La veilleuse

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Image de Automne 2020
L’ampoule anémique brasille dans l’échancrure du capot plastique. Sur sa façade, le mot SORTIE est à peine lisible, gommé par le temps et la poussière. Dans la pénombre du dortoir, la veilleuse scintille cependant comme un sémaphore.
Il te suffit d’osciller la tête à droite et à gauche de quelques centimètres sur le traversin pour qu’elle disparaisse ou réapparaisse dans ton champ de vision. Présente, absente, présente, absente, présente…
C’est un jeu futile dont le seul intérêt est de te maintenir éveillé dès que les plafonniers sont éteints, à vingt-et-une heures trente. Tu devrais alors fermer les paupières, te pelotonner dans tes draps comme tous les autres pensionnaires et t’abandonner à la somnolence sans résister. Mais tu résistes. Tu te cramponnes à la loupiote de l’issue de secours. Elle t’évite de couler et dispense une clarté suffisante pour observer, de l’îlot de ton lit, les brisants émoussés des corps assoupis, fondus dans un clair-obscur de pleine lune.
Par temps clair, une luminosité blanchâtre diffuse en effet à travers les rideaux tirés. Pas de volets. L’éclairage du boulevard qui longe en contrebas le bâtiment des dortoirs s’insinue par les hautes fenêtres gothiques. Il se réverbère au plafond puis se répand comme un linceul blafard sur les formes amollies échouées sur des récifs : un décor de film fantastique en noir et blanc, dont tu es friand.
La nuque relevée sur le traversin plié en deux, tu guettes ainsi le moindre remuement de tes congénères. Si la majorité s’est endormie net comme des souches, quelques-uns cherchent longtemps la position propice, tournent et se retournent dans des solos de grincements métalliques discordants. Puis l’agitation cesse. Certains se sont ramassés en chien de fusil, visage enseveli sous les draps. D’autres se sont allongés raides sur le dos, mains croisées sur la poitrine comme les gisants d’albâtre d’une nécropole royale. D’autres ont rejeté leurs bras par-dessus la tête à travers les barreaux et aspirent l’air bouche ouverte. D’autres encore se sont affalés sur le ventre, un bras ballant dans le vide. Un pied de marbre blanc émerge parfois d’une couverture comme abandonnée sur le rebord du matelas par son propriétaire.
Parfois fuse un borborygme, un raclement de gorge, une quinte de toux, un reniflement répété. Quand tout se tait enfin, le dortoir de quarante lits est un no man’s land silencieux entre deux tranchées ennemies obscures. Un grand cimetière sous la lune.

