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La trompette de Madame OCTAVE

Image de GERRIE

GERRIE

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Sur la plaque noire fixée à l'entrée de son cabinet, on pouvait lire, sur trois lignes gravées en jolies lettres dorées :
«Docteur HOC
Professeur de médecine
Chirurgie plastique, réparatrice et esthétique»

En réalité, au début de sa brillante carrière, le Docteur HOC s'adonnait principalement à la chirurgie réparatrice. Il tentait d'adoucir les becs de lièvre qui faisaient la risée sous cape dans les cours de récréation. Il redressait aussi les nez difformes, héritages de quelconques aïeux qui se moquaient de ces nouvelles pratiques dites esthétiques et répétaient, dubitatifs, qu'après tout, «vilain nez n'avait jamais déparé beau visage». Il réduisait les poitrines trop généreuses qui faisaient courber le dos de leurs malheureuses détentrices. Il enlevait allègrement les culottes, je veux dire, les culottes de cheval qui rendaient difformes les dessous de hanches rappelant les augustes séants des juments. Il faut dire cependant que, parmi ces désespérées par ce que la nature leur avait légué de tares, seules les plus fortunées avaient accès à ces interventions médicales qui restaient, de fait, réservées à une élite.

Bientôt vint l'ère de l'image, de celle que l'on veut se donner, voire de celle à qui l'on veut ressembler, l'ère du temps où il faut se faire beau, avoir l'allure plutôt que de perdre la posture. A défaut d'être, il faut paraître !

Partout sur les murs, dans les magazines, à la télévision, des femmes exhibaient leurs beautés ostentatoires, exerçant impitoyablement leur tyrannie. Perfusés à ces nouveaux clichés, on voulut s'affranchir de ses petits complexes. On a beau dire, la tentation était forte ! Alors, plus légèrement, le Docteur HOC se mit à redessiner des profils, à tendre des peaux, à gonfler des lèvres, à calibrer des seins qui, selon la mode du moment, débordaient un peu trop des tee-shirts moulants ou, à l'inverse, désertaient tristement les décolletés... véritables visages de carton pâte, corps de pâte à modeler. Le Docteur HOC dormait tranquille, sa clientèle grossissait.

Afin de parfaire ses œuvres, le Docteur HOC entreprit des travaux de recherche inédits ; il étudiait les moyens de rajeunir les mains vieillissantes qui trahissent inexorablement le temps, ces ouvrières infatigables de nos corps dont la mobilité petit à petit s'érode et qui se fanent outrageusement. Il était question d'assouplir ainsi que d'affiner les nombreuses articulations des doigts, mais aussi de rendre à la peau son élasticité et de gommer les tâches disgracieuses qui la parsème ... autant dire que les ambitions démesurées du Docteur HOC, tout à la fois faisaient sourire et interloquaient ses confrères.

Ce matin-là, la salle d'attente du Docteur HOC bourdonnait lorsque Madame MARTIN y pénétra. Comme d'habitude, tous les regards se tournèrent vers la porte qui venait de s'ouvrir. Cette fois, les voix se turent instantanément, laissant place à un silence délétère. Afin de dissimuler sa gêne, très
vite l'on se replongea distraitement dans les magazines. Or Madame MARTIN ne semblait pas s'en embarrasser et prit place aux côtés de Madame OCTAVE, la belle, la bellissime Madame OCTAVE qui, après un lifting et quelques injections de Botox, consultait, ce jour-là, pour la pointe de son nez qu'elle trouvait décidément un peu disgracieux.

Madame MARTIN souriait, mais on ne le voyait pas. En guise de sourire, un rictus anima péniblement les traits de son visage figé pour se transformer en une redoutable grimace. Des cicatrices rougeoyant encore bordaient la base de ses cheveux en un cerceau boursouflant pareil à une monstrueuse couronne. La bouche, enflée, l'était-elle par le traumatisme subi ou à cause de la peau qui, tendue à l'extrême, paraissait prête à se déchirer ? Seuls les yeux semblaient avoir gardé leur mobilité. En dépit de cela, au milieu de ce temple dédié à la beauté, Madame MARTIN souriait. Oui, elle osait sourire. Elle souriait à la vie qui faillit la quitter. C'était il y avait à peine un mois, un terrible accident. Happés par l'hélice de son bateau, ses cheveux tressés disparurent dans un scalp que le Docteur HOC parvint miraculeusement à greffer. Régulièrement tentée, jamais intervention chirurgicale d'une telle complexité ne fut jusqu'alors réalisée avec succès. Ce fut une première mondiale reconnue par la profession toute entière. Madame MARTIN continuait de sourire, car le Docteur HOC, elle le savait, finirait par lui ôter le masque de son visage démoli.

