La vengeance de Franck Nolan

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J’aime la vie et j’aime les gens. Une carrière en cuisine, une autre en soins... Et ce désir, viscéral, d’écrire les mots/maux de ces personnes rencontrées, de cette vie loufoque qui se  [+]

C’avait été une journée merdique pour Ted Coleman, comment en aurait-il été autrement de la soirée ?

Ted avait assis son gros cul sur la banquette turquoise. Il y avait autant de néons à l’intérieur que sur la façade du “Tampa Dîner”. Drôle de nom, Tampa et la Floride étaient sacrément loin! Ce n’est pas que la bouffe y était bonne, mais du moins elle était rassasiante, et il pouvait y trouver la tranquillité, loin de Daisy, sa femme hystérique. En rentrant de sa journée, il avait bien senti qu’elle cherchait l’affrontement. C’était toujours comme cela que ça commençait, elle le titillait jusqu’à l’explosion finale. Alors il avait pris les devants, et c’était réfugié ici, à l’abri des vents frais d’automne et de cette cinglée. Il aurait pu lui foutre une dérouillée et régler l’affaire rapidement, mais ce soir il n’était pas d’humeur.

Sacré nom de Dieu! Il aurait mieux fait d’écouter sa pauvre mère et d’épouser une Grecque, comme ils l’étaient tous dans sa famille.

C’est son père, qui, en débarquant avec sa petite valise carrée de l’île de Corfou, avait changé le nom des Kastroliakis en Coleman, plus simple pour l’intégration pensait-il à l’époque, avant de se rendre compte qu’un patronyme n’y fait rien face à des cons racistes. Alors, après le nom, c’est sa façon d’utiliser ses mains qu’il changea, en serrant ses gros poings de menuisier, et c’est ainsi qu’il avait conquis son rêve américain.

Ted avait roulé son pardessus en boule grossière à côté de lui, et avait commandé son dîner à la belle Mandy. Il aimait la reluquer quand elle roulait du cul pour annoncer les commandes aux cuisines.

La lumière était vive et la salle tout en longueur, parallèle au comptoir. S’y alignait peut-être une dizaine de tables avec banquettes en face à face.

Lorsque la serveuse lui apporta son pain de viande et son sandwich au fromage et à l’omelette, Ted échangea quelques mots salaces, aussi gras que son repas, avec Mandy qui s’esclaffa en basculant la tête en arrière et en mâchonnant vulgairement son chewing gum.

Puis Ted commença à dévorer gloutonnement son repas.
Il avait faim mais n’était pas pressé de rentrer chez lui. Il commanderait peut-être quelques boulettes à la sauce et un dessert, et s’il était encore trop tôt, il passerait au pub de Zoulakis, un compatriote qui servait un bon Ouzo.

Il poussait les résidus de viande avec son gros doigt jusque sur sa fourchette, comme pour les emprisonner et ne rien laisser. S’il avait pu, il aurait saucé son assiette avec son pouce. Mais cet homme, assis au comptoir, le regardait depuis un moment. Il buvait une tasse de café chaud et ne détournait pas le regard lorsque Ted levait les yeux vers lui, agacé.

Le petit poste de télé crachotait des résultats du championnat de la NFL.

“Cette année, c’est pour les Giants...”

L’homme s’adressait à Ted d’un air enthousiaste et un peu abruti.

Ted approuva d’un hochement de tête et s'apprêtait à héler Mandy quand l’homme à la tasse de café s’approcha de sa table.
“Non, vous ne pensez pas?...”

Sans attendre de réponse et sans demander, le gars s’assit sur la banquette juste en face d’un Ted complètement surpris du culot de l’inconnu.

“Vous faites quoi ?”

“Oh, pardon, je ne me suis pas présenté...”

“Je m’en fous de qui vous êtes! Je veux manger tranquille, c’est pas la place qui manque!”

Le gars secoua la tête comme s’il venait de se rendre compte de son impolitesse.

“Excusez-moi...je me suis mal conduit. En vous voyant seul, j’ai cru qu’un brin de causette nous ferait du bien. C’est vrai quoi, la ville regorge de bons gars, seuls. En fait, vous savez ce que je pense? c’est une ville de gars seuls, et chacun reste dans son coin, sans tenter d’entrer en contact avec les autres, alors que je suis sûr que nous aurions beaucoup à y gagner...”

