La table d'hôtes

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JOUR 1


Je suis partie, sans réfléchir, il fallait que je mette de la distance, que je fasse taire cette angoisse qui me prend à chaque fois que je rentre dans notre maison, dans notre chambre, parmi nos objets, nos livres, nos souvenirs, ton sweat encore pendu au porte manteau, ton casque et tes gants motos, dans l’entrée... je voulais fuir pour continuer à vivre, fuir pour me retrouver seule avec moi même, mais ailleurs, un face à face nécessaire, vital.
Je suis partie. J’ai pris une valise, et je suis montée dans la voiture, direction la mer, Saint Malo, la veille j’ai réservé un séjour Thalasso, bien être, cocooning, soins du corps, tout ce dont j’ai besoin. Que l’on me prenne un peu en charge, moi qui n’en peux plus de devoir prendre en charge tout et tous, le chagrin des uns, mon chagrin à moi, la paperasse, les notaires, ma solitude nouvelle et invivable, et entendre sans cesse, «  tu es forte toi »...non je ne le suis pas.
Sur la route, j’ai roulé vite en écoutant la radio, je suis passée sur nos traces quand nous venions en Normandie, je connais la route par cœur, nos arrêts cafés, nos arrêts pique nique, j’ai passé la pancarte « Chenonceau » en larmes, la tristesse chevillée au corps, notre dernière virée en septembre, ton rire devant le nom de l’hôtel « Au bon laboureur », l’énergie que tu déployais pour faire comme si rien de tout cela n’était important, comme si rire, déconner, manger, boire, faire l’amour était ta thérapie, et puis tes mots : « j’emmerde l’oncologue, c’est un sale con, un pisse froid »... je te regardais si gai et j’avais le cœur fendu en deux, la gorge tellement nouée que parfois j’en perdais la respiration. Ce n’est rien...te sourire encore.

Saint Malo, Hôtel des Thermes, on me surclasse, chambre magnifique, immense, directement sur le Sillon et la mer face à moi. Une vraie beauté.
Je suis bien. Il est 17h, j’enfile un maillot et je descend à la piscine faire des longueurs. Je suis vide mais détendue.
Au dîner, le serveur propose de me joindre à une table d’hôtes pour les personnes non accompagnées, je vois bien que cela l’arrange, la salle est pleine à craquer et une table monopolisée pour une personne seule ce n’est pas très rentable, je souris, et j’accepte de partager une tablée d’esseulées.
Elles sont trois, quand j’arrive.
Un peu coincée, un peu gênées...mon sens des relations reprend le dessus, je me lance en me disant que quitte à être ensemble autant que cela soit un moment sympathique. Je fais un peu mon show, genre fille décontractée, je me présente, tout sourire en demandant à chacune son prénom.
A ma droite, Valérie, très BCBG, St Germain en l’Haye, une petite voix flutée mais déterminée au possible face au serveur et à son choix de mets. Face à moi Mélanie, la quarantaine, jolie, très grande, de Strasbourg avec un charmant accent Alsacien, Elle est amusante, vive et j’aime son regard franc. Près d’elle Isabelle, région parisienne, douce, calme et quelque chose de poignant dans le regard qui me laisse présager un chagrin, une douleur.
Nous discutons, c’est agréable, il y a quelques blancs, je relance la conversation, et chacune se raconte un peu, Valérie est là pour trois jours offerts par son époux pour se ressourcer, Mélanie pour la semaine, elle a décidé de laisser son époux et son fils de cinq ans se débrouiller seuls pour une fois, elle veut se reposer et penser un peu à elle, il y a une faille quelque part, je le sens. Isabelle est là pour la semaine, c’est son fils qui lui offre le séjour car elle travaille trop.
Je ne sais pas ce que je raconte, je suis là pour moi, également, pour le repos. Ai-je évoqué déjà à ce moment ta disparition, je ne crois pas... nous nous quittons à vingt heure trente, très cordialement en nous serrant la main.
Je sors sur la terrasse regarder la mer qui est haute, juste là à quelques mètres devant moi, j’entends le ressac depuis mon lit, je dors d’une traite, demain j’ai rendez vous à 8.30 h avec le médecin pour mon programme.



