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La toile d’araignée

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Eddy Riffard

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169 voix

En compétition

Un souffle glacé l’accueillit dès qu’elle émergea du bâtiment. Mathilde leva les yeux et constata que les lourds nuages du matin s’étaient accumulés en un amas sombre et moutonneux.
Alors qu’elle longeait la salle de jeu, une voiture stoppa et une voix familière l’interpella :

— Mathilde, tu veux que je te ramène ?
— Non, merci, ça ira.
— C’est imprudent, d’autant que tu n’es pas accompagnée.
— Je fais attention et mes parents m’ont dit de ne pas monter avec n’importe...

Rougissante, elle laissa sa phrase en suspens. Madame Aurent s’amusa de la réaction de son élève et redémarra. La collégienne regarda la fumée d’échappement tourbillonner dans l’air froid et poursuivit son chemin.

Peu à peu, le centre-ville cédait la place à une zone pavillonnaire aux senteurs de ciment et de peinture fraîche.
Dans le ciel chargé, le bourdonnement de l’hélicoptère se fit entendre, comme cela se produisait depuis quelques jours. À cette distance, la cocarde tricolore et le mot gendarmerie se détachaient nettement sur la carlingue de l’appareil.
Ce bruit obstiné rappelait à Mathilde la menace invisible qu’elle tentait d’enfouir sous ses dissipations d’adolescente. L’espace d’un instant, elle regretta d’avoir décliné l’offre de sa prof d’anglais. Tout prenait un aspect sinistre dans ce froid clair, jusqu’au soleil humide qui peinait à chasser les nuages de mars.

D’instinct, elle tourna la tête et l’aperçut. Un homme d’une quarantaine d’années qui semblait l’observer. Non, guetter convenait mieux pour qualifier sa fébrilité attentive et ses yeux un peu trop fixes.
Mathilde accéléra le pas, n’osant se retourner et croiser le regard inexpressif de l’inconnu. Des picotements dans la nuque lui produisaient l’effet d’aiguillons glacés.
On lui avait déjà parlé de ces hommes étranges qui suivent les jeunes filles et offrent des bonbons aux enfants, prédateurs silencieux sillonnant la région au volant de voitures sombres.
Ces derniers jours, les photos de deux disparues avaient fait la une de la presse à sensation et s’étaient imprimées dans l’esprit de Mathilde. Cette obsession restait d’autant plus vive que l’une des jeunes filles fréquentait le même collège qu’elle.
Dans un ultime sursaut de courage, elle tourna la tête et avec soulagement constata l’absence de l’inconnu.

Elle longeait maintenant l’élevage de volailles désaffecté.
L’endroit sinistre lui donnait des coups au cœur. Cet ensemble de constructions en tôles entourées de grillages enrouillés paraissait plus sordide que jamais, jusqu’aux creusées emplies d’une eau trouble.
Mathilde aperçut les premières gouttes de pluie en rider la surface.
Elle accéléra le pas et se réfugia dans la vieille grange, près du champ de noyers. Le lieu sentait le renfermé et la paille pourrie. Une lumière sale filtrait à travers les carreaux ébréchés constellés de chiures de mouches et dentelés de toiles d’araignées. Les mêmes toiles pendaient au plafond, surchargées de poussière marronnasse.

Le vent augmentait au fur et à mesure que la pluie tombait plus dru. Le crépitement des gouttes froides sur le toit étouffait tous les autres bruits. Ce déluge fut bientôt accompagné de rafales qui diffusaient un courant d’air frais à travers les nombreux défauts de la masure.
Ce tableau peu rassurant lui fit prendre conscience de sa solitude. En proie à une crainte diffuse, elle bloqua l’entrée en disposant un épar derrière le vantail.
Un cliquetis métallique attira l’attention de Mathilde. La poignée de porte bougeait avec régularité au milieu du panneau malmené par les bourrasques. Effet de son imagination ? Elle avait l’impression que le mouvement exercé sur la poignée résultait d’un acte volontaire.
Effrayée, elle regardait la planche tressauter sous l’action de cette force invisible. La présence rassurante de son portable qu’elle sentait peser dans la poche de son manteau constituait son unique réconfort. Si seulement elle pouvait joindre ses parents à cette heure.
Elle sortit son appareil et se prépara à composer le dix-sept au cas où quelque chose tenterait de pénétrer à l’intérieur. Elle n’osait pas même regarder à travers les carreaux ruisselants.

La pluie cessa aussi brusquement qu’elle s’était manifestée. Les bourrasques avaient laissé place à une bise froide chargée d’humidité.
D’un pas léger, la jeune fille s’avança vers la fenêtre et jeta un coup d’œil. L’extérieur offrait toujours cet aspect de campagne paisible. Rassurée, Mathilde déverrouilla la porte et parcourut l’étendue herbeuse qui la séparait de la petite route.

— Bonjour, jeune demoiselle.

Mathilde avait sursauté. L’homme mystérieux se trouvait tout prêt d’elle, comme sorti de terre.

— Vous m’avez fait peur, je ne vous avais pas vu.
— Je m’étais abrité sous l’avant-toit de cette grange. Curieusement, la porte était fermée de l’intérieur. Maintenant, je sais pourquoi.

La voix ironique, à l’intonation légèrement hautaine, s’accordait avec son aspect déplaisant. La collégienne s’abstint de répondre et accéléra le pas. L’homme la suivit et marcha de front avec elle.

— Tu n’as pas peur ? Avec ces disparitions ?
— J’habite tout prêt et j’ai mon portable.
— Tu habites ces maisons ?

