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La vengeance de Miss Charity Applegreen

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Line Chatau

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Depuis trois jours, Miss Charity ne quittait plus son fauteuil à bascule en osier. Elle n'avait même plus la force de se balancer. Son compost était mort, elle ne mangeait plus, ne se lavait et ne se coiffait plus. Elle restait là, sans bouger, prostrée. Parfois de gros sanglots montaient dans sa gorge et secouaient sa maigre carcasse. Une vieille femme aux yeux délavés, hagarde et épuisée, voilà ce qu'était devenue Miss Applegreen.
Le matin du quatrième jour, elle aperçut son voisin, Albert Blacksheep dit Berti, qu'elle soupçonnait lourdement d'être à l'origine de la mort de son compost. Il se pavanait dans son jardin, de l'autre côté du petit mur de pierres. Profitant du beau temps, il exhibait fièrement, sous son maillot de corps d'un blanc douteux, ses puissants pectoraux velus tandis que son short hawaïen rouge à fleurs de Tiaré ne laissait rien ignorer de ses épaisses cuisses dignes de celles d'un lanceur de tronc d'arbres canadien. Sa petite femme au museau de musaraigne, étendait du linge sur un fil tout en l'observant, éperdue d'admiration et de fierté d'avoir un si bel homme à la maison !
Miss Charity sentit alors une vague de colère l'envahir. Une bile amère envahit sa bouche, ses joues virèrent à l' écarlate :
«  Il doit payer son forfait ! Il n'avait pas le droit de tuer mon compost ! Il faut que je me venge !  »
Elle se leva brusquement de son fauteuil à bascule et fila vers sa petite salle d'eau où elle se débarbouilla et se coiffa en vitesse. Puis elle se rendit dans sa cuisine et avala un bol de porridge dans lequel elle avait coupé des rondelles de bananes et quelques cubes de concombres aromatisés à la cardamone. Elle termina ce repas d'un grand bol de thé fumant.
Ragaillardie, elle décida d'aller faire une petite promenade digestive le long de la rivière pour réfléchir à ce que serait sa vengeance !
Une heure et demie plus tard, elle revint, détendue mais déterminée.
La nuit suivante, dans le plus grand silence, une petite silhouette vêtue d'un imperméable noir à capuche et chaussée de bottes en caoutchouc se faufila parmi les buissons de rosiers, escalada le muret de pierres, atterrit dans le jardin du voisin puis s'évanouit dans la nuit.
Au matin, des cris stridents réveillèrent tout le quartier. Rapidement une petite foule se rassembla devant le jardin du voisin. Mrs Blacksheep s'arrachait les cheveux tout en pleurant face à son fil à linge : tous les slips, chaussettes, caleçons et chemises de son époux avaient brûlé et pendouillaient en lambeaux calcinés dans la brise du matin.
Berti sortit de sa maison pour voir ce qu'il se passait et resta ahuri, comme frappé par la foudre ! Puis il s'ébroua tel un chien trempé et fonça vers le muret qui le séparait du jardin de Miss Charity. Il l'apostropha violemment :
«  C'est toi, vieille folle qui a brûlé mes vêtements ? Ça te ressemblerait bien !
– De quoi parlez-vous cher voisin ?
– C'est ça, oui, fais l'innocente, maudite femelle ! Tu vas le regretter ! »
Miss Charity le regarda d'un air narquois puis tourna les talons et rentra chez elle.
La foule des voisins, déçue de voir le spectacle se terminer si vite, fit demi-tour à regret et cinq minutes plus tard chacun était rentré chez soi.
La nuit suivante une silhouette trapue vêtue d'un long imperméable noir à capuche et de bottes en caoutchouc, se faufila dans le jardin de Miss Applegreen et disparut dans la nuit.
Lorsque le jour se leva, Miss Charity ouvrit sa fenêtre pour laisser les rayons du soleil pénétrer à flots dans sa cuisine. Elle resta alors muette de stupéfaction: son jardin avait été ravagé dans la nuit et toutes ses fleurs coupées. Tulipes jaunes et rouges, hortensias aux boules bleues, lys immaculés et roses pourpres jonchaient le sol et achevaient de flétrir sur l'herbe ! Elle devina tout de suite d'où venait le coup . Elle se précipita vers le muret et de sa petite voix de fausset lui cria ce qu'elle pensait de lui :
«Voisin, vous êtes une brute épaisse, un voyou, un triste sire, un...un porc ! 
Alors que la foule des voisins s'amassait à nouveau devant le mur du jardin de Miss Charity , celle-ci continuait sa litanie d'insultes bien senties :
– Vautour, charognard, crétin, homme sans foi ni loi !
Albert Blacksheep sortit sur le pas de sa porte et se mit à ricaner :
– Votre jardin est dans un drôle d'état, Miss Charity, serait-ce une tornade qui l'a arrangé comme ça ? Ou bien c'est vous qui êtes trop paresseuse pour l'entretenir ! Vous feriez bien d'y travailler davantage car ma femme m'a dit qu'elle avait honte de ce jardin mal tenu qui donne une mauvaise image de notre quartier !
Miss Charity , humiliée et pâle jusqu'aux lèvres, rentra chez elle.