Il te semble maintenant que tu es l’unique survivant de cette hécatombe. L’ultime sentinelle à veiller, toute la nuit s’il le faut, contre l’épidémie qui les a tous fauchés. La nuit réclame ta vigilance, un esprit aux aguets, comme vous l’a raconté un surveillant revenu du bled algérien, envoyé en mission spéciale. Question de vie ou de mort.
Tu commences alors par revisiter les menus incidents de la journée dans l’internat, les chamailleries, les embrouilles, les gnons sans conséquence, les insultes salaces des joueurs de tarot, oubliées sitôt proférées, les coups de gueule du pion excédé par un bavardage incessant : des roquettes verbales fulgurantes tirées sous la pression d’une discipline quasi militaire ou si l’on préfère, monacale : réveil en silence à six heures trente, toilette en silence et à l’eau froide des lavabos longs comme des abreuvoirs, lits faits au carré, déplacements vers les réfectoires sur deux colonnes entre les bâtiments et une rangée de platanes. En silence.
L’odeur à vomir de marc de café brûlé provient déjà des cuisines. Auparavant, il faut se sanctifier une dizaine de minutes dans l’immense chapelle. Et entonner en chœur, brailler plutôt, ça réchauffe, un « je vous salue Marie, pleine de grâces… » La nef et les voûtes gothiques résonnent en échos vibrants des cent cinquante voix pressées d’en finir. À l’extérieur, derrière la verrière de l’abside située dans le coude du boulevard, les camions rétrogradent en double débrayage, hurlent, couinent, et freinent au dernier moment pour aborder le virage à angle droit qui contourne la chapelle. Puis les moteurs rugissent pour reprendre de la vitesse, surtout ceux des GMC américains en cantonnement sur la base aérienne de B. La verrière de l’abside tremblote. L’orgue s’époumone. Mais la vie est là qui enfle et respire au-delà de ces hauts murs de pierres, invisible, inaccessible. Le Notre Père est marmotté. Ton esprit est déjà à confiturer tes tartines de pain rassis ou à les beurrer au demi-sel que tu as mis au frais sur le rebord des fenêtres grillagées du réfectoire donnant sur le boulevard.
À huit heures moins cinq, le sonneur, un élève de première, prend son service, et tire la cloche à chaque heure de cours jusqu’au repas du soir. Une charge enviée, la cloche : le sonneur quitte sa classe cinq minutes avant les autres élèves, et revient d’un pas savamment mesuré cinq minutes après le début des cours. Il est le maître du Temps de l’établissement scolaire. Il a toute la confiance des préfets de division.
En somme, ton existence se déroule selon un tempo immuable, prévisible, d’un implacable ennui. Une mer étale parfois agitée de canulars mémorables (celui des harengs planqués sous une estrade d’une salle d’étude et dans des lits d’un dortoir situé sous les toits, au moment d’une canicule du mois de juin, a fait date).
Le plus souvent, ce sont des frondes revanchardes et de chahuts explosifs, réprimés à coups de retenues de week-ends entiers à « gratter du papier ». Toute une économie souterraine anime les récréations, le juteux trafic de la clope unique fumée derrière les ateliers, celui du très recherché Play Boy du mois ramené sous le manteau par un externe compréhensif.
Il s’est passé cependant aujourd’hui un évènement exceptionnel.
Les cuisines ont servi ce soir un boudin noir graisseux, racorni, infâme, à la vue comme à l’odeur. Accompagné d’une purée de pois cassés, un ciment verdasse qui adhérait ferme au fond des gamelles de fer blanc cabossées quand on les retourne. Une plâtrée qui a suffi pour allumer un tohu-bohu de manches de couteaux et de fourchettes martelés sur les tables de bois d’un réfectoire, scandé d’un slogan sans appel : « On n’est pas des cochons ! Tactactac… On n’est pas des cochons ! Tactactac… » Claironné dans le réfectoire des grands de la première division, il s’est propagé comme un feu de brousse dans tous les autres, amplifié par cent cinquante pensionnaires déchaînés.
Les pions vous ont évacués des locaux sans terminer le repas. Du jamais vu de mémoire d’internes. Une insurrection !
Tu as participé bien sûr à la Révolution du Boudin Noir. Comme les autres, tu as cueilli délicatement ton boudin entre deux doigts et la moue dégoûtée, tu l’as laissé choir dans la grande poubelle placée à la sortie du réfectoire. Geste auguste et bravache d’une théâtralité hugolienne. L’extase. Dans ton lit ce soir-là tu glousses encore de satisfaction, tu jubiles. Un bruit court : grève de la faim, demain.