L’homme désignait les deux maisons au-dessus du virage en dénivelé.
Mathilde faillit mentir. Les habitations dépassées, elle regretta de ne pas s’être engagée dans l’une des courettes pour tromper l’inconnu. Cet indésirable ignorait son indifférence forcée et continuait à alimenter la conversation.
Ils approchaient du petit bois. Le lotissement de ses parents se trouvait à près d’un kilomètre, à moins d’emprunter le chemin forestier. Mais en prenant le risque de s’isoler en pleine nature avec cet homme.
Un bruit de moteur l’interrompit dans ses réflexions. Elle reconnut la voiture de sa prof d’anglais et attira son attention. La voiture s’arrêta sur le bas-côté et Mme Aurent observa son élève qui se précipitait vers elle.

— Finalement, je veux bien monter avec vous. Je suis trempée et il faut que je me change.

Après un rapide regard sur les vêtements secs de la collégienne, la trentenaire l’invita à prendre place du côté passager.
Mathilde s’engouffra dans le véhicule et fixa l’image de l’homme qui diminuait dans le rétroviseur.

— Qui était cet homme, tu le connaissais ?
— Non, il me suivait et je n’arrivais pas à m’en débarrasser.
— Je me demande si je ne devrais pas prévenir les gendarmes, ils ont bien dit de signaler tout comportement suspect.

La collégienne profitait de la chaleur du chauffage tout en écoutant les chansons diffusées sur la bande FM. Hervé Cristiani se perdait dans les étoiles noires quand elle rompit le silence.

— On ne va pas chez moi ?
— Non, il vaut mieux que je passe mon appel tout de suite, au cas où je devrais faire une déposition, et j’ai peur que ce type disparaisse dans la nature.

* * *

La maison entourée d’un jardin entretenu respirait l’ordre et le confort bourgeois. Elles empruntèrent un chemin couvert de brique bordé de rosiers. Sur la pelouse, quelques massifs de fleurs donnaient un peu de couleur, leurs pétales scintillants d’une fine pellicule d’eau.
Sitôt la porte refermée, Mathilde plongea dans une atmosphère parfumée aux senteurs diffusées par les nombreuses plantes en pots qui en agrémentaient l’intérieur.

Madame Aurent l’installa dans le séjour et lui servit un verre de Fanta. Peu après, un bruit de conversation téléphonique lui parvint du vestibule. A priori, son interlocuteur posait un tas de questions au professeur dont la voix trahissait un début d’agacement.
Son verre terminé, son élève détailla la vaste pièce aménagée avec goût. Les tentures claires conviaient au délassement parmi les meubles au style rétro.
Seule note discordante, cette toile d’araignée insolite dans un angle, près du plafond.
Avec un peu d’attention, on pouvait observer la présence de trois insectes pris dans les rets de la tégénaire qui imprimait un tremblement saccadé aux fils de soie.
Les minutes s’égrenaient, rythmées par le mécanisme de la pendule dont les boules dorées tournaient en accrochant la lumière filtrée par l’abat-jour.
Madame Aurent revint avec un plateau garni de mokas présentés dans des coupelles.
Mathilde fit honneur à cette pâtisserie maison. Elle en portait l’ultime part à sa bouche quand la clenche de la porte d’entrée émit un bruit sec suivi du grincement du verrou.

Madame Aurent accueillit son visiteur. L’homme à l’expression attentive et aux yeux fixes se débarrassa de son manteau, s’assit à côté de la collégienne. Sans prononcer un mot, il commença à manger son moka à la cuillère. Avec méthode, il raclait les couches de la pâtisserie dont il dégustait chaque goulée avec un plaisir de gourmet. Sous le regard pâle de l’inconnu, sa jeune voisine rabaissa sa jupe sur ses genoux et fit mine de se lever.

— Je ne peux pas rester, mes parents vont s’inquiéter.

Le visage dur et les yeux perçants, madame Aurent lui barrait la sortie.
Avec un tintement métallique, l’homme reposa sa cuillère dans le récipient vide et saisit la collégienne par le bras.

Dans la toile, la troisième mouche cessa de bouger.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

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CLASSEMENT Nouvelles

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Stéphane Livino · il y a
Bien vu ! Belle métaphore sur la toile d'araignée! Joli coup de théâtre ! +5
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Eddy Riffard · il y a
Merci pour ce retour avisé.
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Yoann Berjaud · il y a
Implacable !
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Cruzamor · il y a
Même si le cinéma nous a livré de telles anecdotes tragiques, la lire la tienne nous a tenu en haleine ... on devrait la faire étudier en classe pour alerter les jeunes ... Je te donne mes 5 voix !
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Eddy Riffard · il y a
On peut évoquer plusieurs cas similaires en sus de celui dont je me suis librement inspiré.
C’est encore le plus effrayant.

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Samia.mbodong · il y a
Une belle histoire ou le suspense est menée jusqu’au bout.
Félicitation vous êtes un monstre.
Et c’est ce que l’on aime.
Belle histoire Bravo et merci je soutiens

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Eddy Riffard · il y a
Merci à vous.
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Charieau · il y a
pas mal du tout! mes 3 voix
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Miraje · il y a
On se laisse prendre par cette toile imprévisible.
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Romane González · il y a
Tout ce que j'aime! Superbe récit Eddy! J'apprécie beaucoup vos nouvelles, vous maîtrisez toujours vos intrigues! Tout mon soutien!
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Eddy Riffard · il y a
Merci beaucoup.
Les personnages de mes récits n’ont généralement aucun espoir, même informe.

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Julia Chevalier · il y a
J’ai été happée par votre suspens
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Eddy Riffard · il y a
Avec ce type de récit, on oscille entre l’envie et l’appréhension de savoir la fin.
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Julia Chevalier · il y a
C’est tout à fait ça !
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Marie Quinio · il y a
Oh purée ! Très bien écrit bravo Eddy
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Daniel Nallade · il y a
Un bon scénar !
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