“Croyez-moi, je rentre en contact avec pas mal de monde, et pas de la plus gentille des façons!”

Ted but quelques gorgées bruyantes de son grand verre de soda sans prêter attention à l’inconnu, qui continuait de le dévisager.

“Comme je vous le disais, cette année je pencherais pour les Giants...”

Ted le coupa sèchement en frappant du poing sur la table.

“Putain mais je n’en ai rien à foutre! C’est quoi que vous n’avez pas compris, je veux qu’on me foute la paix, barrez-vous!”

Cette fois, l’homme leva les deux mains en signe d’apaisement et commença à se lever.

“Au fait, je ne vous ai pas dit mon nom...”

Ted le fusilla du regard, et ses yeux exprimaient sa colère plus que des mots n’auraient pu le faire, et déjà ses poings se serraient.

“Franck Nolan”

Une seconde plus tôt, Ted était sur le point de terrasser cet importun d’une bonne droite, mais lorsque l’inconnu lui révéla son nom, il blêmit d’un coup. Il déglutit difficilement, et l’homme, qui n’était vraisemblablement pas si inconnu que ça, perçut la gêne de Ted et sourit. Profitant de l’effet, il se rassit doucement, tout en face de Ted qui le dévisageait à son tour.

“Franck Nolan?”

“Oui. Je vois que tu ne m’as pas oublié, Teddy...”

Le ton niais qu’avait l’homme avant de dévoiler son identité était devenu plus carnassier, plus incisif, et son regard était perçant. Tout en lui exprimait la supériorité du prédateur, et son sourire ressemblait à un rictus malsain.

Un sentiment de panique gagnait Ted, son front brillait de sueur. Pourtant, c'était un Kastroliakis, et même s’il ne restait que des ruines de l’empire paternel, sa famille avait tenu cette ville à une époque. Il se reprit, relevant son double menton et dodelina du chef.

“On ne m’a pas prévenu que tu étais sorti”

“Il y a deux mois pourtant”

“Haaa...”

Dans un silence, les deux hommes se fixèrent, dans une apparence de défi.

Ted regarda autour de lui et examina rapidement la salle du Dîner.

“Alors c’est comme ça que ça se termine?”

Il ne posait pas vraiment la question, car il connaissait très bien la réponse. Il pensa à Daisy et rit, et Franck rit aussi, sans savoir pourquoi mais il trouvait la situation drôle.

Franck avait attendu cette seconde pendant des années. Après quarante ans derrière les barreaux, il allait enfin pouvoir payer sa dette, pas à la société, mais à deux personnes qui l’avaient aidé à tenir.

Une quarantaine d’année plus tôt, Franck Nolan était un jeune entrepreneur, jeune marié, et jeune papa. Mais dans sa vie de rêve, il avait un défaut, il était entêté, et surtout endetté. Les banques ne le suivaient plus, alors cette dette, il la devait au parrain de l’époque, le caïd de la ville à qui il avait emprunté une petite fortune, le père de Ted.

Et Franck, du haut de ses vingt-cinq ans, s’était obstiné dans une filière qui ne faisait plus recette, et il n’avait pas pu rembourser.
Rien de très original, tout compte fait, pourquoi en faire tout un plat aujourd’hui...parce que le père de Ted, après plusieurs sommations, voulaient revoir son fric. Quand il eut compris que c’était peine perdue, quand Franck avait baissé le rideau définitivement de sa boutique, alors il se décida à se rembourser lui-même, parce que dans le milieu, la moindre faiblesse vous envoie six pieds sous terre, ou en prison.

Quand on emprunte au parrain, on rembourse jusqu’au dernier centime, tel était le message.

Un soir, Franck retrouva Julia, sa femme, et la petite Jane, leur fille de cinq ans, inconscientes dans le salon de leur maison, rue Crescent Hill. Enlacées, les deux femmes de sa vie baignaient dans une corolle de sang, une balle dans la tête chacune...