Cependant, l’antidote le plus efficace selon toi contre la maladie du sommeil demeure l’incantation des mots dénichés ce soir-là au hasard de tes errances dans ton gros Larousse bleu nuit. Un cadeau d’anniversaire de tes onze ans qui coïncide, à quelques jours près, avec la rentrée scolaire.
À l’étude du soir, après le dîner, tu l’ouvres comme un bréviaire. Il odore le neuf. Aucune illustration, dessin ou photographie, ne vient divertir ou pervertir l’attention du lecteur. Austère comme un Larousse Classique. Pour rêver sur des images, il faut ouvrir ton livre de géographie ou d’histoire. Mais tu as découvert un passe-temps efficace en le feuilletant : traquer le terme inconnu, le mot mystérieux, jamais lu ou jamais entendu où que ce soit et dont la définition provoquera ton imagination et déclenchera des interrogations insoupçonnées.
Ce soir-là tu as ouvert au hasard le Larousse à la lettre « N », et ton regard prédateur a fondu sur le mot « nirvâna ». Un mot issu d’une autre langue et produit dur des terres si lointaines avait pour lui l’attraction de l’exotisme et de la nouveauté. Tu découvres ainsi qu’il est possible d’atteindre un « état de béatitude parfaite » en ce monde par la méditation, l’ascèse et « l’extinction » (c’est l’étymologie du mot) de tout désir. Bien sûr, tu ne saisis guère toutes les implications d’une telle conception de l’existence, ni ce que signifient ces notions mystérieuses d’« âme universelle », mais la sonorité du mot te fascine. « Nirvana » est d’une telle onctuosité pulpeuse, d’une telle douceur capiteuse, son accent circonflexe d’une telle incongruité ésotérique, qu’il ne peut que receler des secrets qui piqueront ta curiosité.
Il te plonge alors dans une troublante perplexité mêlée de circonspection inquiète. Quoi, on peut être heureux ici et maintenant sur terre sans se soucier du salut éternel de son âme par le sacrifice de soi, la souffrance acceptée et même recherchée, la pénitence et la soumission à la croyance définitive en un Dieu Sauveur unique ? Des gens, des élèves comme toi vivraient là-bas sans un crucifix accroché au-dessus du tableau noir ?
Ainsi, chaque mot étrange déchire ton aveuglement et découvre devant toi une terra incognita encore lointaine, dissimulée sous l’épaisse chape de ton ignorance et de tes idées reçues. Son rivage est défendu d’écueils incompréhensibles, mais qu’importe. Tu n’as d’autre désir que d’approcher les Sirènes qui incantent dans ton Larousse. Tu entends un chant si singulier, si mélodieux, si ensorcelant… Et personne pour t’en préserver. Personne pour t’attacher au mât du navire, te boucher les oreilles, te bâillonner les yeux. Droit sur les récifs ! Qui ne risque rien n’a rien. Et l’inconnu, l’ailleurs, le bizarre, le nouveau, te font frémir d’excitation et d’enthousiasme.
Mais tu finis souvent par t’absorber dans l’atlas en fin de volume, c’est ton « âme universelle » ! Et d’arpenter la Sibérie sur les traces de Michel Strogoff. Et de labourer les océans à la recherche d’Esperanza, l’île de Robinson Crusoe. Les crottes de mouche des îles et des archipels sont à peine visibles, noyées qu’elles sont dans l’immensité. Mais leurs noms se détachent clairs sur les fonds céruléens, Hawaï, Honolulu, Bali, Wallis et Futuna, Bora-Bora… Et te voilà catapulté dans des divagations en cinémascope. Tu improvises des itinéraires, envisages des détours, prévois des escales entre les points rouges ou noirs des villes reliées par les fils ténus des réseaux routiers ou ferroviaires.
Des paysages réels, tu n’en as qu’une idée très sommaire, mais suffisante pour te créer une fantasmagorie personnelle qui te soustrait puissamment à la lumière crue des néons de l’étude, du bruit de fond des pieds raclant le sol, des chuchotements que le pion est le seul à ne pas entendre, des va-et-vient de pupitres ouverts, fermés, ouverts, fermés, ouverts, derrière lesquels certains de tes camarades tètent un tube de lait concentré Nestlé.
Tu rêves donc de vagabondages. De fuites. D’envols. D’exils. Et rêver de voyages, c’est déjà voyager.
Machu Picchu
Tombouctou
Timimoun
Bénarès
Mékong
Titicaca
Foum Tataouine
Osaka
Macao
Kyoto
Ushuaia
Saskatchewan
Colorado Springs