JOUR DEUX

Matinée à vitesse maximum, petit déjeuner magnifique vue mer, médecin et début des soins : 9H30 massage sous affusion,10H30 enveloppement d’algues, 11H15 Cours collectif aquagym dynamique, c’est un délice de se laisser ainsi pouponner, on va, on vient sans réfléchir, en suivant son planning et ses horaires. J’irais à pieds jusqu’à Saint Malo intramuros tout à l’heure, il est presque 13H, je décide de déjeuner vite fait à la Verrière, le restaurant de l’hôtel.
Je suis à peine installée que Mélanie, la grande Alsacienne entre dans la salle, elle me voit et me propose de s’asseoir à ma table.
Elle parle, elle parle, me raconte son enfant un peu turbulent (mais pas hyperactif, n’est ce pas), le papa toujours absent, elle a un trop plein de fatigue, travaille à mi-temps de chez elle, elle est ingénieure, le terrain lui manque....j’écoute, je parle un peu, lui donne mes conseils de maman, et puis le dessert arrive, on évoque nos maris et je lui dis sans m’attarder ton absence, ta maladie, et ma peine aussi. J’ai la gorge serrée en parlant, je déteste cette sensation, comme si j’allais m’étouffer dans ma peine. Et là, elle prend ma main sur la table, sa voix tremble aussi, « moi aussi j’ai un cancer de la thyroïde je suis en rémission », nous nous regardons un long moment sans un mot, et toute la détresse et la compréhension l’une de l’autre passe dans ce regard.
Je me dis qu’il était écrit que je devais rencontrer cette jeune femme pour qu’elle me parle de son malheur, de sa peur, de son petit enfant si jeune encore. C’est une évidence qu’elle est sur ma route pour quelque chose qui est au dessus de moi, pour me faire avancer sur ce chemin si difficile. Pour l’aider aussi à avancer, à profiter, à vivre au maximum.

Nous nous quittons comme à regret, elle part aux soins, et je marche toute ma colère jusqu’à saint Malo, je fais le tour des remparts, je ne pense à rien d’autre qu’à marcher, j’en ai mal aux mollets, et je rentre nager dans cette magnifique piscine d’eau de mer, des longueurs sans fin comme ma solitude.

J’arrive un peu tard au dîner, Mélanie et Valérie sont là, pas Isabelle, et un très beau jeune homme d’une trentaine d’années est également à table.
Antoine vient de Bruxelles, il y a aussi une dame chic qui vient de Monaco, Catherine, douce et discrète.
Le dîner commence à peine, quand « une tornade » se joint à nous.
Deux jeunes femmes s’installent, l’une est très jolie, brune, typée, une quarantaine, très exubérante, très sûre d’elle, elle s’installe près de moi, me tend la main, « je me présente Dominique », ok bonjour Dominique.
Elle est accompagnée d’une autre femme un peu plus âgée je pense, même âge que moi sans doute, cinquantaine active, elle a un visage que j’aime, des yeux clairs et quelque chose de doux se dégage d’elle.
Très vite Dominique fait le show, elle réclame au serveur du beurre aux algues pour toute la table (il faut gouter ça !), tout le monde rit car son enthousiasme est réel, elle veut nous faire plaisir, être le centre d’intérêt, montrer ce dont elle est capable, elle raconte sa vie, son histoire d’avocate en recherche d’emploi, «  et toi tu fais quoi ? Et toi Antoine », l’autre femme est plus réservée, elle porte un magnifique prénom « Alice », curieusement, je ne les imagine pas être amies de longue date. Et de fait elles se sont rencontrées dans la navette de l’hôtel. Alice s’est faite embarquée par la « tornade », qui fait la révolution, dans la salle de restaurant, mais nous fait bien rire, nous passons un moment délicieux, drôle et il est 22h quand nous quittons la table.
Je suis incroyablement bien ce soir, je m’endors vite sans penser à quoique ce soit si ce n’est à cette drôle de tablée de ce soir.
A ces destins croisés, Antoine a une fêlure évidente, un homme jeune, beau, seul en thalasso, femme et enfants étant restés en Belgique ??? Il a vaguement évoqué un burn out, mais il y a autre chose, une douleur dans le regard. Mélanie qui vit avec cette affreuse maladie au dessus de sa tête, Dominique qui joue la fofolle pour mieux se cacher.