A l’âge de dix-huit ans Franck avait été envoyé au Vietnam. Il en était revenu au bout d’un an, traumatisé. Mutique sur cette partie de sa vie, sa gentillesse et sa douceur ne laissaient rien percevoir de ce qu’il avait fait et de ce qu’il avait été, là-bas.
Pourtant, ce soir terrible où il pleura en étreignant dans ses bras sa femme et sa fille, quelque chose comme un voile tomba, révélant la nature sombre et enfouie que chacun possède et cache profondément, mais que Franck avait appris à utiliser professionnellement, minutieusement et brillamment dans la jungle marécageuse d’Asie.

S’ensuivit une vendetta qui fit trembler la pègre de la ville.

Insaisissable, Franck liquidait consciencieusement les hommes de main de celui qui avait ordonné le meurtre de sa famille. Il tuait dans un état second de rage contenue, un par un les employés et les membres de la famille Kastroliakis.

Arriva le jour ultime, où Franck mitrailla le corps du parrain, le père de Ted. Le mafieux s’effondra dans une mare de sang, et Franck fut enfin arrêter par la police, Ted avait dix ans. Mais le mafieux survécut, et Franck fut condamné.

Voilà toute la foutue histoire qui réunissait deux hommes, dans un Dîner aux néons éblouissants.

Franck fut pris d’une quinte de toux et essuya une glaire avec un mouchoir. Son teint était gris.

“Un verre d’eau?” demanda ironiquement Ted.

Mais Franck n’avait plus envie de rire.

“Je te croyais plus subtile”, Ted désignait du menton les clients attablés qui mangeaient dans un brouhaha assourdissant.

“Les temps changent...”

“t’as pas l’air en grande forme”

“Suffisamment pour faire ce que j’ai à faire!”

D’un geste discret, Franck retira un objet de la poche intérieure de sa veste et le laissa hors de vue, sous la table.

Ted secoua la tête de gauche à droite plusieurs fois, il savait que l’objet était un flingue, et que Franck le pointait sur lui.

“Ta vengeance t’as bouffée, Franck. Qu’est-ce que tu vas y gagner?”

“Le repos...”

Pendant son séjour au pénitencier de Corcoran, Franck avait déjoué chaque tentative d’assassinat que le père de Ted commanditait.

Après avoir été arrosée de balles de fusil mitrailleur, le parrain avait sombré dans un coma de deux semaines et avait bien faillit y passer, au moins deux fois. Il s’était réveillé avec la tête rasée et une large dépression dans l’os du crâne. Jusqu’à la fin de sa vie, c’est à dire quelques années plus tard, il se déplacerait en fauteuil roulant, baverait sans s’en rendre compte en ayant des difficultées à parler, et chierait dans un sac, par un bout d’intestin sortant de son flanc droit. Et chaque fois qu’il apercevait son reflet, le père de Ted était pris d’une folie meurtrière envers Franck.

Son empire commença à péricliter, et lorsqu’il mourut, quatre ans après la fusillade, Ted hérita d’un business de mafieux de province, prit sous l’aile de parrains bien plus puissants, en souvenir de son pauvre père respecté et craint, du moins à l’époque.

“Foutaises! Qu’est-ce qui te fais croire que tu vas réussir à me buter? Même mon père, tu n’y est pas parvenu!”

“Cette fois je m’en assurais, crois-moi.”

Des souvenirs remontèrent à la surface de la mémoire de Ted comme des grosses bulles de savon, et s’il devait être abattu, il souhaitait que Franck dise vrai et qu’il ne le loupe pas.

“Papa a bavé tout le restant de sa vie et Maman lui a nettoyé le boyau qui lui servait d’anus pendant quatre ans, tous les jours. L’odeur qui en sortait était putride, elle le suivait partout...”

“Tu crois que cela me console? Même ta putain de mère aurait dû crever de mes mains!”

Franck enrageait d’avoir laissé échapper ses proie, Ted le lisait sur son visage malade et il sourit amèrement. Il plaignait son futur bourreau, et en même temps, il lui aurait volontier enfoncer sa tasse de café dans la gorge jusqu’à ce qu’il en crève.

“Mais ce soir, tu n’auras que moi... Même pas foutu de défendre ta famille, et tu endosses le costume du justicier vengeur, alors qu’ils sont morts à cause de toi!”

Franck gesticulait sur le cuir de la banquette.

“T’as gueule!”