Mélodie moirée des mots venus d’ailleurs, soyeuse, suave, épicée, bigarrée, cocasse, que tu croques, grignotes, suçotes, mastiques, longuement, pour en extraire tous les aromes stupéfiants qui aiguisent et enfièvrent ta rêverie. Mots hallucinogènes. Du peyotl, écrit noir sur blanc.
Un jour, tu te le pressens, tu partiras en maraude sur les routes, ton sac à l’épaule.
Car ici, et c’est pour toi une impression confuse qui deviendra plus tard une évidence incontestable, tu te sens, pour ainsi dire, expatrié de l’intérieur. Les bâtiments aux fenêtres grillagées, les toilettes à la turque de la cour aux murs maculés de virgules de merde jamais nettoyées, les peintures pisseuses des salles de classe, les immenses dortoirs et les réfectoires empestant le rance et le moisi, tout cela suinte d’une laideur dont tu crains la contamination. Et tu prendras ta revanche un jour, comme Edmond Dantès, contre l’arbitraire de ta réclusion. Ce gros dictionnaire en apparence si rébarbatif est le soupirail de ta geôle. Le sésame de tes rêves futurs. Ta promesse de l’aube.
Tu te demandes parfois s’il ne te rend pas un peu fêlé.

Vers vingt-trois heures, c’est le moment lumineux de la nuit. Pour rien au monde, tu ne manquerais le rendez-vous. Tu te mets à plat ventre, écartes un pan du rideau qui tombe derrière le lit. Le visage encastré entre les tubes de métal de la tête de lit, tu disposes d’une vue plongeante sur le boulevard qui contourne l’internat, et plus loin encore, à une cinquantaine de mètres, sur la ligne de chemin de fer. Au-delà, les lampadaires d’une venelle parallèle vomissent sur les rails une lumière famélique.
Tu attends le Paris-Toulouse. Tu le guettes avec impatience. Toutes les nuits, il est à l’heure. Il s’annonce par un grondement lointain et confus. Puis il surgit soudain dans ton champ de vision.
Il roule encore à faible allure en ville. Durant une quinzaine de secondes, la douzaine de wagons aux compartiments tantôt obscurs, tantôt éclairés, défile devant toi, de gauche à droite.
Quand tu accroches du regard l’un d’entre eux, tu devines les silhouettes assises ou affaissées sur les banquettes, lisant ou regardant à l’extérieur le front collé à la vitre. Tu donnerais beaucoup pour être à leur place.
Puis les lampions rouges du dernier wagon s’évanouissent dans l’obscurité. Ils filent vers le pont de V. qui traverse la Loire toute proche, vers le sud, Limoges, Brive, Cahors, Toulouse.
Tou-lou-se ! Un réglisse en spirale. Un Carambar à cinq centimes. Un Malabar rose…
Tou-lou-se, Tou-lou-se, Tou-lou-se…
Que tu scandes sur le claquement régulier des roues sur les interstices des rails d’acier.
Puis de nouveau, le silence de la nuit. Les ronds de lumière glauque des lampadaires sur les voies.
Une rengaine qui fait fureur sur les ondes à ce moment-là te revient à l’esprit :
Et j’entends siffler le train
Et j’entends siffler le train
Que c’est triste un train
Qui siffle dans le soir…
Ce refrain, tu le fredonnes sans discontinuer, menton enfoncé en avant dans le polochon, mâchoire et nuque ankylosées, regard perdu dans le halo blême des lampadaires… Tu as oublié les paroles des couplets. Ton cerveau s’échauffe. Le sommeil est repoussé. Tu voudrais être à demain déjà.
Les phares d’une voiture incendient au ralenti le macadam du boulevard. Le tronc des platanes flambe un moment et leurs branches s’élancent vers le ciel noir dans une pantomime désarticulée.
Certains soirs, au dernier étage de l’un des pavillons fondus dans les ténèbres, au-delà des rails et des lampadaires, une ombre chinoise se déplace derrière un rideau tiré dans une chambre mansardée. Tu suis avec attention le moindre de ses gestes. Mais à ton grand regret, après quelques minutes, l’ombre repousse le rideau, ouvre la fenêtre, se découpe dans le rectangle de lumière et se penche pour tirer les persiennes. La lumière filtre un moment encore, puis s’éteint. Et la nuit devient plus épaisse, plus lourde.
Tu te retournes alors sur le dos et te concentres sur la veilleuse au capot cassé. Tu sais qu’à ce moment-là tu vas bientôt assister à une scène étrange.
La porte de la piaule du surveillant s’est ouverte. Elle laisse passer par l’entrebâillement le rai de lumière d’une lampe de chevet. À deux rangées devant toi, sur la droite, la silhouette du pion se déplace entre les lits, sans hésiter. C’est Abel B., un ex-séminariste. C’est ce qu’on dit. Il s’approche du lit d’Alain C., un élève de ta classe de sixième B. Une gueule d’ange. Visage fin, traits d’une star de la chanson. Un premier de classe brillant.
Abel s’assoit sur le rebord de son lit. Tu le vois de trois quarts, à sept huit de mètres, et tu ne peux entendre qu’un vague chuchotis de leur conversation.
Tu vois cependant, nettement découpé dans le rectangle clair du rideau de la fenêtre d’en face, le profil d’Abel, son nez busqué. Il se penche au-dessus de la tête d’Alain C. Et puis d’une main, il soulève le drap, et l’autre disparaît à l’intérieur du lit. Le bruissement de leur conciliabule se poursuit. Les têtes paraissent se confondre dans l’ombre. Puis Abel se redresse. Il effleure l’épaule ou le visage de C., et regagne sa piaule. La porte se referme. Le rai de lumière disparaît. C. n’a pas bougé. Il a seulement rabattu le drap et la couverture sur son visage.
Tu n’as rien compris à ce qui s’est passé.

