris mat.
Je prospecte en campagne, au hasard des chemins vicinaux, au bord des talus fraîchement fauchés, le long des ornières et sous les gravillons. Je prospecte en ville, près des trottoirs défoncés, à côté des bouches d’égout ou au fond des cours de garages, là où ils se rangent en piles comme des punaises lubriques. Le long des avenues, dans les ruelles dépavées ou encore sur les gazons disciplinés par les jardiniers municipaux ; je ne m’interroge pas sur l’enchaînement des faits qui ont projeté ces enjoliveurs sous mon regard, ni sur le passé de ceux qui ne sont pas revenus sur leurs pas pour les récupérer.
Ce n’est pas leur histoire qui m’intéresse mais leur présent ; ou plutôt leur présence sans prétention. Que sont-ils pour être aussi négligeables, aussi négligés de tous ? Combien de véhicules doivent circuler avec des roues dépareillées ? Comment se fait-il qu’on ne le remarque pas, alors qu’il me semble qu’il n’y a pas un kilomètre carré qui ne recèle pas d’enjoliveur perdu ?

Je les classe par nombre de branches, quantité d’orifices ou d’emplacements pour les boulons et accès à la valve et je les range ensuite par taille ; de 13 à 17 pouces.
Il y a ceux qui sont fendus, éraflés, estropiés, un peu cabossés, amputés, griffés, voilés au soleil, attaqués par le sel, ternis par le ruissellement des hydrocarbures et des eaux mélangés.
Il y a ceux qui ont un défaut de pigmentation et ceux tachés par le goudron et le caoutchouc fondus ou d’autres produits encore non identifiés.
Il y a celui-ci, plus rare, puisqu’avec couleur, portant un trait de bombe fluo ; de ceux que trace la police pour repérer les véhicules qui n’ont pas bougé de la semaine.
Il y a celui-là qui n’avait rien de spécial au départ, mais pour qui j’ai dû traverser un périphérique à huit voies.
Et il y a mon préféré qui dévoile, quand on le retourne, un nid d’oiseau.

Je note tout dans un bloc format A5 que je n’oublie jamais : le lieu, la date, l’heure, les circonstances précises ; je prends une photo ou je fais un croquis et puis, rentré chez moi, je dépose les blocs une fois remplis dans un tiroir fermé à clé.
J’ai quelques échecs, bien sûr. La dernière fois j’avais repéré un objectif, déposé sur le bateau d’un trottoir bas, le long d’un boulevard de ma ville. Je me suis garé mais en descendant avec précaution de mon véhicule 4x4 j’ai vu une camionnette de plombier qui reculait et j’ai entendu le bruit sec. Je me suis rappelé cette autre nuit, lorsque j’étais allé dans la cuisine, sans éclairer et que mon pied nu avait pulvérisé une blatte ; je n’ai pas eu le cœur d’aller voir.
Je reconnais que ce sacerdoce prend beaucoup de place dans ma vie, mais voir tous ces ronds gris, sur tous les murs de mon cinq pièces plus cuisine, ça vous a une de ces gueules !

Chaque année, à la date anniversaire de ma première équipée, je sors un des bloc-notes ; je le relis avec soin, pour bien me souvenir. Ensuite, je prends solennellement un manche de balai pour figurer une lance et je m’en vais, comme avant un tournoi, frapper, un à un, les écus des Chevaliers de la Route. Je décroche celui qui m’a semblé sonner le plus fort, je le retourne afin de former un calice, une coupe sacrée. Je verse des lampées de mon vin le plus rouge que je bois le plus lentement possible.
Une fois cette tâche accomplie, je vais dans la seconde chambre, celle qui n’a pas de lumière.
J’ai passé des années à la tapisser d’enjoliveurs dans un agencement savamment choisi afin que leurs faces rebondies assurent une réverbération phonique optimale. J’ai peaufiné l’orientation de chacun d’eux en quête de la densité voulue. Je me suis attaché, en modifiant peu à peu leur disposition, à gommer les effets d’absorption pour amplifier les sons les plus faibles ; ceux qui d’habitude sont masqués par les sons les plus hauts.
Je fais un dernier réglage, jamais satisfait, et alors seulement, je prends la télécommande ; je m’assois au centre de la pièce et mets ma compilation de musique Krautrock. Je fais résonner en boucle Autobahn de Kraftwerk, et quand j’ai fixé les murs suffisamment longtemps, je vois tournoyer comme des soucoupes volantes.

PRIX

Image de Été 2013
33

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
Image de Tom Tixry
Tom Tixry · il y a
Excellemment extraordinaire !
·
Image de Mone Dompnier
Mone Dompnier · il y a
Pas ordinaire !
Et que ça roule, maintenant...

·
Image de Lau Blue
Lau Blue · il y a
Complètement déjanté! :)
je vote une nouvelle fois.

·
Image de Zohra Ouchchane
Zohra Ouchchane · il y a
Tout cela me fait penser à toi mais aussi à la chanson de Bashung qui pratiquait aussi beaucoup les bars parrallèles et passait son temps à faire la joie des enjoliveurs pour l'amour d'une connasse qui s'appelait Elvire, je crois.Que dire J'achète, j'adhère, j'adore.Bravo.
·