JOUR 3

Il fait un temps magnifique ce matin, je prends la voiture et je vais à Dinard. La promenade au clair de Lune.
Une bonne heure de marche, je fais des photos de la piscine d’eau de mer sur la plage et je les envois aux garçons, merveilleux souvenirs de leurs enfance, avec la remontée de la plage en peignoirs de bain bleu marine, seaux et pelles à la main, des étés de douceur avec ou sans toi. Quelque fois tu étais en mer et nous attendions les appels de Saint Lys Radio pour avoir des nouvelles de l’autre bout du monde où tu naviguais.
J’aimais tellement être là avec les enfants et attendre ton retour, prendre des couleurs, faire du sport, me faire belle pour toi. Souvenir de ton arrivée à la gare de Saint Malo, la joie des garçons de retrouver leur papa, ta douceur avec eux, ton regard si vert sur ton bronzage, nos soirées ensuite, le petit tour du soir pour manger une glace, les enfants qui courent devant nous, et ta main dans ma main...promenade au Clair de Lune. Douleur.
Je rentre vitre, j’ai des soins à 14h, pas envie de déjeuner. Un peu de repos dans un fauteuil face à la mer, et c’est l’heure des tisanes, des massages, des enveloppements d’algues. La vie est plus douce c’est vrai quand on a certains moyens, je m’en rend compte, ce luxe m’est doux.
Ce soir : il y a un cocktail de bienvenue et la petite bande que nous avons formée doit s’y retrouver.
Mélanie m’attend près de l’entrée du salon, elle me dit «  j’ai pas envie de voir du monde, je deviens sauvage depuis que je travaille à la maison »...je lui répond que c’est une bonne raison d’y aller et de retrouver un peu le gout des autres.
C’est bien moi qui dis cela ? Moi qui ai mis ma vie sociale entre parenthèses depuis deux ans juste pour pouvoir être présente à chaque instant prés de toi, comme si je savais déjà que le temps nous était compté.
J’ai laissé tombé mes amies, le sport, les dîners que j’organisais et dont tu ne veux plus entendre parler, j’ai laissé tomber mon boulot, mon look, je me suis juste oubliée pour pouvoir te donner le plus de temps, plus de confort, plus de possibilités de partir du jour au lendemain, de prendre l’avion sur une toquade pour l’autre bout du monde, de rejoindre la Normandie et notre maison de vacances.
J’ai fait la course avec toi, près de toi, nous avons couru ensemble cette course inexorable vers ta mort, en voulant encore un peu, d’amour, de rire, de bonheur.

Antoine, est là près du buffet avec Valérie, nous discutons un peu, une nouvelle jeune femme se joint à nous, Sophie, très gentille, célibataire sans doute, elle est directrice d’une maison de retraite en Indre et Loire...c’est vrai que cela ne fait pas rêver et elle nous le dit en riant. Le cocktail est sympa mais manque un peu d’alcool au gout de tous.
Nous descendons dîner, nous sommes huit maintenant autour de cette table. On discute par affinités ou plutôt suivant la personne près de qui on se trouve. Antoine est près de moi, Il me parle de son job, de la Start up qu’il a monté. Il est brillant. Durant la conversation nous parlons des enfants, de précocité, Mélanie raconte son petit garçon très vif, très intelligent, je parle de mon petit frère détecté « précoce » et dont le QI aurait fait pâlir Einstein, je raconte sa difficulté à s’intégrer avec des gens « normaux » , de sa distance permanente avec le monde, et là , Antoine parle, rien qu’à moi, il me dit la découverte de son extrême intelligence, son mal être à le vivre, ses difficultés à l’admettre, de sa place dans la vie qu’il ne sait plus avoir. Et puis Dominique monopolise toute l’attention : « demain midi on déjeune tous au Cap Horn (restaurant chic de l’hôtel vu mer) c’est plus sympa non ? » Difficile de lui résister, je m’amuse de ce plaisir et de ce désir que nous avons tous à être ensemble alors même que nous sommes des inconnus. Est ce ce lieu magique, le fait d’être là tous solitaires, le fait de ne penser qu’à nous même quelques jours ?
Curieusement nous sommes bien tous ensemble, comme si une osmose avait pris forme entre toutes nos vies, nous formons comme un petit clan autour de cette table, instinctivement chacun à envie de parler, de se raconter, d’écouter aussi, nos destins se sont croisés et je me dis que cela non plus n’est pas un hasard.