“Pourquoi, la vérité te fait mal? J’étais là quand mon père à donner l’ordre à ses gars de descendre ta femme. Ta fille, c’était pas prévu, mais c’est arrivé. Et mon père était content de ne pas avoir commandité le meurtre d’une gamine, mais il était heureux que ça se soit fait!”

Ted rugissait de plaisir, et Franck allait le descendre, quand quelque chose attira son attention dehors. Il faisait nuit. A travers la baie vitrée il distingua une voiture qui se garait sur le parking, et il se calma. Cette fois, c’est lui qui eut l’air de prendre du plaisir.

“Attends, la soirée n’est pas terminée, j’ai une surprise pour toi...”

Une minute plus tard, le carillon d’entrée tinta. Une jeune femme en jean guettait les rangées de banquettes. Elle sembla avoir trouvé ce qu’elle cherchait et vint d’un pas sûr à la rencontre des deux hommes. En la voyant, Ted se décomposa.

“Enfoiré, tu n’as pas le droit!”

La jeune fille, très belle arriva à hauteur de Ted.

“Bonsoir papa!”

Elle embrassa son père, salua Franck sans le connaître, et s’assit près de Ted.

“Cheryl, qu’est ce que tu fais là? Bon sang, rentre chez toi, il est tard.”

“Mais papa, Daisy m’a dit que tu voulais me voir et que je devais te retrouver ici. Tout va bien?”

Elle regardait son père, et Franck, sans comprendre, et Ted cherchait une façon de la sortir de là.

Mandy arriva à hauteur de leur table et demanda à Cheryl ce qu’elle désirait. Elle insulta Franck à voix basse lorsque ce dernier lui dit de leur foutre la paix.

“Maintenant que toute la famille est réunie, je pense que tu dois quelques explications à ta fille, Ted, lui dire pourquoi elle est là...”

Ted regarda la belle jeune femme, fruit d’un premier mariage. Cheryl était jeune et fraîche, et l’on voyait à son regard qu’elle était ce qu’il avait de plus cher.

“Non, je ne crois pas que cela soit nécessaire...”

Il priait au plus profond de lui, un Dieu à qui il n’avait jamais vraiment parlé, ni jamais rien attendu. Mais ce soir, le désespoir le poussait à essayer, comme est poussé le noyé à s’accrocher au dos du requin.

Lorsqu’il était petit, il possédait un chaton qu’il chérissait. Un matin, il retrouva le matou en piteux état, des chiens errants s’étaient introduits dans la cour et avaient joué à la poupée de chiffon avec la boule de poils sans défense. Sa mère l’avait alors incité à prier Dieu, mais le chaton avait succombé à ses trop nombreuses plaies. Il était furieux devant tant d’ingratitude de la part du Seigneur, remettant en doute jusqu’à son existence, ce qui était inacceptable dans une famille Grecque Orthodoxe.

Sa mère, avec sa douceur et sa sagesse religieuse, lui avait simplement dit:
“Notre Seigneur a entendu tes prières, ne doute pas de cela, quelques fois il dit oui, quelques fois il dit non...”

Ted, ce soir, espérait qu’il dirait oui.

Cheryl cherchait des réponses et questionnait son père et Franck, en vain, car chacun des deux hommes jouaient à “toi aussi, moi non plus”.

Et la lumière illumina d’espoir l’esprit torturé de Ted. La délivrance vint encore du carillon d’entrée qui tintait une nouvelle fois.

Un homme à la démarche chaloupée entra dans le Dîner et se dirigea vers le bar. C’était un policier.

En temps normal, Ted ne pouvait pas sentir les flics, toujours à mettre leur nez dans son business, mais ce soir, il chérissait cet homme en uniforme bleu corbeau, et armé.

Franck le vit aussi, et il fronça son visage sévère et cireux à l’attention de Ted.

Mais le Grec savait que Franck était là pour le liquider de toutes façons. Il pouvait l’accepter, mais la présence de sa fille à ses côtés l’incitait à agir.

C’était leur seule chance de s’en sortir. Il attendit que Mandy passe à côté d’eux et d’un mouvement brusque du coude poussa sa fille, qui à son tour heurta violemment la serveuse qui fit tomber les tasses qu’elles transportaient.