Et tu ruses maintenant pour ne pas sombrer dans un sommeil que tu crains plus que tout. Tu penses ainsi éviter le cauchemar qui ne manquera pas de crever tes rêves. Certaines nuits, malgré ta veille prolongée, il fait irruption et te laisse à chaque fois pantelant.
Le scénario est toujours le même. Tu dors dans une pièce grise et le plafond s’ébranle pour s’abaisser peu à peu. Les murs se déplacent aussi et se rapprochent l’une vers l’autre. Leur mouvement est lent, très lent, mais perceptible. Tu seras bientôt broyé par l’étau qui resserre ses mâchoires.
Tu n’as aucune chance d’en réchapper.
Tu fais pourtant des efforts désespérés pour bloquer le mécanisme infernal. Tu t’arc-boutes, tu étends tes bras afin d’arrêter la progression des murs et du plafond. En vain. Tes bras cèdent sous la pression. Ton cœur s’emballe. Il va exploser de terreur. Tu voudrais crier.
Au cinéma Le Denfert, pendant tes vacances à Paris, tu as vu le Moïse de Cecil B. DeMille. Tu te souviens d’une scène qui a retenu toute ton attention, au point de reléguer toutes les autres au second plan : une vieille esclave dépose de la graisse sur les rondins de bois sur lesquels glisse un énorme bloc de pierre que poussent ou tirent des centaines d’autres esclaves enchaînés. On construit une pyramide pour le pharaon. Un pan de la tunique de la vieille est tombé à terre quand elle s’est agenouillée, et le voilà happé sous le cube de pierre qui doit s’encastrer dans un autre déjà positionné. Encore un petit mètre. La vieille tente d’arracher l’étoffe prisonnière, tire comme elle peut, s’affole, mais l’étoffe est avalée petit à petit par le bloc. Elle sera écrasée. Personne ne l’a vue. Si. Moïse, Charlton Heston, tu le sais, intervient et libère la vieille juste à temps du tranchant de son glaive.
Mais dans ton rêve, personne ne vient à ton secours, pas de Moïse pour arrêter la machine infernale, et les murs continuent de se déplacer dans un grincement glaçant. Au comble de l’épouvante, tu te réveilles enfin au pied de ton lit, recroquevillé sur le plancher, hagard, haletant, trempé de sueur, les jambes emmêlées dans tes draps. Tu mets longtemps à réaliser que c’est fini. Pour cette fois. Tu refais ton lit à la va-vite. Remontes sur le matelas, exténué. Encore remué de tremblements nerveux.

Les yeux fixés sur l’ampoule de la veilleuse, tu retournes alors à Paris, à ta mère qui peut-être travaille cette nuit-là à l’hôpital. Elle t’a placé à l’internat pour une raison qui t’échappe, que tu n’as pas bien comprise, ou voulu comprendre. Pourtant, c’est à elle seule que tu penses maintenant. Au temps où vous viviez ensemble.
Tu retrouves alors le calme peu à peu.