Pendant ce temps, la foule des voisins ne tarissait pas de commentaires, chacun prenant parti pour l'un ou l'autre des deux protagonistes. Certains, qui avaient le sang plus chaud, commençaient à s'insulter et à s'empoigner par le col. L'arrivée de deux policemen à vélo rétablit l'ordre et le retour au calme se fit rapidement.
La nuit suivante, deux silhouettes vêtues d'un imperméable noir à capuche et de bottes en caoutchouc franchirent le muret en sens inverse, au même moment mais à des endroits différents et s'évanouirent dans la nuit.
Dans la matinée, Blacksheep ouvrit sa porte pour sortir et se retrouva jusqu'aux mollets dans un tas de boue visqueuse et puante. Il lança une série de jurons . Sa femme pointa son museau de musaraigne et lui demanda :
– Berti, que se passe-t-il donc ?
– Cré nom de nom, c'est encore cette vieille folle qui a déposé du fumier plein de gazole devant notre porte. J'en ai jusqu'aux genoux !
– Oh my Gosh ! Berti, je t'en prie, ne jure pas et reste calme !
– Tu vas voir comme je vais rester calme ! Je vais la sortir de chez elle et la ramener ici par la peau du cou puis je lui mettrait le nez dans cette saleté.
Sa femme le regardait épouvantée et lui cria :
– Je t'en conjure, Berti, ne fais rien que tu puisses regretter....
Mais Berti avait déjà franchi le muret et pénétrait dans la maison de sa voisine. Une minute plus tard, il en ressortait, tenant fermement le bras de Miss Charity qui appelait à l'aide et criait comme un goret qu'on égorge.
La foule commençait à se rassembler, avide de connaître la suite des événements. Les deux policemen soucieux de prévenir tout désordre public enfourchèrent leur vélo.
Dans le jardin, Berti avançait à grands pas tirant derrière lui une Miss Charity récalcitrante. Alors qu' ils arrivaient là où le compost avait vécu, le sol s'effondra sous leurs pieds et ils disparurent tous les deux dans une fosse profonde !
La foule poussa un cri et les deux policemen, n'écoutant que leur courage, franchirent le muret d'un bond qui arracha un cri d'admiration aux badauds ravis. Puis ils se penchèrent au-dessus du trou et découvrirent Miss Charity assise sur le sol , un peu secouée et Berti, allongé le nez dans la terre. Prestement, un policeman descendit dans le trou et dix minutes plus tard tous les trois en étaient sortis et tirés d'affaire.
Escortés par la foule, ils arrivèrent au poste de police où ils furent installés, côte à côte dans le bureau du Chief Constable1.
Celui-ci garda le silence un long moment et continua de remplir ses dossiers sans prêter attention aux deux fauteurs de troubles qui n'en menaient pas large.
Puis il releva la tête et fixa Miss Charity :
« Vous me décevez beaucoup, Miss Applegreen, moi qui vous prenais pour une personne sérieuse, calme et fiable, voilà que vous vous comportez comme la dernière des poissonnières !
Miss Charity sursauta et rougit tandis que Berti approuvait vigoureusement de la tête.
Le Chief Constable continua :
– Qu'avez-vous à dire pour votre défense, Miss ?
– Monsieur, cet homme a empoisonné mon compost en versant du gazole dessus !
Berti bondit :
– Mais c'est faux, Monsieur, je n'ai jamais touché au compost de cette vieille folle !
Le Chief Constable le fixa d'un air sévère et aboya :
– Taisez-vous Monsieur Blacksheep et veuillez rester poli !
Puis il repris d'une voix dangereusement douce :
– Sachez l'un et l'autre que pendant que vous vous battiez comme des chiffonniers, la Police, elle, faisait son travail ! Et nous avons découvert que le coupable est un autre de vos voisins, Mr Piticock, qui était jaloux de la beauté de vos fleurs, Miss Charity. Il sera puni comme il se doit !
Miss Charity, les joues cramoisies, ouvrit des yeux tout ronds puis baissa la tête.
– Maintenant, reprit le Chief Constable, je veux savoir qui a mis le feu au slips et aux chaussettes de Mr Blacksheep.
Miss Charity leva un doigt .
– Je veux entendre votre réponse ! tonna le Chief Constable.
– C'est moi, bêla -t-elle.
– Je l' savais, jubila Berti, quelle sorcière !
– Restez poli Mr Blacksheep, et dites-moi plutôt qui a coupé les fleurs et creusé un trou dans le jardin de Miss Charity !
– C'est moi, murmura Berti.
– Plus fort ! hurla le Chief Constable.
– C'est moi , répéta-t-il en haussant un peu la voix, pas fier pour deux sous.
Le Chief Constable croisa deux mains replètes sur son ventre rebondi et soupira :
– Je vais vous laisser le choix entre deux peines : soit vous devrez vous acquitter d' une forte amende pour trouble à l'ordre public. Ensuite, Miss Charity votre faute sera révélée à l'association «Les jeunes filles, Amies des Fleurs et Jardins » et vous, Mr Blacksheep à celle  des « Aspirants Pompiers Volontaires » de notre village, soit...
– Oh non, implorèrent en chœur les deux coupables.
– Alors il n'y a plus que la deuxième solution ! rétorqua le Chief Constable.
Le lendemain, à l'aube, alors que le village dormait encore, deux silhouettes vêtues d'un imperméable noir à capuche et de bottes en caoutchouc marchaient dans le vent et la pluie au milieu de la rue principale. Miss Charity et Berti tenaient chacun un sac poubelle dans la main. Un policeman s'approcha d'eux à vélo et leur intima l'ordre de ramasser tous les papiers gras, les canettes de bière vides et autres détritus abandonnés sur la voie publique .
– Vous commencerez immédiatement ce travail et prendrez une heure de pause toutes les quatre heures.
Miss Charity et Berti se mirent à la tâche et commencèrent à se parler, ce qui était de bon augure pour la naissance d'une future grande amitié  :
– Mais avancez donc, espèce de mule ! Quelle empotée vous faites !
– Et vous, fainéant minable, vous ne l'avez pas vu ce papier, il n'est pas assez gros ! Grand pendard, vous n'êtes qu'un don Juan en peau de lapin...
– Péronnelle en sabots, taisez-vous donc ! Vous avez brûlé mes slips et mes chaussettes !
– Je ne suis pas responsable de tout ce désordre , c'est la faute de Mr Piticock !
Tous deux restèrent silencieux un moment, tout en ramassant leurs papiers gras. Miss Charity reprit avec un sourire malicieux :
– Et j'ai bien l'intention de me venger ! Seriez-vous prêt à m'aider , Berti?
– Oh, Miss, bien sûr, Berti ne laisse jamais une dame dans l'embarras !
Ils se rapprochèrent l'un de l'autre avec des mines de conspirateurs :
– Alors comment allons- procéder ?
La suite, seul le vent, qui soufflait fort ce matin-là, a pu l' entendre et au milieu d'un joyeux ballet de papiers gras et de feuilles mortes il a décidé d 'en garder le secret ....