Ce fut le jour de l'opération de Madame OCTAVE. Dans le bloc opératoire, tandis que le Docteur HOC s'apprêtait à réduire d'un ou deux petits millimètres à peine le bout de nez ingrat, soudain, l'image de Madame MARTIN assise dans la salle d'attente aux côtés de Madame OCTAVE lui revint à l'esprit, Madame OCTAVE, sa beauté évanescente, Madame MARTIN et son visage ravagé,... Madame OCTAVE et sa futilité, Madame MARTIN et sa nécessité ! Les images devinrent floues, se superposèrent, se mélangèrent dans une totale confusion. Alors, les mains expertes du Docteur HOC, pour la première fois se mirent à trembler, la sueur à perler à son front, à couler jusqu'à lui en embrouiller la vue. Les yeux révulsés, les mâchoires coincées, pris d'une soudaine panique, il remonta le bistouri juste sur l'arête du nez et se mit à creuser, à creuser encore, à creuser comme un fou pour finir par faire du nez de Madame OCTAVE une hideuse trompette !

Après la consécration, ce fut le procès. Le Docteur HOC fut condamné à réparer ce qu'il était convenu d'appeler un massacre absolu en redonnant au nez de Madame OCTAVE l'aspect voulu et à verser à la victime de volumineux dommages et intérêts. Mais la malheureuse ne lui en laissa pas le temps. Lorsque le miroir lui renvoya son image, elle fut prise d'une crise d'hystérie qui ne prit fin
qu'avec l'aide des soignants de l'hôpital psychiatrique dans lequel elle croupit encore aujourd'hui. Il fallut, bien entendu, supprimer glaces et miroirs. En outre, la seule vue de son reflet dans les vitres des couloirs déclenchant d'insupportables névroses, elle finit par refuser de quitter la chambre.

Des semaines durant, pétri de honte et de remords, le Docteur HOC s'interrogea sur ce qui s'était passé ce jour-là et jamais n'y trouva de réponse. C'est ainsi qu'il décida de bouder à jamais la plastique de ses patientes en mettant un terme à ses activités de chirurgien esthétique. Dans le même temps, dépité, il abandonna ses recherches sur les moyens de rajeunir les mains.
Dans son cabinet à présent, aux êtres imparfaits succèdent de véritables mutilés, des déformés, des déglingués, des disloqués et autres cabossés des accidents de la vie. Se plonger dans la détresse des autres pour mieux soigner la sienne, ne plus se consacrer qu'à l'essentiel, tel est désormais son leitmotiv. Et s'il avoue rêver parfois aux jolies créatures du temps d'avant, lui apparaissent alors en filigrane deux spectres : l'ombre diabolique de Madame OCTAVE qui hante ses nuits, et celle, bienveillante, de Madame MARTIN qui apaise ses matins.

Des nuages sombres et charnus encrassent le ciel, roulent et se bousculent pour se rejoindre et ne plus former qu'une chape épaisse dans laquelle se perd prématurément le jour. La pluie tarde à tomber et il perçoit, dans le déluge qui s'annonce, comme un présage, une mauvaise augure.

Car le moment est venu. A force d'insistance, il finît par obtenir l'autorisation de rendre visite à Madame OCTAVE, les psychiatres ayant déclaré que leur patiente «devait désormais être en mesure de surmonter l'épreuve». Revoir le nez de Madame OCTAVE, odieuse virgule pointée au milieu de ce visage qu'il a saccagé de ses mains,... affronter sa propre folie, se dire une fois encore qu'il y a eu méprise, que c'est bien lui qui devrait se trouver dans ces lieux improbables, investis d'âmes en perdition.

A présent, il se tient là, devant sa porte, et redoute que les choses tournent mal. Dans l'espace ténu qui les sépare, il voudrait ralentir les battements désordonnés de son coeur, sécher ses mains humides, étouffer la chaleur dans son corps tout entier. Il hésite, pense soudain à s'échapper et se reprend dans un ultime effort. Il frappe une fois, deux fois puis trois coups hésitants, presque inaudibles comme pour s'excuser déjà, tandis qu'une voix cotonneuse lui répond : «Entrez, Docteur HOC ! » Ainsi donc, elle l'attend ! Depuis quand attend-elle son bourreau ? Il pénètre dans la chambre qu'une lumière blafarde peine à éclairer. C'est une vision en demi-teinte, un clair obscur, juste ce qu'il faut pour mieux intégrer la violente réalité de l'instant. Elle lui tourne le dos. Assise devant la fenêtre qu'un vieux store décoloré occulte, durant quelques secondes encore, elle suspend le temps, fait durer l'attente, après quoi, d'un mouvement sec faisant pivoter son fauteuil, elle lui fait face.

Et c'est avec effroi que, dans la moiteur ambiante, le Docteur HOC découvre au milieu de son visage, dissimulant la vulgaire trompette,... une boule rouge, une boule rouge, brillante, une boule rouge et insolente,... un nez de clown !
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