La tulipe d'Anatolie

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Jury
Il était une fois, un riche commerçant, Cornélis, qui habitait une charmante maison d'Haarlem dans les Provinces-Unies.
Cornélis aimait, l'éphémère beauté des tulipes d'Anatolie, le goût fruité de la liqueur de fleur de figue, la poésie pastorale Chevalier Pieter*.
De retour d'un voyage d'affaires à Constantinople, il ramène dans sa mallette deux bulbes de la tulipe la plus prestigieuse du jardin d'Éden. Il plante un bulbe dans son jardin d'agrément et range précieusement le second, bien au sec, dans un tiroir de son cabinet. Au printemps venu, tous ses amis, l'honorant d'une visite, s'émerveillent de la robe renversée de sa tulipe. Bien vite, elle fait l'objet de toutes les convoitises.

Quand Cornélis leur révèle qu'il possède un second bulbe, ils sont prêts à vider leur escarcelle pour l'acquérir dans l'espoir de vendre ses caïeux au meilleur prix et ainsi bâtir fortune.
Frédéric lui apportera quatre tonneaux de bière d'épeautre, Henri deux barriques de madère du Périgord, Benedictus lui cèdera le gobelet d'argent offert par sa chère mère sur son lit de mort. Affinius, pour lui, se dépouillera de ses hauts-de-chausses, de son pourpoint, de sa fraise et de son chapeau plat à plumes d'autruche. Caspar, au grand dam de sa femme, lui proposera son nouveau lit d'ange. Adriaen s'engagera pour six bons moutons, Andries pour huit porcs bien lourds, Johan pour quatre vaches multicolores, Paulus pour deux muids de blé fraîchement récolté, son voisin Jacob lui donnera le pâtis attenant à sa maison.

Une telle cupidité collective trouble la probité de Cornelis.
Il décide de fermer sa porte à ses amis et consacre le mois de Phœbe à la méditation. Dès le début de l'automne, il les réunit sous son figuier pour leur donner leçon et boire avec eux le suc des fruits mûrs tombés au vent du nord.

Il accepte leurs offres à la condition de les garder secrètes. Dans l'impossibilité de diviser son bulbe en dix parties égales, de privilégier l'un plutôt que l'autre, il leur propose de planter son deuxième bulbe dans son jardin. Ainsi l'année suivante il prélèvera dix jeunes caïeux que chacun cultivera à sa guise.

Obnubilés par l'appât du gain, dès le lendemain, ses amis honorent leur parole. Cornélis prend possession de son nouveau champ, il y installe cochons, moutons et vaches. Il entrepose le lit dans sa nouvelle chambre d'amis, le costume est rangé avec soin dans son armoire, le vin et la bière dans la cave, le blé au grenier. Il garde le gobelet sur la commode de sa chambre. Pour solenniser cet accord, il sirote le vin.

Il ne se passe pas un jour de printemps sans que ses amis viennent voir la santé des nouvelles tulipes, dès lors ils attirent la curiosité du voisinage.

Très rapidement la population d'Haarlem prend connaissance du nombre de florins dépensés pour l'achat d'un seul caïeu, les convoitises redoublent.

Un matin, son voisin constate avec effroi la disparition d'un bulbe dans le jardin. Une catastrophe, car quiconque maintenant peut aussi cultiver cette fleur sublime. Ce qui arrive rapidement. L'année suivante, une prolifération de tulipes dans les jardins privés de la ville emporte le prix du bulbe aux Enfers. Les amis de Cornélis, floués par cette mésaventure, viennent régulièrement frapper à sa porte pour réclamer compensation financière, aucun d'eux ne montre quelque attention à la santé des tulipes. Lassé de leurs plaintes, il décide de les réunir près de la fontaine de son jardin, pour les chapitrer mais aussi pour découvrir le coupable du vol. Si le voleur se dénonce, Cornélis consent à lui rendre son bien.