Au bruit de la vaisselle brisée, le flic tourna la tête en direction du chahut, Ted en profita pour se lever d’un bond, projetant Cheryl le cul dans l’allée.

Franck, déjà, sortait son flingue de sa cachette et tirait à tout va sur Ted, sur Cheryl et même Mandy. Le policier surpris, recula en lâchant sa part de cheesecake, et le gobelet de polystyrène rempli de café éclaboussa ses chaussures luisantes. Dans la précipitation, il perdit sa casquette à visière, mais il dégaina et tira sur Franck au même moment où se dernier finissait de décharger son revolver dans sa direction. Et ce fut un duel entre un Magnum et un Glock.

Franck chancela, un genou au sol, le menton sur la poitrine. Il respirait bruyamment et n’entendait plus le policier qui lui hurlait de lâcher son arme. Par courtoisie, le flic tira une dernière fois, dans la poitrine de Franck, et sa tête heurta violemment le carrelage du sol.

Les quelques clients relevèrent la tête de dessous les banquettes et jouaient les curieux.

Le policier s’approcha, toujours l’arme en viseur.

Mandy, toute barbouillée de café froid, gesticula en grimaçant, à coup sûr, elle s’était cassé le coccyx, mais elle n’était pas blessée par balle. Et il faut croire que Franck n’avait pas touché d’arme depuis longtemps car Ted et Cheryl se relevèrent également, indemnes.

Le père et la fille se prirent dans les bras.

Bientôt, le Dîner fut rempli de policiers, les uns en uniforme, d’autres en civil, mal rasés, bottes de motard et blouson de cuir, une grosse plaque accrochée à la ceinture.

Ceux-là demandèrent à Mandy si elle serait assez gentille pour leur servir du café car la nuit allait être longue pour ces hommes qui n’avaient pas l’air de dormir beaucoup.

En examinant l’arme de Franck, les policiers mal rasés dirent qu’elle était chargée à blanc. Forcément, il n’avait pu blesser personne. Drôle de type et drôle de fin. Comme l’avait dit Ted, sa soif de vengeance lui avait bouffé l’esprit.

Ted et Cheryl firent leur déposition au Dîner, puis au poste de police.

Lorsqu’ils rentrèrent chez Ted, il faisait toujours nuit, mais c’était déjà le jour d’après.

Ils s’affalèrent dans le canapé mou, et la tête au plafond, soufflèrent sans rien dire pendant quelques secondes. La lumière de la pièce ressemblait à celle des salons mortuaires, douce et chaude, mais désagréable.

Ted attrapa une bouteille de bourbon et un verre.

“Faut que je me serve un verre, t’en veux un?”

Cheryl fit non de la tête. Les cernes noirs lui soulignaient en sacoche ses yeux de biche.

“Tèèèdd...”

Daisy geignait dans une autre pièce, et cela mit franchement Ted en rogne, qui l’avait presque oublié.

“T’as gueule Daisy! Y’a Cheryl, on a passé une soirée de merde!”

“Tèèèdd...”

“Putain!...”

“Papa! Elle doit être inquiète, il est presque trois heures du mat’ ”

Ted ne répliqua pas. Cheryl était sa princesse, la seule qu’il écoutait. Elle se leva pour aller voir Daisy, lui raconter l'évènement du Dîner et la rassurer.

Les gros doigts du Grec dévissèrent la bouteille et il versa l’alcool aux trois quarts du verre qu’il but d’une traite. Il s’en resservit un autre qu’il prit le temps de déguster.

“Papa...”

Cette fois, c’était Cheryl qui l’appelait, d’une voix de chat qui vient de se faire écrabouiller l’arrière-train et essaie de se traîner hors de la route.

Ted soupira et leva difficilement son gros cul embourbé dans le canapé. Daisy avait certainement foutu le boxon dans une pièce de la maison et avec un peu de chance elle s’était entaillé les veines. Il pourrait enfin la faire interner.

Lorsqu’il arriva devant l’entrée de la cuisine, les spots du plafonnier l’agressèrent.