De retour dans ma chambre à presque 23H, (au grand désespoir des serveurs du restaurant) je me sens comme accompagnée par toutes ces personnes, je suis dans mon lit, dans ma magnifique chambre, j’ai laissé les rideaux ouverts pour entrevoir la mer sous le lampadaire de la promenade, j’entends le ressac et je me dis combien tu aurais aimé être là près de moi, toi tout contre moi, à me raconter des choses épatantes que tu as vécu, ton enfance et les vacances à Dinard, ta grand mère Virginie qui n’aimait que toi et qui te faisait des galettes au gouter, tes aventures maritime, tes voyages au bout du monde...
C’est terrible comme tu me manques, je ne veux plus entendre ta voix, me dire « non, non, non » à la fin, non, non, je ne veux pas mourir. Je pleure longuement. Et je m’endors.


JOUR 4

La nuit m’a paru courte, j’ai des soins dès 9H, piscine tonique, j’y vais à reculons, mais j’y vais et une fois sur place, je partage un bon moment avec les curistes présents. La matinée passe très vite, je suis détendue, je me trouve presque bonne mine dans le miroir de la salle de bain.
A douze heures trente, je retrouve, Antoine, Mélanie, Sophie et Valérie au restaurant, c’est le dernier jour de Valérie, qui prend le train vers 15h, elle n’a aucune envie de nous quitter. Dominique arrive en retard, commande , mange vite, demande qu’on lui monte son désert dans sa chambre pour se préparer aux soins à 14H (soin antiâge) comme toujours elle est speed, presque trop, elle parle un peu fort, interpelle tout le monde. Son mari arrive ce soir, et on voit bien que cela la stresse. Alice n’est pas là, dommage j’aime son calme et j’aimerai en savoir plus d’elle.
Nous nous dispersons avec rendez vous à la conférence diététique de 18H30. Cela me fait rire un peu, ce côté colonie, ou club, conférence diététique, franchement ce n’est pas moi.
Je pars me balader sur le bord de Rance et je reviens vite pour me retrouver dans cette bulle. C’est comme si le monde extérieur n’existait pas. Je crois que chacun a laissé ses ennuis, soucis, démons à la porte des Thermes.
Donc conférence diététique entre Mélanie et Antoine, Alice arrive un peu plus tard, nous sommes comme des amis de longue date, Catherine de Monaco est là aussi , elle prend des notes, scolaire. Je discute avec Antoine, impression incroyable de connaître ses gens depuis des années. D’être avec mes amis.
Nous descendons dîner, tout le monde est là, le mari de Dominique est arrivé, il se nomme Adrien(c’est un peu vieillot mais ça lui va bien), et il est adorable, doux, intelligent, posé, à l’opposé de sa femme, mais elle nous fait bien rire, on échange, on échange comme si nos vies en dépendaient, Alice est près de moi , elle me raconte sa vie entre New York et Paris, son job de journaliste, je sens plein de bonnes ondes avec elle. Antoine et Mélanie échangent sur leurs enfants, Isabelle à leur droite explique qu’elle est sophrologue et que c’est une voie à laquelle il faut penser dans le traitement des enfants précoces.
Le diner s’éternise, les serveurs font un peu la tête, c’est quoi cette table d’hôte où tout le monde est devenu potes, ce n’est pas l’habitude. En thalasso on se couche tôt ! 23h, rideaux, chacun dans sa tanière.
Je retrouve soudaine ma solitude, mais elle est comme en sommeil, c’est une parenthèse, un moment privilégié rare. Je suis entourée de gens qui me veulent du bien, qui eux aussi ont posé leurs valises de soucis et de chagrin, et chacun fouille dedans pour y trouver ce qu’il cherche. Je m’endors comme un bébé.