— Je suis le maraud qui vous a trahis ! s'écrie Caspar dans l'espoir de ramener au plus vite son lit à sa bien-aimée, lassée de dormir sur une paillasse à même le sol.
— Balivernes ! Je suis le faquin qui déterre la nuit ! réplique Affinius, qui, sans sa tenue, ne courtise plus aucune damoiselle.
— Mensonges ! Je suis le gredin qui vous a larronnés ! s'exclame Johan. Depuis le départ de ses quatre vaches, son troupeau dépérit, à son grand désespoir, il ne rumine plus.
— Entends-moi ! Je lève vers toi mes mains jointes, supplie Paulus en prière. Il n'a plus aucune semence de blé depuis que sa déesse Déméter parcourt le monde à la recherche de sa fille.
— Je ne dors plus ! C'est ma faute ! C'est ma très grande faute ! implore Benedictus. Depuis le don de son gobelet d'argent, sa mère hante, crucifix en main, toutes ses nuits.
— J'ai perdu la tête ! s'écrie Adriaen dont tous les moutons de tête de la bergerie ont été occis par l'aigle.
— Je renie, à vos pieds, la fange de mes plus bas instincts, geint Andries qui vient de manger son dernier jambon.
— Nous sommes les innocents disciples de Dionysos ! braillent Frédéric, Henri, ivres de bière et de vin.
— Je ne suis pas au-dessus de tout soupçon ! opine Jacob incommodé par les déjections du nouveau bestiaire installé sur son ancien champ.

Dans l'impossibilité de découvrir quelque coupable, Cornélis congédie ces beaux parleurs prestement.
Dix jours plus tard, tous ses amis viennent louer sa bienveillance, implorer son pardon pour leur ingratitude et lui annoncer leur renoncement à toute compensation.

Réjoui de tant d'abnégation, Cornélis offre, à chacun, un bulbe de tulipe renversée accouplé d'un petit poème de sa composition, un éloge à la figue :

« Verte déjà
Je pressais
Ton lait

Brune d'émoi
Je caressais
Ta peau

Violette fendue
Je suçotais petite
Ta lèvre. »

Depuis ce jour-là, Cornélis invite ses amis chaque automne pour festoyer. Il leur offre, jambons, moutons rôtis, galettes de blé, et maints pichets de bière, de vin.

Sous son figuier, il se complaît à les réunir pour savourer la violette fendue et les enivrer de poésie persane.

__

* Pieter Corneliszoon Hooft, 1581-1647, historien et poète néerlandais.
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JAC B · il y a
Il se trouve que par le plus grand des hasards je suis en train de lire Semper Augustus d’Olivier Bleys, voici un lien qui en dit un peu plus sur l’histoire :
https://www.babelio.com/livres/Bleys-Semper-Augustus/28658
Il y a quand même beaucoup d’analogie et de reprises dans votre texte qui me gênent pour croire en l’originalité de votre histoire : même nom de personnage, même contexte, même atmosphère ????

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Anick Roschi Auteur · il y a
Je suis très heureux de découvrir un nouvel auteur Mr Olivier Bleys mais en aucun cas mon conte est une copie extraite de l’œuvre de Mr Bleys. La tulipomanie est une séquence historique du XVIIème siècle qui appartient à tous et qui a été ma seule inspiration, il y a donc pour moi ni plagiat, ni réécriture . ( Pour votre gouverne l’utilisation du nom Cornelius est une abréviation du nom de l’écrivain néerlandais Pieter Corneliszoon Hooft cité en dessous du texte présenté.) En conséquence il ne tient pas lieu, par honnêteté intellectuelle, de mettre une autre note ne bas de page autre que celle que j’ai présentée.
J’espère que vous ferez honneur à mon imagination et mon style aucunement emprunté à quiconque! (et bien peu semblable à Mr Bleys :-)

Cordialement,
Jef Baul

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JL DRANEM · il y a
J'ai voyagé dans le temps avec ce récit . Mon soutien !
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Eva Dayer · il y a
Fascinante histoire de la tulipe.
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loup blanc · il y a
Finalement , grâce à votre récit , on en sait un peu plus sur ce dévouement des Hollandais avec la tulipe
la fleur nationale ,qui est d'origine turque; Quelle chance pour eux !! On comprend mieux les premiers acquéreurs de ces bulbes précieux aient eu des "fâcheux " jaloux ,dans les premières années de cette importation particulière ; Pas facile de protéger un futur bien national !!
merci à vous pour ce récit excellent .

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A. Sgann · il y a
Bonne finale !
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien pour l'originalité de ce conte que je découvre.
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Romane Claren · il y a
Un conte bien plaisant qui mérite sa place en finale. Mon soutien.
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Fred Panassac · il y a
La spéculation sur les tulipes, vue sous un angle humoristique et joyeux, je découvre ce joli conte agrémenté de son petit poème coquin.
J’ai adoré votre écrit, je le soutiens en finale !

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Virgo34 · il y a
Un conte original, à l'accent oriental. Bonne finale !
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Georges Saquet · il y a
Original! Mon vote.

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