Daisy était debout, droite comme un i, les bras le long du corps, elle semblait tétanisée et ses joues étaient brûlées de larmes. Tout proche, Cheryl était dans la même position de garde à vous. Elle appela son père comme pour lui faire comprendre que quelque chose ne tournait pas rond, mais Ted, abruti de whisky et le verre à la main, ne comprenait rien. Il s’approcha et les ténèbres du reste de la maison l’abandonnèrent à la lumière de la cuisine.

A la même heure, au commissariat, l’enquête progressait vite.

Une femme au teint brun, tailleur et classe, semblait être la chef des mal rasés. Et ce gloubi-boulga de virilité ne bronchait pas devant cette Déesse de la nuit autoritaire.

“Le type qui a été abattu au Dîner n’est pas Franck Nolan”
annonça un baraque mâchonnant son chewing gum.

“C’est qui alors?”

“Un certain Sam Morton. Pas de casier, divorcé. Il a une fille, des agents se sont rendus chez elle, et elle leur a dit qu’il avait un cancer, phase terminale. Il en avait plus que pour quelques semaines. Elle le trouvait bizarre ces derniers jours. Il lui a donné cinquante mille dollars avant-hier, en lui disant que c’étaient ses économies et qu’il voulait les soustraire au fisc à sa mort. Mais quelque chose ne colle pas, il ne s’en sortait pas financièrement et sa petite pension ne suffisait même pas à couvrir les frais de son traitement.”

“Huum. Avec les balles à blanc de son Magnum...on dirait qu’on a envoyé ce pauvre Sam au casse-pipe. Mais pourquoi se faire passer pour Nolan, et surtout, où est-il?”

La chef écarquilla les yeux comme une révélation...

“A moins que...”


Le revolver était pointé sur Cheryl. L’homme qui visait était grand, la soixantaine, athlétique, les cheveux courts et blancs.

“Bonsoir Ted”

La froideur de son regard, son calme, tout dans son corps exprimait la détermination de son geste.

Ted le reconnu, cela ne faisait aucun doute, c’était bien Franck Nolan. Il laissa échapper son verre qui répandit le contenu doré parmi les éclats coupants.


Cheryl, Daisy et Ted se serraient sur le canapé, face à Franck Nolan qui les dévisageaient sans parler. Son visage était plongé dans l’obscurité du salon, et seuls les lampadaires de la rue tranchaient la nuit d’entailles lumineuses. La veste en cuir rouge de Franck reflétait de furtives teintes grenat, et rien d’autre n’était visible, que la silhouette démoniaque et le canon de l’arme, et au milieu, un trou encore plus sombre.

“Ecoute Franck...”

La phrase resta en suspens et la pièce résonna de deux coups de feu sourds.

Daisy hyperventilait. Elle ouvrit les yeux en poussant de petits couinements. Elle tourna de droite à gauche son visage éclaboussé de sang, la tête de Ted et de Cheryl pendait sur leur poitrine et Ted bavait une salive claire qui se mélangea au filet rouge qui coulait de son front.

Des volutes grises sortaient du canon. Une voix suave et ferme questionna la survivante.

“Alors Daisy, à ton avis, que vais-je faire de toi?”

La voix tremblante, elle tenta une réponse,
“Me violer?”

Décidément, elle était trop conne. Dépité, Franck sorti de la pénombre et Daisy ricana.

“Ça va...j’déconne. N’empêche, ce n’est pas ce qui était prévu. Putain t’aurais pu me blesser, et j’ai du sang partout!”

“T’inquiètes pas, je sais viser, même dans le noir. Et le sang, ça fait plus vrai.”

Daisy mit un coup de poing dans la tête inerte de Ted et se dégagea d’entre les deux corps du père et de la fille qui s’effondrèrent l’un sur l’autres.

Elle enlaça Franck, et les deux amants s’embrassèrent langoureusement malgré le sang sur le visage de Daisy.

“A nous la belle vie...”

“Non, j’en ai fini. Si je reste, un jour les flics me retrouveront. Après quarante années derrière les barreaux, j’ai besoin de soleil.”

“Laisse-moi venir avec toi...”

Franck lui sourit. Il rangea son revolver entre sa ceinture et son dos, et le dissimula sous sa veste de cuir.

“Adieu Daisy”

Franck ouvrit la porte et disparut dans la nuit.

Daisy courut dans l’encadrement et hurla,
“Salaud!”
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