JOUR 5

Mauvais réveil, je ne me sens pas bien, j’ai envie de pleurer sans raison. Pardon, si, j’en ai des raisons mais on ne peut pas pleurer tout le temps. Je suis triste. C’est tout. Tu me manques, je veux occulter les derniers jours, mais je n’y parviens pas, les images me sautent à la gorge, la dernière nuit quand je suis rentrée de la clinique avec Julien, musique à fond dans la voiture, « La nuit », de Baschung, en life son dernier concert, poignant, si juste ce soir là. M’as tu entendu te dire que j’étais là, as-tu senti ma main sur la tienne. Oui, n’est ce pas, oh mon cœur comme je t’aime et comme je suis perdue.
Je pars encore marcher jusqu’à st Malo, il fait froid, il y a du vent, je n’ai pas envie, mais je le fais, je dois le faire, je dois c’est un devoir d’avancer. Je reviens frigorifiée et abattue, et je croise Dominique, son mari, Antoine et Alice, qui partent déjeuner à l’extérieur, « tu viens « insistent ils ? je décline. Alice, à part me demande si je vais bien...pas vraiment, je suis brisée de chagrin, et fatiguée, elle prend ma main et la serre, un regard, doux, compréhensif. Merci.
Je m’écroule sur mon lit et je m’endors une heure. Puis je descends aux soins, et cela me fait du bien, on s’occupe de mon corps, on me masse, on m’enveloppe, on me draine. Je me laisse faire comme si j’étais spectatrice des choses, en dehors de mon corps.
Entre deux soins, je vois Mélanie, elle m’emmène buller dans un jacuzzi et nous discutons. Elle a aussi un mal être évident, elle me raconte sa maladie, son histoire, cette épée de Damoclès au dessus de sa vie, jusqu’à quand ? Elle est une rescapée, elle vit pour son petit bout d’homme et se bat pour continuer. Elle n’a plus de traitement, elle est stabilisée, on vit avec des métastases tu sais, on vit...mais je crois qu’elle veut dire on survit.
Je la quitte pour continuer mes séances. L’orage est passé une fois encore, il y en aura d’autres je le sais.

A 19h, je décide d‘aller au bar de l’hôtel qui est superbe face à la mer, devant l’ascenseur je rencontre Isabelle. Elle me demande comment je vais, je lui dis que j’ai eu une journée difficile, que ton absence me pèse un peu plus ce soir, et là, sans détour, elle me dit : « j’ai perdu mon mari d’une crise cardiaque il y a neuf mois », on se regarde, longtemps, je lui prend la main, et je lui dis « allez viens on va boire un coup », elle me sourit, «  très bonne idée ».
C’est incroyable de croiser tous ces destins, toutes ces personnalités qui convergent vers cette tablée pour se mêler, partager, évoquer, parler. Je vois combien le malheur peut toucher n’importe qui, je ne suis pas seule dans ma détresse et ici je peux la partager.
Nous nous installons Isabelle et moi, avec de délicieux cocktails, chacune raconte sa peine, mais sans pathos, sans tristesse, la vie quoi... et voilà Antoine qui arrive et s’installe avec nous, puis c’est Mélanie, puis Sophie, nous squattons le salon, les fauteuils, Alice arrive toujours douce et calme, et Catherine discrète et drôle, ce que c’est bon de se retrouver ainsi tous comme des âmes perdues qui se sont reconnues.
Nous dinons sans Dominique et son époux partis faire un petit extra gastronomique en amoureux chez Olivier Rollinger à Cancale....
La maison Richeux.
C’était notre coin de paradis, notre escale préférée, nous venions deux ou trois fois l’an. En novembre il y a un an, pour ton anniversaire, juste après ton opération quand nous avions encore l’espoir de pouvoir vieillir ensemble.
Nous avions le spa pour nous seuls le soir, c’était magique, ce spa tout de granit brut, cette piscine ouvrant sur la baie du Mont St Michel. Il y avait pleine lune, et nous étions comme suspendus entre ciel et mer dans cette eau chaude mi- couverte, mi- extérieure, nous avions regardé ce paysage magnifique, dans les bras l’un de l’autre, heureux...presque, et tellement plein de désirs de vie. Le dîner avait été parfait, et nous avions dormis sereins collés l’un à l’autre. Toi et moi c’était tellement le bonheur de chaque instant, nos conversations à n’en plus finir, nos délires, nos rires, nos coup de folies parfois, cela me manque tant maintenant, tu étais mon alter Ego, ma douceur, mon tout. Je vivais pour et par toi, tes motos, tes voyages au bout du monde, les bateaux, nos ballades parfois dans des lieux improbables, l’Aubrac en février, les Cévennes, et notre havre de paix en Dordogne chez Régis et Danielle face à la rivière.
Le dîner avec mes nouveaux compagnons est comme toujours parfait, drôle, agréable, ça discute, ça discute, on rit beaucoup et cela fait un bien fou de rire. Demain c’est notre dernier jour de soins, samedi nous nous quitterons, que restera t il de ces moments hors du temps, hors de nos vie, hors de nos tourments, ces moments où nous avons tous plus ou moins lâché les vannes, ouvert nos cœurs et un peu de nos âme.