C’est le soir, au moment du dîner. La modulation d’un sifflement. Ta maman tourne le bouton du poste de T.S.F, jusqu’à ce que la lumière phosphorescente du témoin lumineux ne soit plus qu’une fente la plus fine possible.
Elle revient s’asseoir sur sa chaise. C’est un soir comme les autres.
Vous avez mangé d’une trempée de pain au lait. Puis d’une tranche de jambon blanc et de la purée de vraies pommes de terre du potager de grand-père Georges. La table n’est pas desservie. C’est l’heure de Quitte ou Double. Tu as grimpé sur les genoux de ta mère. Quel âge as-tu ? Six, sept, huit ans ?
Pendant qu’elle écoute les questions de Zappy Max, tu roules dans tes doigts la petite boule en or hérissée de petites aspérités qui pend à son cou. Et tu appuies ta tête sur son épaule. Tu aimes voir se dessiner les veines de son cou, bleutées, palpitantes. Tu replies tes jambes sur ses cuisses. Ses bras se sont enroulés autour de tes épaules et de tes reins. Ils te serrent contre elle. Un nid de douceur au parfum de chèvrefeuille.
Sur Radio-Luxembourg, le candidat a l’air de se débrouiller. Ta maman parfois répond avant lui. Tu te rejettes alors en arrière pour la regarder, impressionné.
Ensuite, une réclame. Celle du parfum Soir de Paris. Elle te dépose à terre et va poser, sur le pick-up situé sur le dessus du poste, un trente-trois tours qu’elle extrait avec soin de sa pochette en papier. Elle pose délicatement le diamant de la tête de lecture sur le rebord du disque et revient dare-dare sur sa chaise en riant. Tu retrouves le creux tiède de ta place.
Méditerranée…
Elle te serre plus fort dans ses bras. Les paroles de Tino Rossi, elle les marmonne parce qu’elle ne chante pas très juste. Mais sa poitrine vibre. Et elle tangue avec toi, doucement, tous les deux bercés par la voix veloutée de Tino.
Méditerranée
Aux îles d’or ensoleillées
Aux rivages sans nuages
Au ciel enchanté…
Les murs de la chambre s’évaporent. C’est une carrée où vous êtes logés dans l’hôpital, sans cuisine ni toilettes, elles se trouvent sur le palier, l’unique fenêtre fermée de barreaux empêchant d’accéder à une terrasse.
Qu’importe.
Elle te serre dans ses bras au rythme langoureux de la chanson, et plus rien n’a d’importance que la voix de ta maman qui s’enroule à celle de Tino. Plus rien n’a d’importance que la chaleur de son cou, que les pulsations de son cœur.
La chanson est terminée. Tu te détaches d’elle un instant pour la regarder, émerveillé par le bleu outre-mer de ses yeux et son sourire de madone.
Ta maman.
Là-bas, loin de toi. Sans toi.
Présente, absente, présente, absente, présente…
Tu fixes la veilleuse au capot cassé.
Comment fait-on pour dormir ?
Tu ne t’en souviens plus.
14

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Albane Charieau · il y a
Un très beau texte et l'ambiance du pensionnat bien restituée. Des mots forts qui soulignent avec justesse l'isolement de la nuit.
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette œuvre touchante qui nous prend vraiment aux tripes ! Mon soutien ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Nathanael Jo Hunt · il y a
Un texte très touchant, hyper maîtrisé !
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Fred Panassac · il y a
Les scènes scandent la nuit comme autant de rituels de protection. Pendant cette lecture qui m’a tenue en haleine, j’ai souhaité à l’enfant de s’endormir sans le retour de l’affreux cauchemar.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Des souvenirs d'une enfance bousculée par les murs gris d'un pensionnat , les remous d'une époque tourmentée .
L’enfant ne peut que s'évader dans les rêves.

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Eva Dayer · il y a
Un texte qui m'a happée ! Ces lourdes réminiscences d'un internat d'autrefois, la rigueur bornée, le besoin de s'échapper, ne serait-ce qu'à partir des mots offerts par le Larousse, le sacrifice de la mère ... Et une superbe écriture.

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