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Line Chatau  Commentaire de l'auteur · il y a
Vous avez été nombreux à me demander une suite à " La mort du compost". Vous souhaitiez voir la gentille Miss Charity prendre sa revanche sur son odieux voisin. Et bien la voilà! Mais répondra-t-elle à vos attentes?
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Bernard Baudour · il y a
Tout ce que j'espérais. Une jolie surprise (le coupable n'était pas celui qu'on croyait) et une chute en forme de réconciliation qui annonce d'autres bons moments. Avez-vous essayé des formats plus long ? (Roman complet ? )
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JACB · il y a
Moi aussi j'aimerais bien connaître la suite de ce feuilleton Anglais!
Seriez-vous partante pour une "Capture en montagne" ? En compet sur ma page, allez je vous emmène Line ?

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Joëlle Brethes · il y a
Mdr… Il ne vous reste plus qu'à nous conter la vengeance commune de vos deux protagonistes car, si le vent n'est pas bavard, vous avez, vous, la plume bien pendue ;)
Bonne journée ! :)

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Line Chatau · il y a
Merci pour pour ce passage sur les terres de Miss Charity! Je suis encore dans ma phase ardéchoise mais vous me donnez une idée : pourquoi pas une suite aux aventures des deux compères où le plus filou n'est pas forcément celui qu'on pense! : -))
Bien amicalement!
Line

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AKM · il y a
Merci pour ce texte.
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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DOUMA ESPERANCE · il y a
Merci pour le partage.
J'ai bien aimé.

Je vous invite humblement à venir découvrir Par-dessus tout dans la catégorie Jeunes écritures, si votre temps vous le permet.
Je vous prie de me laisser également vos critiques et conseils pour me permettre de m'améliorer.
Ça me ferait plaisir.
D'avance merci

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Vannessa · il y a
Intéressant.
Découvrez mon court texte qui parle d'une étrangère dans son pays d'origine

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-gadamayo-etrangere-dans-son-pays-d-origine

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RAC · il y a
EXCELLENT ! Déjà, le choix du titre nous laisse présager d'une histoire à la Charles Exbrayat, après on attend que Barnaby arrive...et quand on arrive la chute, on se demande quand on lira le prochain épisode ?! A bientôt sur nos pages respectives !
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Miraje · il y a
Délicieusement britisch ... !
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