Je m’endors vite avec toi sous la pleine lune de Cancale.







JOUR 6

Il fait très beau ce matin. C’est un un véritable plaisir de prendre mon petit déjeuner face au Sillon, aux rochers, à la pleine mer. Je me sens comme revigorée, presque heureuse.
Les soins du matin passent vite. Je déjeune avec Mélanie, cela devient une habitude. J’écoute beaucoup, moi qui parle tant, j’ai du mal encore à parler de toi sans larmes dans la voix. C’est une personne délicieuse, intelligente, mais tourmentée aussi par son avenir, son enfant, sa maladie et un mari peu présent.
Je retourne ensuite à saint Malo à pieds, grande ballade un peu ventée, cela fait un bien fou, quand je rentre je m’allonge et je m’endors, la fatigue pèse. Je n’ai pas ouvert un livre de la semaine, c’est inimaginable pour moi, mais je crois que j’ai besoin juste de me mettre en pause. Il est prévu que nous nous retrouvions tous au bar à 18H.
Dominique, son époux et Antoine sont déjà là quand j’arrive, ça jacasse, ça rigole, c’est délicieux comme si nous étions de vieux amis en vacances ensemble alors même que nous ne nous connaissons que depuis six jours. Antoine et Adrien sont à fond sur des projets de chroniques en ligne, ça parle, ça parle, Mélanie nous rejoins, et un par un tout le monde vient se joindre à nous. Nous occupons la moitié du bar....dernier dîner ensemble, on échange des adresses, des emails, Antoine crée un groupe sur le web, « amis de thalasso ». Nous retournons au bar après dîner, décidément nous avons du mal à nous quitter. On se voit demain matin aux soins ??? à quelle heure pars tu ? Et toi ? Oui d’accord à demain, hein ? à demain...

JOUR 7

Dernière matinée, dernier petit déjeuner avec vue sur les kitesurfers qui glissent sur les vagues du Sillon, il fait un temps de dingues...mes fils auraient adoré s’éclater sur les vagues.
J’apprécie chaque dernier moments, dernier massage, dernier bain bouillonnant. Je croise Alice, toujours élégante même en peignoir et claquettes : « on va déjeuner sur le port avec Dominique et Antoine, avant de partir, tu en es ? » oui, j’en suis bien sur avec plaisir, personne ne m’attend maintenant.
Je retrouve Antoine à la réception payant sa note , nous partons à pieds vers le port, j’ai fait ma valise, le voiturier s’en est occupé, tout à l’heure je prendrais la route vers notre maison, là bas sur la plage, cette maison que nous avions tellement voulu, choisie, décorée, aimée, c’était « ta danseuse » disais tu, tu adorais y être pour pêcher, faire du bateau, bricoler, couper du bois, tout ce qui te rendait vivant, nous y avons passé de si merveilleux moments l’été avec les enfants devenu grands, avec notre amour de petit fils aussi, et ce dernier Noël , ou rien n’était comme avant mais où tout le monde faisait comme si.... Vais je avoir la force de rester là bas, de revivre tous ces souvenirs ?
Pour le moment nous sommes installés Antoine, Alice qui nous a rejoint, dans une crêperie, nous commandons juste quand Dominique et Adrien arrivent, elle est fatiguée notre petite avocate, c’est vrai que ça fatigue la Thalasso, derniers échanges, derniers moments, il va falloir se quitter, et nous sentons tous que rien ne sera comme avant après cette semaine, chacun repart plus léger, rassuré, heureux ? Nous nous serrons longuement dans les bras les uns , les autres.
Moi je reprends ma route, la côte vers le Mont Saint Michel et ma Normandie, presque bien, un peu nostalgique, je pars vers une nouvelle vie , une vie sans toi, où je sais que la solitude me pèsera, une vie différente, moins fantasque, moins énergique que quand tu étais là toujours sur le départ pour une ballade, un raid, un tour en moto, en bateau...tu me manques, à chacune de mes respiration, mais j’ai la chance inouïe de t’avoir aimé, et d’avoir été aimée si fort en retour.
Chacun est reparti vers sa vie, Mélanie, Antoine, Dominique Sophie, Isabelle, vous êtes des lucioles qui ont fait un peu briller ma nuit, nous nous reverrons sans doute, rendez vous est pris l’an prochain.................. à la table d’hôtes.

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